‹ L'œuvre dramatique de H. BerliozChapitre 20 sur 30 · LKS TROYENS DANS LA PRESSE · texte numérisé non relu

LKS TROYENS DANS LA PRESSE

Le lecteur a pu voir, dans un passage des Mémùires de Berlioz cité plus haut, que l'attitude de la presse fut plus sympathique qu'hostile aux Troyens. Tous les critiques doués de quelque compétence musicale et que la passion n'aveuglait pas, firent l'éloge de l'œuvre nouvelle du maître. Malheureusement, le public s'en rapportait plutôt aux persiflages de M. Jouvin qu'à la science de Joseph d'Ortigue ou à la droiture d'opinion de Johannès Weber.

D'ailleurs, la réputation de Scudo, bien qu'ébranlée, imposait encore beaucoup à l'igno-

iôt L'CEUVRK DRAMATIQUE DE BERLIOZ.

ranQe de la foule, et le jugement du critique de la Revue des Deux-Mondes était considéré comme irréformable. Pour donner une idée des appréciations de la presse, nous avons réuni ici les parties les plus saillantes des comptes rendus insérés au Journal des Débats^ à la Revue des Deux Mondes et au Figaro. Nous les avons fait suivre de quelques autres fragments écrits au moment où la chute des Troyens devint complète, et où le drame musical de Berlioz fut définitivement condamné par les sifflets et le rire du public.

Le Journal des Débats

(9 novembre 1863. Article deJo?EPR d'Ortigue).

«... Le Lamento instrumental qui précède le prologue est un morceau d'une solennelle tristesse. Il est écrit en /a, mais il commence enré mineur. Après une phrase larmoyante qui se traîne d'abord sous l'archet des violons

puis SOUS celui des violoncelles, les trombones entonnent un chant lugubre plein d'accents douloureux et presque étoufiés. La modulation en ré bémol qui, quelques mesures avant la fin, éclate avec toute la puissance de l'orchestre, est du plus bel effet.

» ...Bien que d'une allure guerrière, la marche avec chœurs contient de charmants détails de mélodie et de rythme qui conviennent à une fête populaire. Je signale surtout les fragments accompagnés par les harpes.

) Après le chœur d'introduction en mi bémols vient l'air national : Gloire à Didon, notre reine chérie.

ï Ce grand chœur, soutenu d'un bout à l'autre par une espèce de basse continue, articulée par les basses et les bassons, rappelle le style de Haendel et le God save ihe king. C'est grandiose, imposant, et, lorsque ce chant national revient sur la scène des récompenses

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distribuées par la reine aux constructeurs, aux matelots et aux agriculteurs, il prête la plus grande pompe à ce brillant spectacle. C'est véritablement de la musique épique que ces trois morceaux, le lamenta, la marche triomphale et le chant national.

^ Vient un h es beau et très noble récitatif de Didon, supérieurement déclamé, suivi d'un air : Chers Tyriens ! en mi bémol mineur, dont la première phrase est superbe.

» Rien de plusgracieux et de plus frais que le duo des deux sœurs, Didon et Anna, précédé d'une délicieuse ritournelle des violons, qui sert d'accompagnement à la première partie de ce morceau. C'est dans cette première partie que les altos font entendre seuls un trémolo de l'effet le plus neuf. Quelle douce mélodie que celle de l'ensemble : Sa voix fait naître dans mon sein! C'est là en vérité un duo fraternel, et le trait en tierces

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est empreint de la plus grande suavité...

» Le deuxième acte était sans paroles, comme je Tai observé. On a dû renoncer à la décoration et à la pantomime théâtrale, qui entraînaient un retard de cinquante-cinq minutes; Mais pourquoi renoncer aussi à la symphonie? Grâce au livret, grâce aux comptes rendus des journaux, tout le monde sait, à l'heure qu'il est, que cette symphonie, très animée et très pittoresque, représentait une chasse, un orage et le calme. Cette symphonie, jouée pendant l'entr'acte, le rideau .baissé, serait écoulée avec un vif plafsir pour ceux qui se souviennent dHIarold^ de la Reine Mab, du Carnaval romain. Quant aux autres, ils en seraient quittes pour se promener dix minutes de plus dans le foyer. Apparemment M. Berlioz a jugé que cette symphonie serait inintelligible sans la fantasmagorie de la scène. Quand donc M. Berlioz reviendra-t-il de cette erreur (er-

reur de son esprit seulement) qu'une symphonie a besoin d'un programme?...

» Nous voici au quintette : tout conspire à vaincre mes remords. Vraiment M, Berlioz a le plus grand tort de ne pas mettre le divin Mozart au nombre de ses auteurs de prédilection. Quel bel hommage il lui rend malgré lui, l'ingrat !...

» Nous passons à Tadmirable septuor, qu'on voudrait toujours entendre et qu'on ne cesse de redemander aux représentations des Troyens. . .

» Voilà le duo : nuit (Vivresse et d*extase infinie^ avec son triple crescendo : Par une telle nm7; avec ses reprises, ses retours, ses motifs s'enroulant amoureusement les uns dans les autres. Ce sont là des morceaux hors ligne, des beautés de premier ordre, et le maître qui les a trouvées est de la taille des plus grands. Oui, je le dis en toute

conviction et parce que c'est vrai, je ne connais rien dans Beethoven, Weber, Meyerbeer, Rossini, de plus grandiose que la marche triomphale et le chant national du premier acte ; de plus noble, de plus gracieux, de plus serein et de plus limpide que ce quintette, ce septuor et ce duo.

» Vous parlez de mélodie! Si le duo des deux femmes, si le motif de Tair de Didon au premier acte, si la chanson du matelot au quatrième, si tant d'autres fragments disséminés dans les quatrième et cinquième actes ne sont pas des mélodies, je ne sais plus la valeur des termes. Ce n'est pas toujours, sans doute, la mélodie comme on Pentend dans une certaine école, la mélodie nue, toute extérieure ; mais c'est la mélodie profondément accentuée, qui vibre intérieurement, qui s'insinue dans l'âme ; la mélodie qui s'incorpore à l'harmonie et se colore des reflets de l'instrumentation. Ce septuor

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et ce duo, c'est là la musique virgilienne,étin- .celante, rayonnante, à travers laquelle on voit l'azur du ciel, la mer bleue, les vastes horizons, les silhouettes des montagnes lointaines. . . Et, ce qui est le propre de Berlioz, ce qui le distingue entre tous, c'est que, dans cet ordre de beautés, il se montre aussi grand poète que grand musicien. La poésie y donne la main à la musique, et l'une et l'autre s'enlacent et se confondent dans une suave et merveilleuse étreinte*,

» J'arrive à l'air de Didon au cinquième

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