Cette lettre est du 4 février 188r
rien n'arrive de Rome. À de nouvelles instances
parties de Malines, on répond que la demande n'est
pas oubliée. Cependant les âmes se troublent ou du moins s'inquiètent. Mgr de Ségur lui-même ne comprend rien à ces lenteurs, à ces incertitudes, à ce silence prolongé surtout. Quant à la zélatrice, elle est rappelée au « devoir » par cette vigoureuse et surnaturelle apostrophe de M. de Pèlerin :
« Le découragement avec lequel vous m'avez écrit est une tentation et une épreuve : Sursum! Que la foi vous relève! Pierre n’enfonça dans l’eau sur laquelle il marchait, qu’au moment où il eut peur d’enfoncer. Messagère du Dieu-Eucharistie, allez donc toujours droit devant vous, et puisque vous enfoncez, prenez la main que Notre-Seigneur vous tend si généreusement, et ne doutez plus. Vous n'êtes qu’une simple femme, il est vrai, mais Dieu dans ses œuvres se sert avec prédilection des instruments les plus humbles. Allez donc, et ne craignez pas!
» Pardonnez-moi de vous rappeler cette pensée de saint Vincent de Paul : « Ceux qui n’ont que des talents médiocres et ordinaires, sont communément des instruments plus propres dans la main de Dieu pour travailler à l’accomplissement de ses desseins, parce qu'ils se confient moins en eux-mêmes. »
» Quant aux difficultés, comptez-y. Elles sont inévitables. Elles seront nombreuses. L’Eucharistie est la vie ;: comment Satan, laisserait-il s’en approcher sans s’y opposer, de toutes ses forces, une société qui s’ meurt ?... »
Un jésuite belge, dont le nom s’est déjà rencontré sous notre plume, le P. Verbeker, s’intéressait fort au projet. Sous sa direction, la zélatrice avait fait à Bruxelles, après son voyage en Hollande, une retraite de recueillement et de réconfort. Son ministère apostolique l'ayant appelé à Paris, Mile *** l'adresse à M. de Benque dans l'espoir que ces deux hommes d'action s’entendraient et que d’un vigoureux coup d'épaules ils dégageraient le char qui semblait enlisé.
Le 17 janvier 1881, une réunion se fit chez Mgr de Ségur et sous sa présidence. Le P. Verbeker en était, l'abbé Rivié, le P. Gros, Supérieur des Maristes, le P. Chanuet du Saint-Sacremen:, M. Je Benque, le comte de Nicolaï, le baron des Rotours. Vaillamment et en dépit de toutes les crises religieuses et sociales, la fondation de l'Œuvre des Congrès Eucharistiques fut décidée. On ébaucha même un programme. On élabora une circulaire qui sera envoyée aux prineipales Œuvre: Eucharistiques et particulièrement aux Œuvres de l’Adoration Nocturne, en vue d'obtenir des adhésions, et celles-ci,bientôt,ar * *rontchaleureuses et nombreuses,
Vers le milieu du mois suivant, le P. Verbeker annonce de Bruxelles qu’il est arrêté dans sa propagande par les hésitations du cardinal de Malines et
qu'à son jugement il faudrait obtenir du Pape, directement, sa bénédiction, en lui adressant un nouveau mémoire avec l'exposé des motifs : 1° Situation déplorable de la société chrétienne ; dangers dont elle est menacée ; nécessité d'une intervention divine extraordinaire; — 2° Moyen de provoquer cette intervention. Acte solennel et international de réparation pour les crimes des nations; affirmations de fidélité ; — 3° Crime des nations, apostasie ; renoncement à Jésus-Christ dans ia société, dans Ja famille, partout; — 4°Moyenderéparation. OùestJésus-Christ? Dans l’Eucharistie. Il y est, épreuve de foi et objet de piété. Un grand acte de foi à l'Eucharistie, un grand acte de piété envers elle, peuvent toucher le Cœur de Dieu ; — 5° Cette manifestation doit être avant tout : virile, publique, solennelle et internationale ; — 6° L'initiative doit partir de la France, d’où est parti le principe révolutionnaire qui produit
l’apostasie des nations, mais toutes les nations
catholique: y doivent concourir, pour réparer
d’abord, mais aussi pour se grouper autour de l’Eu-
charistie, s'entendre entre elles, se soutenir lesunes
les autres; — 7° Opportunité du moment; choix du théâtre de cette démonstration catholique.
Quelques jours après nouvelle lettre du P. Ver-
mm buker : Il lui paraît certain que le cardinal Dechamps ne poussera pas à la réalisation prochaine d'un Congrès, et c’est pourquoi il serait d'avis que, cette année, l’on se contentât d'une démonstration catholique, cette « démonstration » étant le principal à ses yeux et le « Congrès » l'accessoire.
Mgr de Ségur ne partagea point cette opinion. « Ce qui est essentiel, disait-il avec énergie, c’est le progrès, le développement, l'épanouissement de la dévotion et du culte eucharistique. Or, nous ne pourrons atteindre ce but de tous nos efforts que par un Congrès où l'on fravaillera à la diffusion des Œuvres du Saint-Sacrement. La « démonstration » ne doit être qu’une sorte de complément du Congrès. »
De son côté la zélatrice en appelait toujours au bon et saint prélat, confiante dans l'efficacité prochaine d'un nouveau recours, personnel et direct, tout à la fois à Rome et à Malines. Le programme est prêt et aussi le mémoire.
Mais, visiblement, la santé de Mgr de Ségur déclinait et les forces tombaient, sinon le courage. Le 20 mars, il se résigne à dicter les deux lettres suivantes, non pas à Rome ni à Malines, mais la première à Mile *** et la seconde à M. de Benque.
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« Mademoiselle et ma chère fille,
» J'ai vu l’autre jour M. de Renque et il m'a apporté le petit:mémoire en question. C'est le même dont vous parlait le R. P. Verbeker, et que le bon cardinal de Malines approuve pleinement quant su fond.
» Au moment d’en érrire de nouveau au Saint-Père, je me trouve radicalement arrêté, comme le dit de lui-même le cardinal de Malines.
» Tous les motifs exposés sont bons, dit-il, très bons, excellents, je les admets tous, en maintenant que nous ne pouvons réussir ici à présent.
» Comme le cardinal, je cherche e1. vain la possibilité d’une réunion de quelque importance, soit à Anvers, soit autre part, en un jour où les vrais fidèles du monde entier, sauf de la France, sont tenus par la loi générale de l'Église de
se grouper autour du Saint-Sacrement.
» Plus j'y pense, plus je crois que notre désir n'était qu'un simple désir de foi vive et d'amour ardent, uniquement réalisable en dehors de la Fête Dieu.
» Quoi qu’ilen soit, 1e détraquement, de plusen plus accentuéde ma pauvre santé, neme permet pas de suivre, comme il le faudrait, des questions hérissées de tant de difficultés pratiques, et qui nécessiteraient une immense correspondance avec le Pape d’abord, puis avec les évêques de tous les points cardinaux.
» Vous le voyez d’ailleurs par vous-même, bonne chère fille, je n’ai pu vous répondre depuis une éternité, et vous avez bien raison de vous plaindre. Jadis, quand je pouvais me mettre en avant, je n'y Manquais pas; aujourd’hui, comme Îes vieilles hirondelles qui ne sont plus capables de
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tendre l'air, je me mets forcément à l'arrière-garde, trop heureux encore, si même là, je puis servir à quelque chose. Je vais renvoyer toutes ces chères affaires à M. de Benque. Peut-être, pourra-t-il trouver ailleurs. =
» Je suis néanmoins tout à vous, en l'amour de Celui pour lequel nous avions commencé cette sainte croisade... »
Inutile de souligner la beauté attristée mais saintement résignée de cette lettre. On y surprend tout à la fois des larmes et un sourire.
L'humilité du pieux évêque éclate dans la seconde :
« Cher Monsieur de Benque,
» Au moment de me mettre à l’œuvre, je ne vois plus clair dans notre grande affaire. Je ne vois plus que des impossibilités manifestes ; et l'exécution de ce magnifique projet me semble impraticable. Est-ce ma pauvre santé qui en est la cause? Quoi qu'il en soit,; ‘ "nesens pas la force d'en écrire utilement au Sain . 3 davantage au cardinal de Malines.
» Je vous renvoie donc le mémoire … .… papiers de l’autre jour ; demandant bien pardon au Bon Dieu, si c'est par ma faute, que je me sens obligé d'abandonner une si admirable entreprise. Je viens d'en écrire à notre bonne Melle*** qui, elle aussi, va bien s’en affliger, mais il m'est bien évident que je ne pris plus rien pour poursuivre une si grande entreprise et que mes beaux jours sont passés ! J'ai la tête à moitié démolie, rien que de penser à entrer en campagne. J'en suis bien honteux, mais, hélas! c'est comme céla!
» Votre vieil ami désolé et cependant bien résigné. »
Le « vieil ami désolé », pas plus que les autres membres du comité, ne voyait d'aboutissant pour l'œuvre ; il écrivit à Mile ve . 4 Je considère la chose comme perdue au moins pour cette année. Je vais envoyer aux Œuvres eucharistiques quiavaient donné leur adhésion une circulaire pour dire que le projet est ajourné. »
De son côté, le P. Verbeker écrivait à la zélatrice :
« Je suis bien triste de l'attitude que vient de prendre Mgr de Ségur. Mais je ne le cache pas, du moment que lui se prononce pour l’abstention, je ne vois plus moyen raisonnablement d'aller en avant. Si Vous pouviez intéresser Mgr Richard à l'affaire, soit ; mais c’est la dernière démarche que je regarde comme possible. Celle-ci échouant, il faudra se dire comme Mgr de Ségur, que c'était un simple désir de foi vive et d'amour ardent 1...
« J'avoue que ce n'est pas très agréable, après toutes les marches et contre-marches qui ont été faites ; mais je suis consolé en pensant que le Bon Dieu voudra bien se contenter de notre bonne volonté, puisque l'exécution ne tient pas à nous 2... »
C’est à T... où son beau-frère, inconsolable de la
mort de sa fille, venait lui-même de mourir, que