‹ L'œuvre dramatique de H. BerliozChapitre 19 sur 30 · LEUR HISTOIRE · texte numérisé non relu

LEUR HISTOIRE

€ Virgile, raconte Berlioz dans ses Mémoires, sut le premier trouver le chemin de mon cœur et enflammer mon imagination naissante; combien de fois, expliquant devant mon père le quatrième livre de VÉnéidej n'ai-je pas senti ma poitrine se gonfler, ma voix s'altérer et se briser !... Un jour, déjà troublé dès le début de ma traduction orale par le vers :

LES TROYENS. i;KI

At regina gravi jamdudum saueia curaf

j'arrivai tant bien que mal à la péripétie du drame; mais, lorsque j'en Tus à la scènç ou Didon expire sur son bûcher, entourée des présents que lui fît Énée, des armes du perfide, et versant sur ce lit, hélas I bien connu ^ des flots de son sang courroucé; obligé que j'étais de décrire sa blessure et son mortel amour frémissant au fond de sa poitrine, et les cris de sa sœur, de sa nourrice, de ses femmes éperdues, et cette agonie pénible dont les dieux mêmes émus envoient Iris abréger la durée, les lèvres me tremblèrent, les paroles en sortaient à peine et inintelligibles ; enfin au vers

Quœsivit cœlo lucem ingemuitque reperta !

à cette image sublime de Didon qui cherche aux cieux la lumière et gémit en la retrouvant, je fus pris d'un frissonnement nerveux,

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et, dans l'impossibilité de continuer, je m'arrêtai court.

» Ce fut une des occasions où j'appréciai le mieux TinefTable bonté de mon père. Voyant combien j'étais embarrassé et confus d'une telle émotron, il feignit de ne la point aperce- . voir, et, se levant tout à coup, il ferma le livre en disant : ((Assez, mon enfant, je suis fatigué !» Et je courus, loin de tous les yeux, me livrer à mon chagrin virgilien. »

Celte impression fut décisive; Berlioz la garda, profonde, ineffaçable : il aima Virgile comme il aimait Shakspeare, avec passion.

Durant toute sa vie d'artiste, il caressa le rêve de composer une tragédie musicale dont le sujet serait pris dans VÉnéide, et sa pensée revenait sans cesse à ces épisodes du II* et du IV" livre qui l'avaient fait pleurer tout enfant, la prise de Troie, la mort de Didon. Après Roméo et Juliette^ après la Damnation de

Fausty il voulait attacher son nom à une grande œuvre dramatique, une œuvre de prédilection, écrite avec amour, parfaitement belle et émouvante, qui fût à la fois le couronnement de sa carrière et un pieux hommage au divin chantre do V Enéide. Il médita pendant de longues années le sujet et le plan de cette œuvre, il y mit tout son cœur et tout son génie : il fit les Troyens.

Les Troyens sont réellement une forme nouvelle de l'opéra français. Si on les compare aux œuvres qui leur sont contemporaines, il est impossible de ne pas sentir la différence des conceptions et des procédés. Sans doute, certaines règles traditionnelles de l'opéra y sont encore respectées ; mais à tout moment Tancien moule craque et se disloque ; la convention vieillie fait place à la vivante liberté de l'action; le drame lyrique apparaît, simple, logique, lumineux. La filiation de cette musique est évi-

dente : c'est de Gluck que les Troyens dérivent, en droite ligne, sans passer par Meyer eer ;à peine y retrouve-t-on dès ressouvenîrs de Spontini, pour lequel Berlioz professait cependant un culte enthousiaste. Au moment où Berlioz écrit les Troyens, il est en avance sur Kras les BMiskiens frangais, sur les Allemands eux-mêmes, un seul excepté, Richard Wagner.

C'est, en effet, chez Wagner qu'il faut chercher, au sortir de la période rossinienne, la vraie réalisation du drame musical ; comme Wagner avait procédé d^Euryanthey Berlioz procède ici de VAlceste de Gluck. Mais toute question d'école et de réforme mise à part, quel magnifique effort vers la sincérité et l'émotion, dans cette œuvre grandiose du musicien français !

Quelle large couleur antique, quelle ampleur de proportions, quelle incomparable majesté de style ! UÉnéide transportée sur la scène, le poète commenté par le musicien, Virgile tra-

duit par Berlioz ! Ah! ceci ne sera pas une de ces partitions vulgaires, où le libretto n'est que le thème, le canevas des mélodies et du co ntrepoint ! Ceux-là seuls applaudiront, qui ressentent les grandes passions, qui s*enthousiasment pour les formes les plus élevées de Tart, qui recherchent, sur toute chose, Téternelle vérité du cœur humain.

L'ouvrage se compose de deux parties : la Prise de Troie ^ les Troyens à Carthage. La durée de l'exécution excède de beaucoup celle des opéras ordinaires, et, de l'aveu de toutes les personnes qui ont l'entente de la scène, la représentation complète n'exigerait pas moins de huit heures. Lorsque les Troyens, repoussés de l'Opéra, furent acceptés au Thé&tre-Lyrique , sous la direction de M. Carvalho, il fallut bien se résigner à scinder les deux drames, tout intimement liés qu'ils étaient datns la pensée de l'autmir. A son grand désespoir, Berlioz sa-

criOa la Prise de Troie^doni il ne conserva que la marche triomphale pour en faire le prologue des Troyens à Carthage. Cette addition devenait nécessaire à Tintelligence musicale de l'œuvre, où le motif de cette marche joue un rôle très important. La marche fut encadrée entre une introduction, gémissante et lugubre, intitulée LamentOy et une vingtaine de mesures d'orchestre, d'un caractère analogue, . inspirées par la conclusion même de la Prise de Troie. Ainsi complétés, les Troyens à Carthage entrèrent [en répétition au Théâtre-Lyrique. Le ténor Monjauze fut chargé du personnage d'Énée; Berlioz confia le rôle de Bidon à une artiste de grand talent, madame Gharton-Demeur ; satisfait de ses interprêtes, il augura bien de l'entreprise, oubliant tous ses anciens mécomptes, et encouragé d'ailleurs par l'accueil fait à VEnfance du Christ en 1854, et par le succès récent de Béatrice

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et Bénédicte le 9 août 1863. Au sortir de la répétition générale, Berlioz plearait; ému, bouleversé par sa propre musique, il ne se contenait plus : « C'est grand, disaitril, c'est beau, c'est sublime I... »

La représentation eut lieu le 4 novembre

Cette première représentation se passa sans encombre : on applaudit; on bissa le septuor; la symphonie du deuxième acte excita seule quelques rires, ainsi que certains détails du costume des acteurs. Le nom de Berlioz fut acclamé après le baisser du rideau, et, si les appréciations de la critique musicale se partagèrent, les articles favorables et même laudatifs étaient en grande majorité. Berlioz put donc croire à un succès ; il consigna fidèlement cette impression dans ses Mémoires : .

« ...Mes ennemis n'osèrent pas se montrer ; un coup de sifflet honteux se fit entendre à la

iin, lorsqu'on proclama mon nom, et ce fut tout. L'individu qui avdit sifQé s'imposa sans doute la tâche de m'insiilter de la môme foçon pendant plusieurs semaines ; car il revint, accompagné d'un collaborateur, siffler encore au même endroit, aux troisième, cinquième, septième et dixième représentations. D'autres péroraient dans les corridors avec une violence comique, m'accablant d'imprécations, disant qu'on ne pouvait pas, qu'on ne devait pas permettre une musique pareille. Cinq journaux me dirent de sottes injures, choisies parmi celles qui pouvaient en moi blesser le plus cruellement l'artiste. Mais plus de cinquante articles de critique admirative, en revanche, parurent pendant quinze jours \.. »

1 • Toutes les personnes présentes à la première représentation confirment eettci attitude 8ympathii|ue de la salle ; il faut bien dire que beaucoup d'amis de Berlioz s*y étaient donné rendez-vons. Le succès fut réel, incontestable, et semblait présager une longue suite de reprësentaUone;

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Dès la seconde représentation, les dispositions du public se modifièrent visiblement : on supprima la symphonie de la chasse royale, autant pour prévenir des manifestations hostiles que pour éviter uo retard dans la pose des décors. Aux représentations suivantes, les murmuras s'accentuèrent, puis vinrent les railleries et les sifflets. On trouva ridicules le casque et l'armure d'Énée; on rit du récitatif : AsseZf ma somvj et de la réponse : Elle épousa Pyrrhus... Malgré les colères de Berlioz, et dans l'espoir de sauver l'opéra compromis, M, Carvalho pratiqua des coupures. On coupa un air de Narbal, un air d'Anna, un dialogue de soldats et le duo pathétique du quatrième acte, entre Énée et Didon. Rien n'y fit. La {>ièce tombait. Les journaux illustrés publièrent

nous avons fait recueillir sur ce point le témoignage de M. Th. Semet, le compositeur délicat à qui Ton doit la Petite Fadeite.

force caricatures; une parodie grossière fut jouée au théâtre Déjazet, la chute devint irrémédiable, écrasante ; le 20 décembre, après moins de trente représentations, les Troyens disparurent de Taffiche. Il ne se trouva pâsun éditeur pour graver la partition d'orchestre... L'échec des Troyens porta un coup terrible à Berlioz. On a pu dire avec raison qu'à partir de celle défaite suprême, la vie du maître ne fut plus qu'une cruelle agonie *. Celte agonie dura près de six années. La mort de son fils Louis, de ce fils qu'il aimait passionnément, auquel il pensait en composant la mélancolique chanson d'IIylas, acheva de briser le peu de forces qui lui restait. Désormais, il n'avait plus personne au monde; usé par les chagrins, le travail, les douleurs de toute sorte, en proie' à une maladie du système nerveux, il n'admet-

1. M. Adolphe Jallien : Hector Berlioi, la ViCy le Combat, les Œuvres; Paris, Gharavay frères.

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tait d'autre société que celle de quelques amis choisis entre les plus intimes. Ceux-ci lui témoignèrent un dévouement sans bornes :

c'étaient les fidèles des jours de malheur, M. et madame Damcke, Edouard Alexandre, Joseph d'Ortigue, Ernest Reyer.

Le 8 mars 1869, Hector Berlioz mourut.

Depuis vingt ans, les Troyens à Carthage n'ont pas été représentés. L'Opéra est resté fermé pour Berlioz mort comme pour Berlioz vivant, et, si par le présent Ton doit juger de l'avenir, on peut croire que de longtemps il n'y sera exécuté aucun ouvrage du plus grand des musiciens français.

Dieu merci, si les Troyens attendent, c'est

en bonne et illustre compagnie, étant dans le même cas que FideliOy Euryanthe et les opéras de Gluck, pour ne citer que des œuvres incontestées. Aussi bien, comme leurs glorieux aines, ils n'ont rien à craindre des varia-

SôO L'OEUVRE DRAMATIQUE DE BERLIOZ.

lions du goût ou des révolutions d'école.

Le sublime ne vieillit pas, et tôt ou tard la

noble partition de Berlioz aura son jour de triomphe.

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