‹ L'œuvre dramatique de H. BerliozChapitre 10 sur 30 · FAUST · texte numérisé non relu

FAUST

J*y consens!

MÉPRISTOPHÉLÈS

Partons donc!... pour connaître la vie!

Et laisse le fatras de ta philosophie!

Ce départ fantaslique est représenté dans l'orchestre : on voit les deux voyageurs traverser Tespace» avec le tourbillonnement imitatif des notes; on les voit planer au-dessus des campagnes et des villes, avec l'oscillation régulière du rythme. Tout à coup, dans un ensemble violent, brutal, le thème du chœur des buveurs est lancé con fuoco. Faust et Méphistophélès se sont arrêtés à la taverne d'Auerbach, à Leipzig :

Voici, Faust, un séjour de folle compagnie...

Le chant des buveurs, dont le motif fondamental, en ut mineur y est exécuté par les instruments à vent, est un morceau des plus intéressants : les parties de chant, doublées par

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les cordes, alternent et se croisent avec une dextérité sans égale. La modulation en ut majeur, franche, hardie, semble parler aux yeux en même temps qu'à Toreille, et Timagination suit sans peine toutes les phases de Forgie.

Quant à la chanson du rat, c'est un petit €hefd'œuvre de réalisme musical : quoi de plus comique, de plus ivre, que ces couplets au rythme titubant, aux paroles hachées, accompagnés d'une manière si originale par les bassons ? VAmen grotesque de l'auditoire est suivi d'une fugue sur le motif de la chanson même de Brander, que Berlioz écrivit dans le but de parodier les fugues classiques des vieux maîtres allemands; parodie fort réussie d'ailleurs, mais qui, bien qu'irrévérencieuse, n'en a pas moins une valeur musicale réelle : la forme consacrée est maniée ici de main de maître. Dans le rire que ce passage ne manque jamais d'exciter, la plus large part revient au contre-sens voulu de

cette forme et du sentiment attribué au mot ameriy ainsi qu'à l'absurdité calculée de la disposition des syllabes.

Après un récitatif très alerte, Méphistophélès entonne la chanson de la puce^ accompagnée fort vivement par les cordes, pleine d'esprit et de raillerie.

— Assez ! fuyons ces lieux où la parole est vile, La joie ignoble et le geste brutal,

s'écrie Faust, fatigué de ces scènes d'ivresse et de joie grossière. Le motif que Berlioz a déjà employé pour figurer le voyage des deux compagnons reparait ici une seconde fois.

Pais Faust et Méphistophélès s'arrêtent au bord de l'Elbe, dans un site enchanteur. Ce paysage est décrit avec un charme extrême :

trilles d'oiseaux dans les feuillages, murmure de l'eau qui fuit, rien n'y manque ; mais Yandantino qui termine ce tableau si frais et si

poétique nous semble particulièrement digne d*admiration. Ce trois-temps, dont l'harmonie commence en si majeur et conclut en ré, défie toute analyse écrite : il n'est point de mots pour fixer l'impression des dernières mesures, de ce bercement gracieux qui flotte entre la tonalité de ré majeur et celle Aesi mineur.

Étendu sur le gazon, au bord du fleuve, Faust s'abandonne au sommeil. Méphistophélès évoque c les esprits de la terre et de l'air > ; il fait descendre sur Faust un charme surnaturel, qui doit le séduire, l'enchanter, enflammer son imagination par des rêves voluptueux, des visions délicieuses; il chante l'air des roses, dont la phrase caressante est accompagnée pianissimo par les cuivres. La sonorité métallique des trombones, ainsi contenue et voilée, met un commentaire mystérieux sous la mélodie vocale ; dépourvue de la couleur étrange que lui donne un semblable accompa-

gnement, cette mélodie paraîtrait trop douce^ trop suave, dans la bouche de Méphistophélès. Un murmure des violons, un gazouillement des flûtes, et quelques notes tenues des soprani : DorSy heureux Faust, précèdent le chœur de séduction. Ce chœur est accompagné par les altos; le cor anglais double le chant des sylphes (soprani) et le basson celui desgnomes (ténors).

Bientôt sous un voile

D'or et d'azur tes yeux vont se fermer ; Au front des cieux va briller ton étoile , Songes d'amour vont bientôt te charmer*.

Ces deux chants, dont le dessin est parfaitement distinct, s'enlacent de la façon la plus ingénieuse. Les voix se séparent ensuite et se répondent par groupes échelonnés de six notes, tandis que les violons continuent le premier thème des sylphes, qui est l'idée mère de la scène. «: Margarita ! t> soupire à deux reprises

1. Goethe. Faust, 1'* partie, scène V, et 2* partie, scène I.

Faust endormi; le chœur triomphant ressaisit la mélodie fondamentale, et Méphistophélès ajoute : c Le charme opère, il est à nous. .. >

Malgré le grand développement de ce chœur, l'impression produite ne faiblitpas un instant. Après la répétition finale des mots : DorSy hettreux Faust /vient une valse ravissante (le Ballet desSylphes)y exécutée par les premiers violons, sur un accompagnement extrêmement délicat des seconds violons divisés et des altos, et une tenue des violoncelles, grave et douce, pareille au bourdonnement continu des ailes; les sons harmoniques des harpes et l'accord des flûtes ryfhmentle premier temps de chaque mesure.

A la mélodie succèdent des notes rapides, piquées, sautillantes; les sylphes bondissent avec une capricieuse légèreté ; puis on croît les voir se balancer mollement dans l'air... les violons ramènent le thème de la valse, que des pizzîcati de harpe émaillent de leurs sonorités

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argentines ; les groupes fantastiques des danseurs aériens s'évanouissent peu à peu... tout s'éteint dans un murmure à peine perceptible...

Faust s'éveille en sursaut. Il adjure Méphistophélès de le conduire auprès de Marguerite, de cette beauté merveilleuse qui lui est ap* parue en rêve. Méphistophélès lui montre des soldats et des étudiants qui s'approchent, et lui propose de se joindre à eux pour parvenir au logis de Marguerite.

Le pas régulier des soldats est scandé par les instruments à cordes; la voix bizarre du basson intervient après les huit premières mesures, et descend par degrés, en suivant un dessin fort curieux. Cette phrase des bassons, éminemment pittoresque, se rattache d'une manière directe au chœur même des soldats : on dirait d'une voix humaine, de la voix de quelque coryphée, attaquant sa ritournelle avec une solennité comique, battant la mesure

et donnant au chœur le signal d'entonner la chanson. On préciserait encore davantage ridée, sans modiQer le caractère de cette explication, en imaginant un soldat marchant de van t ses compagnons et soufflant dans une trompe ^ Les soldats entonnent le chœur :

Villes entourées De murs, de rempart, Fillettes sucrées Aux malins regards, Victoire certaine Près de vous m'attend; Si grande est la peine, Le prix est plus grand!

1. n est facile de voir que cette explication de la phrase si curieuse du prélude, où perce une intention formelle, rend compte de tous les détails d'exécution : quand ce thème apparaît dans le prélude du chœur, c'est aprè* huit mesures de pizzicati, et chanté meao forte par quatre 6aM0fu. Quand il reparaît, c*est lorsque le chœur s*éloigne, également après huit mesures, c'est-à-dire dans une position dissymétrique de la première, et chanté piano par deux bassons seulement.

Aucune autre interprétation ne justifie toutes ces particularités ; d'aileurs, Berlioz semble avoir par avance légitimé le

Les paroles sont, comme on voit, une traduction assez exacte du chant des soldats dans le Faust de Gœthe :

Burgen mit hohen Mauem und Zinnen, Màdchen mit stohen, hëhnenden Sinnen, Mûsscn sich geben, etc.

Il serait intéressant de rechercher les nombreuses paraphrases musicales que les compositeurs ont données de ces couplels de Goethe. .. Dans le grand nombre des mélodies inspirées par ce sujet, on peut citer un chœur assez franc de caractère de H. Werner.

Le chœur des soldais de la Damnation de Fatist est un excellent morceau, d'une allure joyeuse et martiale. Ce sont bien là des soldats

83ns que nous venons de donner ici. Dans son Traité d^or^ diestration et d'instrumentation modernes, à Tarticle Basson, il s*exprime ainsi : « La sonorité du basson.... absolument dépourvue d*éclat et de noblesse, a une propension au grotesque, dont il faut toujours tenir compte quand on le met en évidence. » {Traité dHnstrum. et d*orchestr. moi. Schonenberger, 1844, p. 128.)

nS L'OEUVRE DRAMATIQUE DE BERLIOZ.

du temps jadis, tels qu'on se plait à les rêver : des gaillards solides, lestes, qui font métier de courir le monde et de guerroyer à l'aventure, moins préoccupés de la justice de la cause que du butin qu'elle peut rapporter. Gais compères « aimant à boire, embrassant les filles, et rossant quelquefois les bourgeois paisibles. Ils vont par la ville en chantant, bras dessus bras dessous, hauts en couleur, la plume au chapeau, Fépée et la dague au côté, guettant les coiflTes blanches apparues aux fenêtres. Le chœur écrit par Berlioz donne Timpression de tout cela... On se croit transporté en plein XV* siècle, dans quelque ville d'Allemagne, au milieu des rues étroites que remplit l'animation des soirs de fête, et, comme un décor pittoresque, on voit surgir les maisons aux toits démesurés, la découpure aiguë des pignons sur le bleu assombri du ciel, où tremblotent de fins scintillements d'étoiles.

Une bande d'étudiants rencontre la troupe des soldats. Les paroles latines de leur chanson :

Jam nox stellata velamina pandit^ NunCf nunc bibendum et amandum est !

Vita breviSy fugaxque voluptast Gaudeamus igitur!...

appartiennent en réalité à divers refrains des Studentenlieder allemands ; Berlioz les a réunis en un seul texte, sur une mélodie extrêmement originale, où l'on devine toute l'indépendance et toute la verve plaisante des étudiants. Les deux chœurs reprennent chacun leur mélodie, ensemble, dans un contrepoint merveilleux (le chœur des soldats, ksix^huity est en si bémol majeur; celui des étudiants, à deux-quatre^ débute en ré mineur). Faust et Méphistophélès se mêlent aux chanteurs et les suivent; les voix s'éloignent, le bruit des pas s'affaiblit.

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