‹ L'œuvre dramatique de H. BerliozChapitre 13 sur 30 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Marguerite est seule dans sa chambre... Voilà bien des jours que Faust n'est venu. ..

Le cor anglais fait entendre un thème lent et douloureux; de longs points d'orgue séparent les membres de phrase : ce thème, où pleurent toutes les tristesses de l'abandon, est répété par la voix, sur un accompagnement lié des violons et les pizzicati des violoncelles, sourds, voilés, comme le halètement d'une poitrine oppressée.

D*ainour Tardente flamme Consume mes beaux jours...

Ah ! la paix de mon âme A donc fui pour toujours!

La noble simplicité du Ihème fait penser à certaines phrases de Mozart ; mais le mouvement s'accélère, le rythme devient plus troublé :

Son départ, son absence, Sont pour moi le cercueil, Et, loin de sa présence, Tout me paraît en deuil.

Après ce tempo animatOj le cor anglais répète le premier motif; puis Marguerite évoque tous ses souvenirs d'amour. Elle revoit Faust en pensée :

Sa marche que j'admire, Son port si gracieux.

Sa bouche au doux sourire, Le charme de ses yeux...

Cette phrase touchante avait déjà été ébau-

chée dans la troisième partie, après Ventrée de Marguerite : elle est enlacée d'une mélodie langoureuse des violons et de dessins confiés au cor anglais. Puis Marguerite reprend le chant primitif jusqu'à un agitato plein d'angoisse et de sanglots étouffés :

Je suis à ma fenêtre, Ou dehors, tout le jour :

C'est pour le voir paraître, Et hâter son retour !

Ce chant se termine par une phrase, appassionato assaij que soutient le quatuor, en trémolo :

caresses de flamme !

Que je voudrais un jour Voir s*exhaler mon âme Dans ses baisers d*amour !

Ici, la passion touche au délire... puis l'abattement saisit de nouveau le pauvre cœur blessé : le premier thème s'élève, redit par le cor

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anglais ad milieu des gémissemenls des violons el des altos: divisés qui se répondent.

Comme au 'début de la troisième partie, la retraite sonné par; la ville. Cette fanfare lointaine rappelle à. A|arguerite le soir où Faust lui apparut pour la préiâière fois ; prêtant l'oreille, elle distingue le refrain du chœur des soldats :

Si grande esi 1^. peine.

Le prix e8t,plt|$ grai)(l...

Admirable sobriété de moyens! Sur l'harmonie à demie effacée des trompettes qui s'éloignent, Mçirguèritè soupire une mélopée plaintive :

Clairons, tambours du soir au4oin se font entendre

Avec des chants joyeux, Comme au jour où Tamour offrit Faust à mes yeux !

Et, poignante ironie, la chanson des étudiants répond à Marguerite ; '

Per urbem quœrentes puell'as eamus...

« Il ne vient pas I > murmure-t-elle. Les

sourds échos des tambours troublent seuls le silence du soir. Rien, la solitude, l'abandon, plus jamais... L'orchestre indique un ressouvenir du thème : (T amour l'ardente flamme j et sa voix désolée vient mourir, avec un suprême hélas! de la jeune fille, sur l'accord parfait du ton de /a, auquel succède, à peine distinct, le son d'un sol dièze grave, comme le dernier brisement du cœur de Marguerite.

Forêts et cavernes; — Invocation à lanature.

Par ces mots, Berlioz indique le cadre et le sujet de la grande scène musicale qui fait suite aux plaintes de Marguerite abandonnée. Le ton du morceau est celui à'ut dièze mineur; mais, au début du prélude et à la dernière mesure de la conclusion instrumentale, on voit apparaître une succession harmonique fort curieuse, une cadence particulière, qui se rapporte au mode grec dit hypodorien. Beethoven

avait également employé cet effet dans l'introduction de son oratorio : le Christ au mont des Oliviers.

Le prélude de Vlnvocation à la nature est une suite d'accords larges et solennels, d'une couleur très sombre. La nuit tombe : Faust, seul au milieu des rochers, contemple les cimes géantes des montagnes, les gorges ténébreuses qui s'ouvrent à ses pieds, et la multitude pressée des sapins, bruissant confusément au souffle d'un vent d'orage. En face de ce spectacle triste et grandiose, le désespéré, qui vient d'entrevoir, de posséder et de perdre l'amour, retrouve l'âpre désir des longues veillées d'autrefois, et ce désir, irrité par la souffrance présente, par la brièveté et le vide des joies éprouvées, •s'exalte et semble défier l'immensité de l'univers. Il voudrait étreindre la terre et le ciel, il éclate en accents sauvages, où se devine une douleur sans nom.

Nature immense, impénétrable et iière,

Toi seule donnes trêve à mon ennui sans fin ;

Sur ton sein tout-puissant je sens moins ma misère,

Je retrouve ma force et je crois vivre enfin !

Oui, soufflez, ouragans ! criez, forêts profondes !

Croulez, rochers ! torrents, précipitez vos ondes!

A vos bruits souverains ma voix aime à s*unir.

Forêts, rochers, iorrents, je vous adore! Mondes

Qui scintillez, vers vous s*élance le désir

D'un cœur trop vaste et d*une àme altérée

D'un bonheur qui la fuit!...

Chaque mot, chaque cri est accusé par Tharmonie, qui en centuple l'expression . Toutes ces épithètes, immense^ fièrej tout-puissant y appa-

raissent comme irradiées de lumière : une imposante affirmation de l'orchestre accompagne les mots : Je retrouve ma force...; les trombones seuls se taisent encore.

Au vers : Oui, soufflez, ouragans! criez, forêts profondes ! une rafale de tempête traverse la masse sonore; frémissants, les violons et les altos exécutent un tremolendo très serré ; les traits grondants des violoncelles et

des contrebasses semblent s'élever d'une obscure profondeur, et les gammes du basson leur donnent d'étranges répliques. L'effet grandit sur les paroles : Torrents^ précipitez VOS ondes, et la voix de Faust s'élance^ jetée à pleine poitrine, à toute volée, dans une lutte effrayante avec la fureur des instruments.

A vos bruits souverains ma voix aime à s'unir !

On croit voir un géant se dresser dans la fulguration d'un éclair. Cette phrase a tous les caractères : elle est poignante, elle est triomphale. Au mot souverains, les cuivres éclatent, et le cri de Faust plane sur l'écroulement de l'orchestre entier, sur la foudroyante sonorité du tutti. La nature parle, mais la voix de l'homme, la voix de ce vaincu, de ce maudit vient encore dominer ses tonnerres. Effet unique; on frissonne, on pâlit, on reste haletant... Et l'invocation sublime continue : For et s ^

LA DAMNATION DE FAUST. m

rochers y torrents, je vous adore!... Unemodu* lalion saisissante accompagne cette superb6 déraison de la pensée, et, dans la phrase suivante : Mondes quiscintillezy vers vous s^ élance le désir j\Bi mélodie vocale^ tourmentée, exprime parfaitement cet amour, cette curiosité, cette activité que nen n'apaise, celte soif inextinguible de force, de science et de joie. Le cri : D'une âme altérée^ s'élève jusqu'au la aigu ; puis la voix de Faust retombe, avec un douloureux sanglot, sur Vut dièze tonique, tandis que le quatuor, augmenté des contrebasses et des bassons, chante une phrase lugubre qui descend de plus en plus et s^arrêle sur une cadence sombre et interrogative, dont l'harmonie laisse l'oreille en suspens...

Après cette admirable Invocation à la nature, si tragique et si philosophique cependant, Méphistophélès apparaît, toujours railleur. Il ap-

prend à Faust les malheurs et les fautes de Marguerite.

Certaine Ijqueur brune...

Meurtrier involontaire de sa mère, folle de douleur et de désespoir, la pauvre fille est en prison; une mort prochaine l'attend... il faut la sauver ; Méphistophélès en a le pouvoir ; mais il exige de Faust une condition.

Rien... qu'une signature Sur ce vieux parchemin ...

Faust accepte le pacte : demain y il sera à Méphistophélès...

Et que me fait demain, quand je souffre à cette heure 1 Donne! voilà mon nom... vers sa sombre demeure Courons donc maintenant...

Un accord voilé murmure dans la basse au moment où Faust signe le fatal contrat. Tout

le dialogue est accompagné parles cors, reproduisant des fanfares de chasse dans la forêt. Getteidée de Berlioz donne sans doute àlascène un caractère très étrange, extrêmement pittoresque... ces fanfares de cor ont quelque chose de surnaturel; cependant, il faut bien l'avouer, on se les explique mal et Ton ne conçoit pas bien leur rôle dans cette scène.

MéphistophélèSy au lieu de conduire Faust auprès de Marguerite, va l'entraîner en enfer : ce dénouement est illogique à coup sûr ; mais , étant admise la manière dont Berlioz a pris le sujet de Gœthe et dont il Fa traité, il serait absurde de contester au musicien le droit d'ajou ter cette conclusion 4 son drame.

Deux chevaux fantastiques ont mugi devant Faust et Méphistophélès. « Au galop I la justice est pressée ! » Les deux compagnons sautent en selle, donnent de l'éperon, et la course à Vabîme commence à travers les forêts et les

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plaines. Les premiers violons reproduisent le galop des chevaux, le hautbois gémit un thème désolé, qui semble la plainte de Marguerite entendue à travers Tombre, malgré réloignement. c Dans les airs retentit ssl voix désespérée 1.., > Des pizzicati de violoncelles et de contrebasses rjAment le dessin obstiné des violons. Un chœur de femmes s^élève :

il chante une litanie gémissante :

Sancta Maria, ora pro nobis !

Ce sont.d€s paysans qui prient... Ce chœur fait une impression extraordinaire : sous Tunisson des voix, les cordes bondissent toujours, la basse plaque de sombres séries d'accords.

Comme une allusion lugubre, les femmes répètent :

Sancta Mngdalena, ora pro nobis!

Sancta Margarita, ora pro nobis!

« Prends garde! » crie Faust à son compagnon :

Prends garde à ces enfants, à ces femmes priant Au pied de cette croix.

La voix de Méphistophélès lui répond, brutale : « Eh qu'importe ! en avant ! > Le chant pieux, brusquement interrompu, finit par un cri de terreur... Les femmes s'enfuient épouvantées, les chevaux passent, dans leur course furieuse. Au crescendo moltOy la masse orchestrale s^^ranle : le trombone et l'ophicléide poussent un rugissement sinistré :

Dieu! quel monstre hideux en hurlant nous poursuit!

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