DEUXIÈME PARTIE
Les Troyens à Carthage.
Les Troyens à Carthage sont précédés d'une introduction destinée à rappeler la chute de Troie*. Le premier thème de ce
l.Ge lamento, beaucoup moins développé que les ouvertures ordinaires et qui se rapporte aux généralités du svget, sans préciser des caractères ou des péripéties, est tout à fait comparable aux préludes que Richard Wagner a écrits pour ses drames lyriques.
LES TROYENS. 31t
lamento instrumental est écrit en fa majeur; mais ce ton ne s'impose dans Torchestre qu'après une saisissante progression d'accords dont le premier est celui de ré mineur^ frappé fortissimo comme au début de l'ouverture de Don Juan. La phrase des violons pleure comme un sanglot... elle passe ensuite aux violoncelles, encore assombrie, et dans le ton de fa mineur^ cette fois. Les violons prennent ensuite une nouvelle mélopée, voisine de la première, à deux parties, qui plane au-dessus d'un chant lugubre de la basse. Des scènes tragiques apparaissent, des cris de désespoir, des gémissements douloureux se mêlent aux horreurs du carnage, à l'écroulement des palais entrevus dans une rougeur d'incendie. . .
Un rapsode s'avance sur la scène et raconte en quelques strophes la catastrophe où périt la grandeur troyenne. Des trompettes lointaines se font entendre ; derrière la toile, deux chœurs.
Si^ L'CEUVRE DRAMATIQUE DE BERLIOZ.
Tun de rapsodes, l'autre de femmes, chante Tadmirable marche dans le mode triomphal que nous avons décrite dans l'analyse de la Prise de Troie. Celte marche est cependant abrégée, et certains effets ont même disparu ^complètement. Après la marche, le rapsode répète le dernier cri de Cassandre ; un allegro agitato très sombre ramène les idées évoquées dans le lamento et termine le prologue. La toile se lève : le théâtre représente une ^alle de verdure du palais de Didonà Carthage. Un chœur délicieux, en mi bémoly accompagné <l*une façon extrêmement animée par les violoncelles, dépeint la joie et le bonheur des habitants de Carthage. Â ce chœur succède le chant national des Tyriens célébrant leur reine : Gloire à Didon, notre reine chérie^ phrase large et puissante, suffisamment simple pour un hymme populaire, et cependant exempte de vulgarité. Le récitatif de
Didon : Nous avons vu finir sept ans à peine, est un chef-d'œuvre de déclamation majestueuse, royale, qu'illumine un soufQe de poésie mélodieuse sur les mots : Déjà^ des bords lointains ou s'éveille V Aurore,.. Vient ensuite un air de Didon : Chers Ty riens, joli de forme, mais quine s'élève pas au-dessus de la moyenne des airs d'opéra. La reine de Carthage distribue de s récompenses aux constructeurs, aux marins et aux laboureurs; une musique très fouillée et très expressive accompagne la cérémonie. L'entrée des matelots est d'une originalité curieuse ; mais le passage le plus remarquable est l'entrée des laboureurs, dont le thème, en si mineur, nous parait charmant de tout point. Il y a cependant un reproche à faire à cette exposition du sujet : l'action est trop absente, on ne la pressent même que vaguement, et la valeur descriptive de la musique de Berlioz ne suffit pas à soutenir l'inté-
rèt. Certes, c'est une idée poétique que celle de cette description, que cette insistance de l'auteur sur la paix, ?ur la tranquillité sans alarmes dont jouit la population tyrienne; mais, au théâtre, l'attente doit sembler longue, le drame doit tarder trop à se dessiner.
Le chant national est repris par le peuple qui défile devant le trône de la reine. Didon et sa sœur Anna restent seules. Un préktde est exécuté par l'orchestre : le dessin gracieux et enjoué de ce prélude formera le premier thème instrumental du duo entre les deux femmes.
Didon chante un admirable récitatif :
Les chants joyeux, Taspect de cette noble fête, Ont fait rentrer la paix dans mon cœur agité. ..
Une phrase caressante d'Anna s'élève sur la réapparition du thème du prélude, phrase d'une belle allure, où cependant il y a d'inu-r tiles répétitions de mots. Anna demande à la
reine les motifs de ses précédentes inquiétudes :
Quelle crainte avait pu vous troubler na instant?
Didon raconte son « étrange tristesse » et ses émotions mystérieuses... « Vous aimerez, ma sœur, y> répond Anna. Didon veut repousser ridée d'une union nouvelle et jure de garder fidèlement l'anneau de Sichée.
Vandantino contient le deuxième thème :
une ravissante mélodie, accompagnée en tierces par les violons, glisse sur le bruissement des violoncelles :
Sa voix fait naître dans mon sein La dangereuse ivresse. . .
Le sentiment ne se meut pas, il est vrai, d'une manière assez libre; mais quelle grâce, quelle persuasion enveloppante dans Tharmoniel et comme l'on sent un amour inavoué.
encore,igaorant de son objet, naître et grandir dans l'âme de la reine I Irrésistible puissance de Vénus ! Les dieux agissent en maîtres sur les cœurs, ils dirigent les sentiments comme les actions des hommes... Un mouvement solennel de l'orchestre succède à l'aimable duo des deux sœurs : lopas, le poète de la cour tyrienne, annonce à la reine que des étrangers demandent à être admis auprès d'elle. « Ce sont, dit-il, les députés d'une flotte inconnue, poussée vers Carthage par le hasard de la tempête. »
L'air de Didon :
Errante sur les mers.
Ne fus-je pas aussi de rivag^e en rivage Emportée au sein de Torage,
Jouet des flots amers ! . . .
se développe sur un très bel accompagnement imitatif des cordes, inspiré de celui que Weber a écrit, au deuxième acte du Freischûtz, pour
la mélopée d'Agathe à sa fenêtre. Les dissonances y sont très nombreuses, mais produisent un excellent effet, en correspondance parfaite avec le caractère des paroles. La conclusion est une émouvante paraphrase du vers de Virgile :
Non ignara mali, miseris succurrere disco.
Cependant les étrangers approchent. La marche troyenne entendue au début de l'opéra résonne de nouveau, mais dans le mode triste. Cette gémissante harmonie éveille des pressentiments confus dans l'âme de Didon, qui s*écrie, prêtant Toreille au thème de la marche :
J'éprouve une soudaine et vive impatience
De les voir... et je crains en secret leur présence!...
Les Troyens apparaissent; au milieu d'eux sont les chefs de la flotte, le prêtre Panthée,le jeune Ascagne, Énée lui-même sous un dégui-
sèment de matelot. Ascagne, dans une déclamation lyrique des plus touchantes, demande â la reine un asile pour ses compagnons et lui offre des présents, souvenirs de la grandeur troyenne : le voile d'Hélène, la couronne d'Hécube... Ce n'est pas là le récitatif de Tancien opéra; c'est une forme mélodique expressive, hardiment indépendante, qui réalise l'étroite union de la musique et de la poésie. Un gémissement des violons accompagne. les vers :
reine, sur dos pas une sanglante trace
Des monts de la Phrygie a marqué les chemins.
La grande catastrophe de Troie, la ruine et la mort d'un peuple, sont évoquées tout à coup dans celte lugubre déploration de l'orchestre. Nous ne nous permettrons qu'une seule remarque incidente au sujet de la réplique d'instruments à cordes qui suit la première phrase •d'Ascagne. Cette réplique, nette, précise, très
en lumière, n*a pas été expliquée et pourtant sa signification n'offre aucune ambiguïté. C'est l'expression des sentiments des assistants et de Didon elle-même, sentiments de surprise, de vive curiosité et d'approbation pour les paroles qui viennent d'être prononcées. Ce commentaire rapide a pu être inspiré par le texte de VÉnéide ; Virgile, après le discours d'Uionée, qui parle à Didon et lui demande asile, écrit ces vers :
Talibus Ilioneus : cancti simul ore fremebant Dardanidœ.
« Ainsi dit (lionée et tous les Troyens font entendre un murmure approbateur. »
Au moment où Didon promet aux naufragés l'hospitalité la plus généreuse, Narbal, son ministre, accourt, apportant une nouvelle menaçante : les Numides, ennemis implacables de Carthage, s'avancent vers la ville pour l'assiéger... Énée laisse tomber son ^déguise-
ment de matelot ; il sort de la foule, revêtu de ses armes étincelantes; il se fait connaître à Didon, il lui offre l'aide de ses Troyens ; la reine accepte, dans une phrase à la fois heureuse et fiére, entrelacée à un thème des cordes plus expressif encore, où le trouble, la joie, l'espérance tressaillent en notes émues. A cette mélodie en succède une autre, non moins étonnante dans sa brièveté : < ma sœur, qu'il est fier, ce fils de la déesse ! » L'ensemble guerrier n'est pas à la hauteur des beautés dramatiques précédentes, quoique d'un souffle large et puissant. Mais les adieux d'Énée à son fils Ascagne : c Viens embrasser ton père ! » respirent une mâle grandeur, une solennité religieuse, austère, profondément antique.
Le deuxième acte des Troyens est purement symphonique. Une pantomime et quelques cris « Italie I » complètent le tableau, c Le théâtre
représente une forêt vierge d'Afrique au matin, > dit le livret. Cette grande page orchestrale comprend la description de la forêt, l'apparition des naïades, Tépisode de la chasse royale surprise par l'orage, orage pendant lequel Didon, réfugiée avec Énée dans une grotte, oublia Sichée pour la première fois, s'il faut en croire Virgile. Les cris « Italie ! » éclatent au milieu des grondements de la foudre ; puis la tempête s'apaise par degrés, les nuages se dissipent, la paix et la lumière renaissent.
Au début du troisième acte, Berlioz a écril deux airs, chantés par Narbal et Anna, qui furent supprimés dès la deuxième représentation. Il faut bien l'avouer, la suppression de ces deux airs ne diminue point la valeur et l'intérêt de l'œuvre. Non qu'ils soient d'une forme inférieure : le larghetto de Narbal, De quels revers menaces-tu Carthage, sombre
avenir ? est admirable dinquiète gravité, et, au point de vue de la musique absolue, on peut regretter sa disparition; mais la cavatine d'Anna, quoique remarquable, est beaucoup moins parfaite, et, suilout après la symphonie du deuxième acte, le spectateur désire voir et entendre des personnages plus dramatiques que la sœur de la reine et que son prudent ministre. Au début des TroyenSy l'action est en général un peu lente; l'émotion tragique ne se retrouve dans toute sa force qu'à partir de la grande scène d'Énée, au quatrième acte.
Un superbe retour du chant national tyrien annonce Énée et Didon. La reine entre, accompagnée du héros, et suivie d'Ascagne, de Panthée, d'Iopas et d'un cortège nombreux.
Viennent des airs de ballet, dont le premier et le troisième sont merveilleux, l'un par ses voluptueuses séductions, l'autre par sa couleur
orientale, la bizarre psalmodie des voix, et l'étrange té de l'harmonie.
Assez, ma sœnr, je ne souffre qa'à peine Cette fête importune...
murmure languissammsnt Didon. Sur sa demande, le poète lopas chante la vie pastorale et les travaux bénis de Gérés. Cet andante est charmant, instrumenté avec délicatesse..; la reine interrompt lopas et se tourne vers Énée. Lorsqu'on écoute l'admirable récitatif :
... Ah ! daignez achever Le récit commencé de votre long voyage Et des malheurs de Troie...
les vers de Virgile reviennent aussitôt à la mémoire :
Trojanas ut opes et lamentabile regnum Eruerint Dan ai...
Énée apprend à Didon qu'Andromaque, prisonnière et esclave de Pyrrhus, vient enfin.
3âi L*(£UVRE DRAMATIQUE DE BERLIOZ.
après de longs refus, de se laisser fléchir, et d'épouser le fils d'Achille. Didon jette un cri vraiment antique :
pudeur!... tout conspire A vaincre mes remords, et mon cœur est absous...
Celte exclamation est suivie d'un quintette entre la reine, Énée, Anna, Panthée et Narbal. Toute la scène étincelle de beautés dramatiques et musicales, bien que le développement des caractères y soit particulièrement gêné par les conventions traditionnelles de Topera, que Berlioz, cette fois du moins, n'a pas osé heurter de front.
Mais la nuit est venue. Énée se lève et prononce, sur le tremolendo des altos divisés et des violons à Taigu, une phrase magnifique :
Nuit splendide et charmante^ qui amène le célèbre septuor :
Tout n*est que paix et charme autour de nous; La nuit étend son voile et la mer endormie Murmure en sommeillant les accords les plus doux.
Ce^peptiLor avec chœur est d'une majestueuse séi^^plté. Le bruit lointain de la mer doit seul accompagner les voix... Ce long murmure de rOcéan, Berlioz Ta rendu par un ut constamment répété (flûtes, clarinettes et cors pianissimo) y dont la sonorité douce et monotone se prolonge à travers les oscillations de l'harmonie. A intervalles égaux, dans la basse, résonne l'octave grave du ton de /a, sur un coup sourd delà grosse caisse, comme le bruit régulier de la vague qui déferle sur la plage. Cet accompagnement si simple, réuni aux accords des sept voix et du chœur, produit un effet indescriptible. Une paix mystérieuse plane sur ce chant sublime; cela est beau comme la nature ellemême.
Les dernières notes du septuor s'éteignent
peu à peu; l'orchestre passe du ton de fa à celui de sol bémol majeur. M. d'Ortigue explique à merveille le mécanisme de ce chan-
3i6 L'OEUVRE DRAMATIQU E .DE BERLIOZ.
gement de ton : la pédale utj pendant le septuor, caresse plusieurs fois le ré bémol, comme si elle tendait à s'élever d'un demi-ton. Ce ré bémol devient alors la dominante nouvelle, de même que Y ut était la dominante du ton de fa. Anna, Panthée, lopas, Ascagne et Narbal se sont retirés; Énée et Didon, restés seuls, commencent un duo plein de flamme et de passion; passion qui s'avoue, passion ardente et vraie, telle que l'antiquité l'a toujours comprise. Cette inspiration admirable :
Nuit d'ivresse et d'extase infinie...
aurait dû exciter l'enthousiasme des mélodistes les plus exclusifs; les hardiesses chères à Berlioz en sont complètement absentes, et cependant il n'y a pas disparate entre ce duo et le reste de l'ouvrage; tout y est parfait, le chant, Taccompagnement posé par le quatuor, la phrase de cor anglais qui ondule, amoureuse, et souligne
les aveux de Didon. L'auteur fait exprimer à sa musique tous les degrés d'une passion qui s'exalte jusqu'à l'ivresse*.
A peine Énée et Didon se sont-ils éloignés, que Mercure apparaît, dans un fortissimo de tout l'orchestre. 11 frappe de son caducée les armes d'Énée, suspendues à une colonne. L'airain vibre et rend un son lugubre... Le dieu répète la parole significative : « Italie I »
Au quatrième acte, « lorsque le rideau se lève, le théâtre représente le bord de la mer couvert de tentes troyennes. On voit les vaisseaux troyens dans leporl.Ilfait nuit; un jeune matelot chante. »
Ce chant du matelot Hylas : Vallon sonore^ écrit dans le mode hypomixolydien^ est un
1. Une partie du texte de ce duo : « Par une telle nuit,.. » etc., est inspirée par une scène célèbre du Marchand de Venise, de Shakspeare.
des morceaux les plus achevés de la partition. Un long bercement des cordes, auxquelles s'ajoutent bientôt les clarinettes et les cors, reproduit l'oscillation lente des flots. La voix du jeune Hylas répète les refrains de la patrie absente, et, dans ce chant doux et triste transparait rinexprimable mélancolie des souvenirs,la nostalgie du sol natal, du bienheureux passé, de tout ce qui est loin, de tout ce que Ton n'a plus. A la date du 9 février 1858, Berlioz écrit à son ûls une lettre touchante, où il lui parle de cette mélodie du jeune Hylas : « C'est une chanson de matelot; je pensais à toi, cher Louis, en l'écrivant, et je t'en envoie les paroles... »
Après une remarquable scène où les Troyens, épouvantés des appels mystérieux : « Italie I » que des voix inconnues jettent dans la nuit, se proposent d'obtenir d'Énée un prochain départ, et de fuir Carthage pour jamais, vient un
dialogue assez peu intéressant entre deux soldats: < Par Bacchus,ils sont fous! ^ Ce passage fut supprimé après la deuxième représentation.
Les soldats s'éloignent, Énée s'approche à grands pas. Ici le maître compositeur s'affirme d'une façon éclatante : sous le titre allegrOy récitatif mesuré y il a écrit une superbe déclamation lyrique, comparable aux plus belles pages de Lohengrin :
Inutiles regrets ! je dois quitter Carthage ! Didon le sait !... Son effroi, sa stupeur En rapprenant, ont brisé mon courage...
Mais je le dois, il le faut!...
La phrase : la triomphale mort par les destins promise^ est d'une magnifique allure. La mélodie vocale s'y enlace, en canoUj à la répétition du même dessin par les instruments.
Cet agitatOy en passant de /a mineur en /a majeur ^ devient un mélancolique andante :
Ah ! quand viendra l'instant des suprêmes adieux,
OÙ la musique atteint une expression déchirante, surtout aux paroles :
Lutter contre moi-même et contre toi, pidon !
qui reviennent deuxfois, en ut mineur d'abord, en la bémol majeur ensuite, et l'effet du majeur est plus triste encore que celui du mineur. Vallegro suivant : En un dernier naufragey est très inférieur à tout ce qui précède, surtout dans la péroraison, entachée de banalité et d'emphase. Un passage cependant y est fort beau : c'est l'invocation : Beine adorée, bienfaitrice des miens!
Un chœur invisible prononce le nom da chef troyen : Énée /... sur le ré de la clef de fa, tandis que les bois murmurent l'accord si naturel — fa naturel — la bémol. Le speclre de Priam surgit de l'ombre :
De la sombre ilemeure Messager nienaganl, i]ul donc l'a fait >oi
Ta faihleasc et lu gloire.
La voix surnaturelle reprend toujours la même note lugubre; successivement, les spectres de Priam, de Chorèbe et d'Hector apostropbent Énée :
Plui de retard... pas ud jour... pas une heure !
Au ré de l'octave supérieure, Cassandre répète i son tour l'arrêt fatal : Pas une heure! en dissonance d'une seconde majeure avec l'orchestre, qui pose l'accord si — mi — sol dièie — S(. Le spectre du roi soulève son voile :
Je suis Priam... il Taut partir et vaincro!
Nouvelle dissonance du ré contre le mt, dans l'accord si hémol — jmï — sol naturel —
si bémol^. Une dissonance de neuvième mineure s'accuse, terrible, dans une forte : un deuxième fanlôme se dévoile aux yeux d*Énée...
Je suis Chorèbe... il faut partir et vaincre !
Énée recule vers le fond du théâtre, où il reconnaît Hector et Cassandre, debout devant lui. Un affolement saisit l'orchestre; les deux spectres répètent Tordre suprême :
... Il faut vaincre et fonder!
A ce mot de fondevy l'harmonie dissonante (accord de septième de dominante du ton de sol^ avec renversement sur le ré — qui vibre au grave, dans les contrebasses — et augmenté d'uH mi bémol) se résout par une imposante modulation en sol majeur : il semble
1 . Si Ton fait abstraction du ré dissonant, la succession des deux accords cités est très analogue à une autre succession d*un effet saisissant, employée par Beethoven dans la deuxième partie de Vallegretto de la symphonie en la»
que la grandeur de Rome apparaisse lout àcoup. Énée se soumet à l'inexorable volonté qui vient de se manifester à lui. Il abandonnera Didon, il partira sur l'heure :
Je suis barbare, ingrat... Vous Tordonnez, grand dieux! Et j'immole Didon en détournant les yeux !
Un rythme rapide des cordes grandit dans l'orchestre : au milieu d'une harmonie pressée, inquiète, on sent sourdre et s'élever le thème encore voilé de hmarche triomphale troyenne, Énée se tourne vers les tentes de ses compagnons :
Debout, Troyens ! éveillez-vous, alerte !
Le vent est bon, la mer nous est ouverte, H faut partir avant le lever du soleil !
Le chœur desTroyens lui répond; soldats et matelots sortent des tentes et courent au rivage. Les flûtes, hautbois et clarinettes s'adjoignent au quatuor; le basson jette des gammes haletantes : Énée résume tous les combats,
toutes les angoisses du sacrifice, dans un cri sublime 'héroïquement douloureux :
Ma tâche jusqu'au bout, grands dieux! sera remplie !
Et, maîtrisant aussitôt son émotion :
Alert?! amis! profitons des instants,
Coupez les câbles, il est temps !
En mer ! en mer ! — Italie ! Italie !
D'une commune voix, les Troyens redisent le nom magique, le nom de la patrie nouvelle qu'ils vont chercher au delà des mers. L'orchestre frémit toujours et scande le rythme de la marche, dont la mélodie, comme enveloppée d'un nuage, tressaille fiévreusement à chaque appel des voix. Il semble, à écouter ce rythme obstiné, implacable, que le destin lui-même parle dans cette langue mystérieuse de l'orchestre, et, répétant sans relâche son arrêt, entraîne le chef troyen, l'arrache au bonheur, aux enivrements de l'amour... Pas un instant
de répit : « Viens I viens I ... » Une allégorie profonde et générale se dégage de cette scène. Le sens philosophique le plus élevé accompagne ici l'émotion dramatique.
Avant de quitter le rivage et de monter sur l'un des vaisseaux qui l'attendent, Énée adresse à Didon une suprême pensée.
« A toi mon âme... adieu I... digne de ton pardon, je pars...
Pour la mort des héros je te suis infidèle !... »
Nous n'essayerons pas de décrire cette musique poignante, la solennité de cet adieu, ces phrases désespérées et résolues, tout à la fois que dessine le quatuor et qu'appuient les t rombones sur l'agitation des autres instruments à vent, ces deux rythmes divers qui se croisent et se heurtent sans cesse... Toute la scène est d'une incomparable beauté, et nous n'en saurions vraiment dire autre chose.
Soudain, Didon parait sur le théâtre. Elle voit les préparatifs, elle s'élance vers Énée : « Tu pars?... sans remords!... tu cours en Italie? » Accablé, Énée invoque comme excuse la volonté des dieux; Didon exhale d'amers reproches.
Il parti... il suit la voix d'implacables destins, Sans écouter la mienne!... A ses lâches dédains, Il me voit exposer ma douleur surhumaine
Et ma beauté de reine Aux rires insolents de ses ingrats Troyens !
L'accompagnement gémit et pleure : « Il m'abandonne, dit la reine, sans qu'une larme humecte sa paupière ! » Saisie décolère, comme la Didon de Virgile *, elle s'écrie: a Non, Vénus ne t'a pas mis au monde !... Dans l'horreur des forêts, au fond des déserts, quelque louve
1. Nec tibi diva parens, generis nec Dardanus auctor, Perfide ; sed duris genuit te cautibus horrens Gaucasus, Hyrcanœque admôrunt ubera tigres.
Enéide^ Livre IV.
hideuse t'a nourri de son lait ! > Enée proteste de son amour et de sa reconnaissance. Didon r interrompt; elle passe tour à tour de la fureur à la prière et aux supplications. Ici encore, Berlioz suit exactement Virgile : l'harmonie, d'une navrante douceur, souligne la phrase:
Encor si de ta foi j'avais un tendre gage!
« Si le doux visage d'un fils d'Énée me rappelait tes traits, si je pouvais presser ce fils sur mon sein, je me croirais moins abandonnée ! » Bouleversé à la vue de "bette douleur, Énée répond, dans un transport involontaire : « Je vous aime, Didon!... grâce I... grâcel... l'ordre divin pouvait seul remporter la cruelle victoire... » Peut-être sa résolution va-t-elle faiblir... Tout à coup, dans le lointain, distinct et libre cette fois, le thème triomphal de la Marche troyenne passe comme un éclair. Énée tressaille; Didon frémit au son de cet appel.
A ce chant de triomphe où rayonne ta gloire.
Je te vols tressaillir !
Tu pars?...