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En marche
vers les Congrès Eucharistiques.
En ce temps-là des jours mauvais se levaient sur la France. Déjà, le 4 mai 1877,
le cri de guerre avait été lancé contre. l'Eglise
: « Le cléricalisme, voilà l'ennemi! » Les électeurs ont renvoyé à la Chambre une majorité sectaire qui va s’acharner contre toutes les traditions religieuses du pays. La célébration du centenaire de Voltaire est projetée, ou plutôt son apothéose. Jules Ferry, l’âme damnée de la Franc-
Maçonnerie, est ministre de l'Instruction publique, et
l'heure approche où il déposera sur le bureau des Chambres le projet de la loi maudite qui porte son nom. =
Il était donc urgent de prier, de réparer, de s'associer pour la prière et la réparation, Plus que
jamais il faut monter la garde devant l'Eucharistie.
Or, au mois de juillet 1878, Mie *** était à table à Ars, avec des pèlerins de Paris. Elle avait pour voisine une ancienne élève du Sacré-Cœur de Conflans, qui lui racontait que des dames, au nombre de deux à trois cents, passaient des nuits au pied de la Sainte Hostie dans la chapelle des religieuses de l’Adoration Réparatrice de la rue d'Ulm. — « Comment ! des femmes osent faire l'Adcration Nocturne ! Que de fois, personnellement, j'ai envié les hommes sans espérer jamais pareil bonheur ! — Eh pourquoi ? répliqua vivement l’inconnue ? — Mon Dieu, pourquoi? parce que peut-être ce n’est pas dans nos habitudes françaises et que cette innovation pourrait ne pas paraître à tous convenable. — Convenable ! répliqua plus vivement encore l'interlocutrice ; mais ce qui me convient à moi est convenable.... »
Emue de cette fière réponse et comme éclairée
a intérieurement d'une grande lumière, elle s'en alla trouver Mme d'Hulst, supérieure, à Lyon, des religieuses de l'Adoration Réparatrice., L'idée bien comprise devint vite un projet. Mlle ** s'en ouvrit au président de l’Adoration Nocturne de Paris, M. de Benque, qui lui répondit, !° 27 novembre :
« Je reçois avec grande joie la nouvelle que vous me donnez de l'établissoment prochain à Lyonde l'Œuvre de l'Adoration nocturne pour les femmes. Je crois que le mode stable consistant à faire l'Adoratioi de nuit toujours dans le même sanctuaire est le seul possible pour vous. Je verrais même de très graves inconvénients à adopter le mode que nous suivons à Paris, de nous transporter dans les églises où se fait l'Adoration perpétuelle. Je sais bien que les femmes ne pourraient aller que dans les chapelles des communautés de femmes, mais si ce mode de déplacement était mis en pratique, avec les effrayantes hostilités qui poursuivent le catholicisme et ses œuvres et l'habitude de calomnies, qui s'étend de plus en plus, il serait à craindre qu’un mauvais journal, rapprochant l'œuvre des hommes et l'œuvre des femmes, n’en tirât des conclusions qui seraient fausses, mais que le public admettrait, et qui seraient funestes à l’une et à l’autre, et même au catholicisme. 11 faut dans ces choses une très grande prudence et beaucoup de réserve. Je vous dirai même que le Conseil de notre Œuvre consulté, il y a trois ou quatre ans, au sujet d'un projet d'Œuvre d'Adoration nocturne par les femmes, dans les ch comiunautés exclusivement, à Paris, crut dev
apelles des oir se pro-
noncer énergiquement contre ce projet, afin d'éviter de donner prise à la plus légère insinuation sur une matière si délicate. Jusqu'ici, grâce à une grande vigilance, et bien que quelques mauvais journaux se soient occupés de nous, : ils n'ont pu nous prendre par aucun côté. Restons dans cette situation et n'allons Pas, pour vouloir mieux faire, compromettre le bien existant... »
M. l'abbé Augustin Lémann obtint l'autorisation du cardinal-archevêque, Mgr Caverot, et la nuit du 7 au 8 décembre fut choisie pour la première adoration.
D'une nuit par mois on arriva bientôt à une nuit Par quinzaine, par dizaine, enfin, au mois de juin 1879, le mois du Sacré-Cœur, ce fut toutes les nuits. * Parmi les adoratrices, s'il y avait de grandes dames, il y avait aussi des ouvrières, et celles-ci n'étaient pas les moins ferventes. Elles descendaient par groupes de vingt des hauteurs de Ja Croix-Rousse. Disons que c'était entre elles toutes comme un assaut de piété. Une nuit d'hiver et d'un froid très rigoureux, les adoratrices ne se trouvèrent dans le couvent qu'au nombre de cinq. L'une des cinq habitait à l’autre extrémité de Lyon, aux Brotteaux. Le verglas était si glissant que les chevaux ne pouvaient avancer. Elle renvoya sa voiture et fit à pied ce long et dangereux trajet. De pieuses contestations s’éle-
EN MARCHE VERS LES CONGRÈS EUCHAN!3rIQUES 213 ————__——__—— vèrent entre les cinq pour le choix des heures restées vides. Personne ne voulut céder. Toutes, elles firent bonne garde en passant la nuit entière devant Notre-Seigneur, En audience du 27 avril 1879, Léon XIII, par l'entremise de Mgr Dubuis, bénit l'Œuvre,
Cependant la douloureuse nouvelle de la mort de sa nièce lant aimée, à l'heure où l'on s'était repris à l'espérance, vint terrasser l'apôtre de l'Adoration Nocturne. Ce fut une longue prostration dans la dou-
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leur morale et dans une sorte d'impuissance physique.
Après les semaines du grand deuil, la voix de M. de Cissey se fit entendre. Ecoutons-la ; les saints ont une manière de consoler non pareille :
« Cissey, 12 juin 1879,
» Relevez-vous donc de ces tristesses trop humaines dans lesquelles le déman du découragement retient votre pauvre cœur brisé: Sursum corda. Vous êtes chrétienne : ne jugez pas plus longtemps les accidents humains avec votre œil terrestre, contemplez-les de plus haut, au point de vue de l'amour de Jésus qui doit tout ramener à Lui. C'est en Lui que nous devons vivre, que nous devo'is aimer, que nous devons agir. Or, comment vivez- vous ? dans des regrets stériles! Comment aimez-vous ? Oui, examinez-vous sérieusement, Vous aimez au point de vue humain de votre avenir
brisé, de vos projets compromis, du charme d'une source d'intimité tarie ici-bas ? N'est-ce pas ainsi que font les palens? Vous, chère fille de Jésus, aimez en Lui, aimez pour Lui... » Dites vous que devant tant deprières faites, Jésus a accordé à votre nièce la plus grande grâce qu'il put lui accorder, celle de l’appeler à Lui, à l'éternité heureuse, quand elle était prête, plus, mieux qu’elle ne l’eût jamais été. Aujourd’hui, elle jouit de Lui ; elle est tout au moins assurée d’en jouir, vous n’en Pouvez douter, Rétablissez donc entre cette âme privilégiée et vous cette douce union que vous aviez ici-bas ; aimez-la dans le sein de Jésus ; continuez vos chers . Fapports avec elle; demandez-lui aide et sec fh! lei elle pouvait revenir vous parler, elle vous ti, æ langage que je vous tiens. Elle vous dirait : «Laissez, , vlaintes, vos récriminations Jinjustes contre vous-même. Dieu m'a fait la grâce de me rappeler au meilleur moment pour moi. Rererciez-le avec moi.» Et, vous relevant plus forte, plus altière, remettez-vous à prier, à lutter, à agir, »
Uñe autre fois, l'alerte est, s’il encore :
se peut, plus vive
« Cissey, Fête-Dieu.
» La solitude ne vaut rien à l’âme d'action : c'est le désert où le démon vient la tenter. Votre âme est Comme une terre desséchée qui a soif toujours de la grâce de Dieu et d’action militante. Votre isolement ressemble pour vous aux nuits noires pendant lesquelles on ne dort pas. L'’imagination énfante mille chimères, véritables. cauchemars sous les.
quels le cœur haletant est oppressé. Les rayons du soleil les dissipent et, si on les oublie, on s'étonne de s'être laissé tant impressionne: ‘i tent fatiguer par eux. Debout, à cœur qui aime Jésu: .
» Vous vus cgarez. Desfchimères vous abattent. Dieu veut ainsi vous : ‘ut er qu'il se réserve tout entier votre dévouement, votre zèle! Debout, chrétienne, et à Jésus! A Jésus allons, à Jésus conduisons nos frères. C’est le Cœur de Jésus qui, du Tabernacle sacré, vous crie : En avant ! amenez moi des âmes réparatrices, des âmes aimantes. Et c'est son Vicaire sur la terre qui vous bénit deux fois, une première fois dans vos œuvres, une seconde fois dans votre mission personnelle, et vos yeux se creusent à pleurer et à gémir au lieu d'agir.
» Votre chère nièce’'est morte en prédestinée. Vous ne pouvez redouter pour elle que le purgatoire. Or, est-ce une nuit d’insomnie causée par la vue des peines du purgatoire qui l'en sortiront?.. Non, ces gémissements l'y laisseront bel et bien. Tandis que chaque effort de votre zèle serait pour l’âme à laquelle vous vous intéressez un échelon pour monter au ciel... »
Ces lettres, nous semble-t-il, sont d'autant plus remarquables que M. de Cissey ne se pouvait consoler lui-même de la mort d’un fils qui, à vingt-deux ans, l'avait quitté pour le ciel : elles trouvèrent un écho dans la pauvre âme endolorie. Peu à peu elle se décide à reprendre, comme elle disait, du service. De plus, la pensée que Léon XIII avait daigné bénir
a — son action lui était un stimulant Pour une nouvelle Campagne eucharistique. Pourquoi ne ferait-elle pas à Paris ce qu'elle a fait à Lyon ? De nouveaux atte ntats s'élaborent contre les libertés catholiques ; on dit même que le 8ouvernement prépare un coup de force. Faisons violence à Dieu.
Toute pleine de ces idées, elle écrit à Mgr Richard, devenu coadjuteur du cardinal Guibert, archevêque de Paris; elle en reçut cette réponse :
« Mademoiselle,
-» Je vous remercie des bonnes prières que vous avez bien voulu faire pour moi au commencement de cette année (1880). Je demande au bon Dieu qu'il sanctifie de plus en plus votre vie, au milieu des vicissitudes de notre existence en ce monde. Souvent c’est par l'épreuve et la douleur qu'il fait le plus de bien à nos âmes, Les épreuves ne sont jamais Sans quelques desseins de miséricorde pour ceux qu'il aime. La mort de votre chère nièce vous portera davantage vers le Ciel, et j'ai la confiance que Dieu y réunira avec vous un
jour ceux qui vous sont unis sur cette terre,
» Vous savez que l’Adoration nocturne existe à Paris, et comme les prières des Quarante-Heures y sont perpétuelles durant le cours de l’année, il n'ya pas une nuit pendant
laquelle Notre-Seigneur, exposé sur l'autel, n'ait ses adorateurs.
» Est-il opportun de fonder l’Adoration nocturne pour les dames ? Je crois que la réponse dépend des circonstances
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dans lesquelles cette œuvre de dévotion pourrait s'établir. Il y a plusieurs communautés religieuses qui font l’Adoration de nuit.
©» Pourrait-on établir dans ces communautés une associa. tion de dames venant un jour chaque mois, cu chaque semaine, s'unir aux religieuses pour pratiquer l’Ad-ration nocturne ?
» Je crois qu'il faudrait commencer humblement et petitement. Ce n’est point une œuvre qui doive chercher l'éclat ; il faudrait qu’elle fût, pour ainsi parler, counue de Notre- Seigneur seul. Dans ces conditions d’humilité et de piété solide, je pense que notre vénéré Cardinal n’y verrait pas d'obstacles. .
» Quant aux manifestations solennelles en l'honneur de la Sainte Eucharistie par les Pèlerinages, il sera difficile d'en organiser de nouyelles dans les circonstances où nous nous trouvons. Mais, ce qui est plus opportun et plus nécessaire que jamais, c’est la prière et l’adoration pénitente au pied du T-*:rnacle... »
Ces a ies paroles: « Ce quiest plus opportun, c'est l’adoration pénitente... » achevèrent de déterminer la zélatrice. Un mois après, elle était à Paris.
Mgr Richard lui permit de tenter quelques démarches dans les communautés religieuses.
Elle vi‘ » d'abord les plus nombreuses et celles qui se pouva’ent faire aider dans le service de l'adoration par les aimes du monde. Adresser un appel discret aux congrégations, elle n’ÿ songeait point, n'ayant pas qualité pour cela; elle était dans son rôle, au
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contraire, en sollicitant leur Concours et en les priant d'ouvrir leurs sanctuaires aux femmes chrétiennes qui seraient désireuses d’adorer le Saint-
Sacrement pendant la nuit.
Des lettres de communautés qui demandaient la faveur de. ‘adoration nocturne, ne tardèrent pas à affluer à l’archevêche La zélatrice sentait le besoin d’une direction suivie ; d'autre part, elle n’ignorait point que, dans un archevèché, les heures et les jours soni dévorés par d’incessantes et urgentes affaires. Elle craignait d'être à charge au coadjuteur et elle le priait de lui désigner un prêtre auquel en toute liberté elle pourrait recourir : « Non, non, lui répondit Mgr de Larisse ; vous viendrez me voir toutes fois et quantes, et vous me ï’aconterez vos travaux, » Mlle on fut d'autant plus charmée que peu de temps auparavant Mgr Richard, son bon sourire sur les lèvres, avait dit à M. de Benque : « Ah! YOuS connaissez cette bonne demoiselle! Pauvre Monsieur, que je vous plains! c'en est fini de votre tranquillité! Il vous faudra toujours être en marche pour le Saint-Sacrement. »
Elle visita : lus de cent Communautés et, à la fin d'avril, elle eut la joie de présenter au coadjuteur un mois complet d’adoration perpétuelle de nuit et de
EN MARCHE VERS LES CONGRÈS EUCHARISTIQUES 219 a jour. Mgr Richard la bénit plus paternellement que jamois et lui dit : « J’accorde cette faveur aux communaulés pour trois mois; celles qui voudraient continuer ces prières et pénitences, reuouvelleront leur demande. »
Ainsi, pendant que se tramaient, dans l’ombre des loges, des complots contre la France catho’ique, des âmes ferventes du cloître et du monde priaient dans
Paris et réparaient.
Un jour d'octobre, en 1879, Mile *** était à Blois. Elle visita le château. Dans la salle des Etats Généraux, qui est une splendeur architecturale, elle éprouvaje ne sais quel enthousiasme eucharistique. 11 faudrait là, se disait-elle, les solennelles assises du Très Saint-Sacrement, les Etats Généraux de la Sainte Hostie, les grands Congrès de la France Eucharistique. Ces voûtes que les chevaleresques ardeurs de nos pères ont fait résonner, retentiraient du cri de foi qui sera, à n’en pas douter, le salut de la nation, Et elle rêvait délicieusement dans ces pensées grandioses et dans ce vaste espoir. Elle prit M. de Benque pour confident de son rêve.
Le président de ]} pondit :
re — mg
‘Adoration Nocturne lui ré-
« Je ne puis qu Communiquez d’
et produirait de grands frui
qu'il fût très bien organisé et qu'on lui donnât à l'avance une grande publicité, Les Œuvres Eucharistiques sont en progrès, c’est certain. J'arrive du Midi où j'ai pu constater ce fait. Vous savez quels admirables résultats donne l’Adora. tion Perpétuelle de jour et de nuit dans le diocèse de Besan- $on où elle vient d’être fondée. Le souffle de Dieu est dans <e sens, il faut en profiter pour le bien de notre malheureux Pays. Si Mgr de Blois daigne accueillir favorablement vos ouvertures, estimez.vous heureuse, car la réussite sera cer. taine. »
Mgr Laborde, évêque de Blois, dit à la zélatrice : « Certes, votre idée est excellente ; mais, de grâce, portez-la ailleurs : je ne suis point de force à la réaliser. Du reste, jamais notre municipalité ne consentira à prêter le Château, même Pour un jour, à une assemblée catholique. »
Cette fin de non-recevoir ne découragea Point l'âme intrépide. L'Ordinaire approuve l'idée ; appro-
ET
bation précieuse ; et M. de Benque adhère chaleureusement. Il est d’ailleurs trop vrai que les temps ne sont guère propices aux démonstrations retentissantes de la religion. C'est ainsi que, presque partout, du moins dass les granûs centres, on interdit les processions de la Fête-Dieu, et l'orage précurseur de l'exécution des fameux décrets gronde. Peut-être faudra-t-il passer la frontière, soulever les mêmes idées chez nosfrères des nations voisines et, devant la tempêle qui désole la France, faire chez eux ce que nous ne pouvons pas faire chez nous. Cette pensée, toute confuse encore et saisissable à peine, semblait à la zélatrice elle-même « gigantesque, suivant sa propre expression, jusqu'à la folie ». Mais le rêve d'aujourd'hui, si le Dieu de l’Eucharistie s’en mêle, peut être la réalité de demain.
Elle rentre dans ses foyers, s'enfonce dans la douleur commune, douleur familiale, douleur nationale, et l'âpre hiver de 1879-1880 la fixe avec les siens, leurs souvenirs et leurs larmes, au plus profond de l’âtre.