L'impression que Faust reçoit de la nature à Tau
rore, voilà donc ce qu'exprime ce thème. Le tal}leau
du monde extérieur est réuni à Tindication d'un caractère
moral; c'est la nature, mais la nature regardée par Faust
deux éléments, la nature, l'âme humaine : là seulement se trouvent l'intérêt, l'émotion et la vie. Après le dernier cri de Faust :
Ob ! qu'il est doux de vivre au fond des solitudes, Loin de la lutte humaine et loin des multitudes!
le motif principal poursuit son admirable dé* veloppement ; au milieu de ce concert immense la petite flûte jette la vive ritournelle d'une ronde de paysans, les cors font entendre les fanfares lointaines d'une armée qui s'approche. Le tableau pastoral et l'enthousiasme de Faust se résument dans la répétition du thème primitif, affirmé par le <w«i^de l'orchestre, en sol majeur ; et, sans arrêt, sans point d'orgue ni silence, la ronde des paysans envahit la scène; bruyante, joyeuse, elle tourbillonne sur le gazon. Tout le morceau, franc et net comme un scherzo de Beethoven, est écrit avec une verve extraordinaire. Le couplet du chœur.
allegro à six-huit, est suivi, en manière de refrain, par un presto à deux-quatre très pittoresque. Puis le thème de la première scène reparaît, soupiré par les violons avec une douceur mélancolique : Faust, déplorant sa destinée, envie la joie innocente des paysans. Les chants et les danses reprennent ; mais le grondement sourd' des contrebasses interrompt la gaieté de la fête ; des troupes traversent la plaine; leurs épées, leui^ lances, leurs armures reluisent ati soleil, remplissant Tair d'un redoutable froissement d'acier. Faust s'éloigne à pas lents, les yeux tournés vers ces hommes heureux d'agir, avides de combats et de gloire... Les sonneries martiales des trompettes et des cors annoncent la célèbre Marche hongroise.
Berlioz a instrumenté et développé le thème original de la marche de Rakoczy, chant guerrier hongrois d'un caractère saisissant. Les
flûtes et clarinettes exécutent d'abord le thème de la marche^ scandé par les hautbois, les bassons, les cors, et par lès cordes pizzicato. A ce thème, orchestré avec une richesse prodigieuse, Berlioz a ajouté une grande page descriptive (la bataille), où le motif reparait, disloqué, grondant, dans le fracas sauvage de la mêlée. La phrase terrible des trombones, de Tophicléide et du tuba amène un tutti formidable d'où le motif s'échappe de nouveau, emporté, bondissant sur les cris des cuivres, les coups furieux des cymbales, jusqu'à une cadence superbe, triomphante, irrésistible.
La deuxième partie commence par une mélodie lente et grave : Faiist seul dans son cabi' net de travail. Cette mélodie est confiée aux violoncelles ; les seconds violons la prennent ensuite et le développement continue par l'entrée du basson, des altos et de la voix du ténor
à Funisson. Le caractère dramatique s'accentue ; une dissonance douloureuse accompagne la plainte de Faust : Oh! je souffre /... Bientôt le désespéré saisit la coupe de poison qui doit mettre fin à ses maux; dans un récitatif tragique, il invoque la mort libératrice... Déjà il porte \e breuvage à ses lèvres... Tout à coup, des sons étranges frappent son oreille ; il s'arrête : un murmure lointain, religieux et doux est arrivé jusqu'à lui. Sur le pizzicato voilé des cordes basses, des voix de femmes, des voix d'anges, claires et pures, annoncent le miracle sauveur, ladélivranceetle pardon, lagrande,la bonne nouvelle: c Christ vient de ressusciter I » Les voix des disciples leur répondent, Vhymne de la fête de Pâques s'élève majestueusement. Ce chœur est très large, empreint d'une pieuse gravité ; on peut cependant reprocher une mauvaise disposition syllabique à la phrase : Od vin maîtrey ton bonheur... et, ce
qui est plus fâcheux, des fautes sensibles au point de vue de Taccentuation ; mais, en dépit de ces erreurs, les qualités sont fortes et l'impression croyante demeure souveraine. Du reste, à la reprise du chœur, le passage défectueux n'est pas reproduit, et l'ensemble des voix et de l'orchestre se présente avec une parfaite beauté. Au moment où les soprani prononcent pour la seconde fois les paroles ; a Christ vient de ressusciter! » Faust cède à la puissance des souvenirs : la foi de son enfance se réveille; comme dans le poème de Gœthe, il s'attendrit, il pousse un long cri de regret et de désir... VHosanna du chœur s'éloigne et s'éteint; alors commence un admirable récitatif mélodique de Faust.
Hélas! doux chants du ciel, pourquoi dans sa poussière Réveiller le maudit ?. . ,
c Retentissez encore! » s'écrie-t-il.
168 L'CeUYRE DRAMATIQUE DE BERLIOZ.
Mes larmes ont coulé, le ciel m*a reconquis^!
Mais^ tandis que son âme s'abandonne à Tadoration,une note brève, aiguë, éclate soudain dans l'orchestre. Méphistophélès apparaît, et, sur le trémolo serré des violons, sa voix adresse à Fauist un compliment railleur. Le dialogue s'engage, ponctué parles pizzicati des cordes. Un trait rapide des violons et des altos, que suivent les trombones et les bassons, précède les paroles de Méphistophélès : «Je suis l'esprit de vie. » Ces fougueux élans de l'orchestre commentent à merveille les promesses tentatrices du démon :
Je te donnerai tout, le bonheur, le plaisir,
Tout ce que peut rêver le plus ardent désir...
... Au lieu de t*enfermer, triste comme le ver '
Qui ronge tes bouquins, viens ! suis-moi ! Change d'air !