Les vers de Roméo et Juliette sont d*£mile Deschamps
originalede forme. Cette forme un peu banale est rachetée par le charme de Tharmonie, surtout lorsque le violoncelle, pendant le deuxième couplet, souligne le thème de la voix d'une belle mélodie simple et expressive.
Les strophes sont suivies du mignon scher-
zetto : le chœur raille Roméo de sa rêverie, due sans doute à l'espiègle fantaisie de la reine Mab, la fée qui hante les imaginations et leur fait battre la campagne.
then, I see! Queen Mab hath been with you!...
Les cordes accompagnent les voix ; des notes malicieuses de la grande et de la petite flûte sautillent en légères étincelles.
Enfin, après un grave point d'orgue, le chœur annonce la mort des deux amants et la réconciliation des familles ennemies. Sur la dernière note du chant, l'orchestre pose l'accord de la mineur, le grandit jusqu'au fortis^
simo, OÙ roulent lugubrement les timbales, et laisse le son décroître, comme un soupir long et douloureux.
La première scène de la symphonie est intitulée : Roméo seul ; — fête chez Capulet. Roméo est dans le jardin de Capulet ; la joie du banquet l'importune; il rêve, il songe à Juliette, qu'il aime et que la haine héréditaire des deux familles éloigne de lui pour jamais. La scène débute par un andante sostentUô dont la première phrase, chantée par les violons, doit peindre Roméo errant dans le jardin, en proie à ses tristes pensées. Berlioz a le secret de ces mélodies qui résument toute une situation, qui tiennent de la musique descriptive et de la musique dramatique, sans négliger l'expression simple des sentiments. En pareil cas, il cesse rarement d'être clair; le thème des violons nous" montre parfaitement Roméo qui
s'approche de nous à pas lents, au hasard d'une marche sans but, absorbé dans une sombre rêverie. Bientôt l'agitation augmente, l'accompagnement se trouble, les bois soupirent lentement des notes passionnées et développent un thème dérivé du premier; le contrepoint de tout ce passage est extrêmement remarquable.
Des bruits de fêle commencent à se faire entendre au loin. Ces bruits, ces échos, réveillent plus cruellement la douleur de Roméo, qui exhale son amour et sa tristesse dans une belle phrase débordante de passion mélancolique {larghetto expressive). Cette phrase, dite parle hautbois solo, est accompagnée par les violoncelles. Sur le soupir final du hautbois, Yallegro éclate : la fête remplit le palais de chansons et de danses; les cuivres sonnent, les cordes frémissent. Le thème joyeux court, tourbillonne; c'est une orgie délirante, éche-
velée, rouge... Les mots ne peuvent donner une idée de ce prodigieux ensemble... Soudain les trombones reprennent la phrase du hautbois, et proclament ses accents désespérés sur la tempête des cordes et des instruments à vent, sur la joie stridente de l'orchestre. Ce cri poignant saisit Tauditeur aux entrailles... Il y a là bien plus qu'un artifice de contrepoint, quoi qu'en dise M. Johannès Weber dans son livre des Illusions musicales, et l'explication de ce retour du thème est aisée à trouver. L'amour, le désespoir de Roméo, avivés par la brutale gaieté qui poursuit sa rêverie et semble la railler, éclatent en transports dont la puissance domine toutes les voix de la fête ; quant au choix de l'instrument, on accordera bien que nul ne pouvait mieux remplir ce rôle que le trombone; nul ne pouvait mieux lutter contre le déchaînement de l'orchestre.
Nuit sereine. — le jardin de Capulet silen-
134 L*(EnVRE DRAMATIQUE DE BERLIOZ.
cietix et désert. — Les jeunes Capulets sortant de la fête passent en chantant des réminis^ cences de la musique du bal. Telles sont les lignes explicatives écrites par Berlioz en tête de la scène d'amour. Après un court prélude et les joyeux fredons des Capulets, le mouvement change, les cordes commencent un adagio d'une poésie pénétrante* ; bientôt une note de cor s'élève, une voix lointaine ébauche la mélodie qui réapparaîtra dans le duo... C'est Juliette... Roméo répète la même phrase, le rythme ^s'accélère : les violoncelles font entendre un fragment de récitatif; les deux amants se sont aperçus. Roméo s'élance vers Juliette et tombe à ses pieds.
S'il existe une œuvre au monde qui puisse
1. Cet adagio est le plus beau de tous les nocturnes; les dernières notes jravissent véritablement Tesprit deTauditeur, et font penser à Textatique péroraison de VAdagio en si bémol de la neuvième symphonie.
faire douter un moment de la nécessité de la parole distincte, précise, unissant le mot à la note, dans le véritable drame lyrique, c'est ce duo d'amour de la flûte et du cor anglais, accompagné avec tant de suavité et de chaleur par les cordes. La musique instrumentale semble ici reculer indéfiniment les limites de sa puissance expressive. Elle dépeint avec une extraordinaire intensité ces émotions de l'amour où les paroles semblent pauvres, insuffisantes, inaptes à traduire l'ivresse du cœur. On ne formule pas l'extase ; la plénitude de la passion, la suprêms félicité de l'être ne se peuvent resserrer dans la précision du langage. Sans doute, cet adagio incomparable, cet hymne d'amour de Roméo et de Juliette ne saurait infirmer la vérité si profondément humaine proclamée par Richard Wagner; mais il faut bien reconnaître une fois de plus la liberté supérieure du génie. L'idée mère
de la parlition de Berlioz ne doit pas être généralisée: l'erreur théorique subsiste; mais, dans son étrange tentative, le musicien a fait une telle dépense de passion et d'émotion dramatique, que Ton oublie bien vite les défauts pour ne plus voir que les sublimités. Devant de pareils chefs-d'œuvre, on renonce à l'analyse, on abjure la logique, on ne discute plus, on applaudit, on s'abandonne au bonheur d'une admiration sans réserve.
<i Si jamais vous en avez l'occasion, allez entendre la Reine Mab dans la symphonie Roméo et Juliette de Berlioz, dussiez-vous parcourir trente milles dans ce but. Ce cyclope peut aussi devenir un elfe. Là, vous entendrez un orchestre joué par des insectes et des sauterelles; là, vous ouïrez des violons montés de fils d'araignée et des flûtes faites de brins de paille... Les confessions des roses et les soupirs des violettes sont bruyants
en comparaison. » Ainsi s'exprime un critique allemand, au sujet du scherzo de la Reine Mab ^ Tout a été dit sur cette page, où Berlioz semble avoir raffiné les délicatesses de l'expression musicale : le prestissimo des violons est d'une légèreté capricieuse dont rien ne peut donner idée. Dans un allegretto deux fois moins rapide, le même dessin, esquissé par les altos et ingénieusement modifié, court en sautillant sous le trille aérien des premiers violons, la mélodie du cor anglais et de la flûte, et les accords des harpes. Les autres instruments, dont l'emploi est ménagé de la manière la plus habile, complètent peu à peu l'ensemble, qui se termine par la reprise du thème primitif.
Le Convoi funèbre de Juliette nous ramène aux émotions graves : le thème fugué de cette
1. Ehlert, Lettres sur la musique, traduction de M. F. GreDier.
marche lente se développe dans l'orcheslre,
pendantque les voix psalmodient sur uncseule
leur plaintive lamentation. La psalmodie
e ensuite aux instruments, et le chœur re-
id le motif de la fugue. Cette disposition
originale produit un effet lugubre, gémis-
suiii, en harmonie complète avec les paroles.
M. Adolphe Julien remarque que Wagner a
pu se souvenir du Convoi funèbre de Juliette
dans le prélude du troisième acte de Tristan
et Ysolde. Quoi qu'il en soit, cette mélopée est
émouvante jusqu'aux larmes, et on ne saurait
s'étonner de ce que plusieurs critiques émi-
nents la préfèrent aux autres morceaux de la
partition.
Avant la grande scène des tomheaux : Roméo au tombeau des Capulets. — Invocation. — Réveil de Suliette. ~ Joie délirante. — Désespoir et mort des deux amants, Berlioz a placé une note bien caractéristique où il conseille
aux chefs d'orchestre de laisser cette terrible scène de côté :
<ï Le public n'a point d'imagination ; les morceaux qni s'adressent seulement à l'imagination n'ont donc point de public. La scène instrumentale suivante est dans ce cas, et je pense qu'il faut la supprimer toutes les fois que cette symphonie ne sera pas exécutée devant un auditoire d'élite, auquel le cinquième acte de la tragédie de Shakespeare avec le dénouement de Garrick est extrêmement familier, et dont le sentiment poétique est très élevé. C'est dire assez qu'elle doit être retranchée quatrevingt-dix-neuf fois sur cent. Elle présente, d'ailleurs, au chef d'orchestre qui voudrait la diriger, des difficultés immenses. En conséquence, après le Convoi funèbre de Juliette y on fera un instant de silence et on commencera le Finale. H. B. »
Cette scène des tombeaux est très fortement
écrite; mais la musique souffre ici de la précision trop grande que l'auteur veut lui donner. Certains effets émeuvent, mais d'autres ne portent pas et restent en deçà d'un but impossible à atteindre. La préoccupation constante de la mimique des personnages, la poursuite des intentions dramatiques entrevues dans l'harmonie ou dans la phrase obsèdent l'esprit de l'auditeur et lui imposent un travail parfois excessif. Néanmoins ce curieux morceau contient des passages d'une beauté saisissante, parmi lesquels il faut citer l'invocation, les réminiscences de la scène d'amour, et le réveil de Juliette.
Finale. — La foule accourt au cimetière. — Rixe des Capulels et des Montaigu^.-^- Récitatif et air du, Père Laurence. — Serment de ré-
conciliation.
Au milieu de l'étonnement et de la consternation des assistants, le Père Laurence ap-
paraît; il révèle le mariage caché de Roméo et de Juliette. Abimé dans sa douleur, il se lamente sur le sort infortuné des deux amants :
Pauvres enfants que je pleure, Tombés ensemble avant Fheure, Sur votre sombre demeure Viendra pleurer Tavenir ; Grande par vous dans Thistoire, Vérone un jour, sans y croire, Â\ira sa peine et sa gloire Dans votre seul souvenir!...
Ou sont-ils maintenant, ces ennemis farouches? Capulets, Montaigus, venez, voyez, touchez :
La haine dans vos cœurs, l'injure dans vos bouches, De ces pâles amants, barbares, approchez !
L'orchestre frémit et s'agite, l'exaltation du moine grandit à chaque mesure.
Dieu vous punit dans vos tendresses !
Ses châtiments, ses foudres vengeresses,
Ont le secret de nos terreurs.
Entendez-vous sa voix qui tonne I « Pour que là-haut ma vengeance pardonne,
Oubliez vos propres fureurs! »
Les traits des contre-basses grondent sinis-
trement sous les paroles irritées du Père Laurence. Mais les chœurs des Capulets et des Montaigus lui répondent, obstinés dans leurs querelles :
Mais notre sang rougit leur glaive !
— Le nôtre aussi contre eux s'élève !
— Us ont tué Tybald !... — Qui tua Merculio?...
tandis que les instruments exécutent le thème fugué de la rixe, développé dans l'introduction. Le Père Laurence interrompt Taveugle colère de la foule.
Silence, malheureux ! pouvez-vous sans remords Devant un tel amour étaler tant de haine?
Faut-il que votre rage en ces lieux se déchaîne, Rallumée aux flambeaux des morts !
Ces vers sont coupés par d'impérieux accords du tuttiy suivis d'une descente stridente des violons. Alors commence l'invocation :
Grand Dieu qui vois au fond de Tâme, Tu sais si mes vœux étaient purs!
ROMÉO El JULIETTE. 143
Grand Dieu! d'un rayon* de ta flamme Touche ces cœurs sombres et durs !
L'accômpagrîement de cette phrase est admirable... et doucement les groupes murmurent les noms aimés des deux victimes.
Juliette! — Roméo!...
L'émotion qui remplit rorchestre est augmentée par une constante opposition depizzicati et de notes d'archet dans les parties des cordes. Les haines s'effacent, la douleur amène le remords et la pitié... «Notre âme change!.. » s'écrient les Capulets et les Montaigus. Et le Père Laurence, montrant le crucifix à la foule frémissante, invite les familles ennemies à une indissoluble réconciliation :
Jurez tous par l'auguste symbole,
Sur le corps de la flUe et sur le corps du fils, Jurez tous par ce bois douloureux qui console,
Jurez par le saint crucifix, D6 sceller entre vous une chaîne éternelle De tendre charité, d*amitié fraternelle.
144 L^'deUVRE DIlAMATlQUf; DE BERLIOZ.
Et Dieu, qui tient en main 1» futur jugement. Au livre du pardon inscrira ce serment!
Phrase sublime, mélodie inspirée, où toute l'ampleur de la déclamation musicale se joint à rindescriplible puissance de Torchestre; les bois font entendre une adjuration répétée, soulignée par les trilles courts et graves des violoncelles et des contre-basses; puis, aux mots : De sceller entre vous une chaîne éternelUy un legato expressif unit les sonorités émues de la flûte, des hautbois et des clarinettes. Le chœur prononce à son tour la formule du serment : Jurons tous par Vaugusle symbole; l'ensemble se déroule, grandiose, sillonné d'un perpétuel trait de violon, rythmé solennellement par le groupe des bois et par les cordes basses, et la scène conclut' dans le cri suprême de la réconciliation : A mts/...
amis!,..