LE SUJET
Lorsqu'on lit le Faust de Goethe, l'impression que Ton en reçoit n'est pas seulement très profonde et très vive, elle estaussietsurlouttrès complexe. Tous les problèmes de la destinée sont agité» dans cette œuvre immense, et les plus hautes questions d'art y trouvent place, àsm II1I0 dramatique synthèse du cœur et de l'esprit humains. C'est un philosophe inquiet
de la vérité, ce Faust que Gœthe nous montre assis dans son cabinet de travail, penché sur rÉvangile selon saint Jean, le livre mystérieux ouvert à la première page : « Au commencement était le Verbe... > Tantôt ce philosophe renie la foi traditionnelle, tantôt il s*y abandonne; il blasphème Dieu et l'âme, et soudain le voici qui tombe à genoux au son des cloches de Pâques : «: Christ est ressuscité, mes larmes coulent, je me reprends à vivre !» Il y a aussi, dans ce personnage de Faust, l'homme avide de bonheur, de jouissance et d'action, qui porte dans sa poitrine l'œuvre entière des six jours. Méphistophélès peut à bon droit lui dire : « Toi, tu désirerais toutes les étoiles du ciel 1 » Voici un prodigieux cantique à la louange de l'art ancien : l'apparition d'Hélène, la radieuse *beau lé grecque; voici l'éblouissement de l'éternité chrétienne : la Mater gloriosa de la foi catholique, entr'aperçue dans la
splendeur du ciel, à la dernièrd scène du second Famt, Enfin » au milieu de ce poème étrange, le plus touchant épisode est Thistoire de Marguerite. Cette histoire a dû tout particulièrement séduire les peintres et les musiciens; pour ne parler que de ceux-ci, il suffit de nommer Louis Spohr, Schumann, Berlioz, Wagner, Gounod, Liszt, Boïto.
Le poème de Faiist ne pouvait être mis en musique tel que Gœthe l'avait conçu, avec son large sens moral, philosophique, ses hautes abstractions et tous ses développements esthéthiques. Chaque compositeur a donc choisi un aspect du sttjet et Ta traité à sa guise.
H. Gounod, par exemple, s'est contenté de l'élément romanesque du poème ; il Ta raffiné avec une grâce tendre, qui n'est pas exempte de mièvrerie et de fadeur. Les caractères se sont effacés dans cette adaptation; tout ce qui était énergie, passion franche, simplicité naïve et
\iS L*(£UVRE DRAMATIQUE DE BERLIOZ.
saine, a disparu ou s'est amoindri. Le drame est devenu un opéra-comique, plein de détails cliarmants, de mélodies agréables, élégantes, de sentiments quelconques. Trois scènes cependant font exception : la scène de l'église, la mort de Valentin, le trio de la prison; dans cette dernière page, le musicien s'est emporté parfois jusqu'au sublime.
Le compositeur qui parait avoir le mieux pénétré la pensée de Gœthe dans le drame de Faust est Robert Schumann ; mais son œuvre, très élevée, très abstraite, est restée inachevée : on dirait des murailles d'un gigantesque édifice; la grandeur des pensées et du style, quelquefois du reste un peu obscur, les sousentendus fréquents de cette musique, rendront le Faiist de Sch umann inaccessible, longtemps encore sans doute, au public ordinaire des concerts et des théâtres.
Bien différente est la conception de Berlioz.
Le musicien a été séduit par Télément pittoresque et fantastique, par l'inépuisable variété du Faust de Gœthe. Mille images ont chatoyé à ses yeux : la veillée de Pâques dans le sombre cabinet de travail, la cave d'Auerbach où chantent les buveurs, l'apparition sardonique de Méphistophélès, les danses volupteuses des sylphes et des gnomes, la chevauchée de Faust et du diable dans la nuit, au galop de deux cavales noires, à travers la plaine où se dresse la silhouette macabre des gibets.
Berlioz a groupé ces épisodes au gré de sa fantaisie; il a modifié les péripéties, le dénouement du drame, ajouté, retranché, transformé, et il est arrivé à produire une suite de tableaux où Timagination passe constamment d'un objet à un autre, de l'enchantement à la terreur, de l'amour au désespoir et de l'enfer au ciel. Chose singulière! malgré les dispa-
rates inévitables dans une composition de ce genre, la Damnation de Faust s'écarte moins du Faust de Gœthe que Topera ide M. Charles Gounod.
Les aspirations inassouvies de Faust, sa course à travers les plaisirs, les émotions et les amours terrestres, se trouvent mises en évidence par la diversité même des scènes et la rapidité avec laquelle elles se succèdent,
Berlioz, dans sa préface, reconnaît volontiers qu'il ne s'est point attaché à suivre de très près le vaste drame de Gœthe, mais bien à traiter musicalement les scènes de ce drame qui lui plaisaient le plus. Néanmoins, dans la première et la quatrième partie de sa lé^ gende, il a écrit deux pages d'une importance capitale, où il a déployé toutes les ressources de son génie, afin d'exprimer le caractère de Faust, de peindre cette âme où le doute, l'enthousiasme, la tristesse, l'amour infini se
combattent sans repos. Ce sont les passages : Faust seul dans les champs au lever du soleily et Forêts et cavernes^ invocation à ta nature. Il n'a pas été fait, en musique, de plus beaux commentaires sur le personnage de Faust.
Bien qu'il soit présenté d'une manière incomplète, le personnage de Marguerite est inspiré par l'idée même de Gœthe. Rien ici de la frivolité et de l'emphase que M. Gounod a tour à tour prêtées à Théroïne de son opéra. L'entrée en scène de la jeune fille est à peu près identique à celle qui se trouve dans le poème original {Damnation de Fausty IIP partie). La « chanson du roi de Thulé » et surtout l'air de Marguerite, seule dans sa chambre, sont non seulement des merveilles d'art et d'émotion, mais encore de fidèles souvenirs de la création de Gœthe. Enfin l'apothéose de Marguerite nous ouvre les régions lumineuses
iht L'OEUVRE DRAMATIQUE DE BERLIOZ.
OÙ s'élève, comme dans le Fatist allemand, l'âme d'une pécheresse repentante « autrefois nommée Gretchen >. Ces chants de Marguerite sont d'une exquise simplicité; point d'ornementation: nulle vocalise n'altère ces chastes mélodies.
Berlioz a mis beaucoup de conscience à reproduire musicalement là jfigure étrange de Méphistophélès. Il a su donner à son personnage l'allure sardonique, la parole mordante, l'ironie aiguë. Son diable est un vrai diable, franchement campé, terrible parfois et souvent gouailleur. M. Gounod avait imaginé un tout autre Méphistophélès, un Méphistophélès de salon (la scène de l'église mise à part) :
lorsque le démon apparaît aux regards de Faust, un crescendo imposant annonce son arrivée, et le spectateur peut croire quelques secondes à l'origine infernale du nouveau venu, mais l'illusion disparait vite; Méphistophélès
est un joyeux compère qui barytonne agréablement et vocalise à tout bout de phrase de la façon la plus surprenante. Dans la scène des buveurs, il se garde bien d'entonner l'ironique chanson de la puce, et de narguer la bêtise humaine qui l'acclame; non, il débite un morceau de concert, la ronde du veau d^or :
Le veau d'or est encor debout !
... Il contemple, ô rage étrange, A ses pieds le genre humain Se ruant, le fer en main, Dans le sang et dans la fange...
Voilà qui doit laisser les bons ivrognes for t rêveurs... Mais c'est surtout par la comparaison des deux sérénades de Méphistophélès que l'on peut voir combien sont différentes les conceptions de Gounod et de Berlioz. Gounod a écrit pour cette scène une chanson fine et leste : Vou^ qui faites Vendormie. La mélodie se contente de rester en situation; sufQsam-
ment expressive» elle est accompagnée d'une manière très spirituelle; mais tout cela n'a rien de bien infernal. Berlioz, lui, n'a rien fait de plus cruellement incisif que la sérénade qu'il met dans la bouche de Méphistophélès.
Le mouvement est rapide, entraînant (allegro, mouvement de valse); la mélodie court sur les pizzicati des cordes, qui jettent leurs groupes de doubles croches dans un ricanement obstiné.
Devant la maison De celui qui t*adore,
Petite Louison, Que fais-tu dès Taurore, Que fais-tu, que fais-tu?
Les premières mesures font frissonner l'auditoire : il n'est pas de raillerie plus impitoyable; les notes s'envolent, cinglantes... Marguerite l'entend à coup sûr, cette chanson féroce... Elle tremble, elle a peur, et la valse
railleuse, lancée par la voix métallique de Méphistophélès, la poursuit et Tobsède. Chaque couplet se termine par un éclat de rire, sec, strident, qui en dit fort long dans son brutal laconisme.
. La Damnation de Faust marque la maturité du génie de Berlioz*. Cette œuvre capitale n'est pas sans défauts; mais ces défauts sont rares, moins sensibles que partout ailleurs et facilement excusables. Celte partition, qui fourmille' de beautés de premier ordre, est -aussi Touvrage du grand musicien qui donne le mieux la mesure de sa puissante imaginanation. Au point de vue de l'évolution musicale qui va de Meyerbeer à Wagner, la tentative est très hardie, extrêmement intéressante. De l'aveu de tous les critiques actuels, et abstrac-
1. Dans la Damnation de Faust^ plusieurs inspirations mélodiques — les plus saillantes peut-être — datent cependant de 1828 et 1829. — Voir plus loin, aux Compléments,
tien Taite de la célèbre Marche hongroisCy qui n*a point de rapport avec Taclion du drame, la première partie du Faust de Berlioz ne redoute aucune comparaison. Dans Fau^t, l'inspiration est constamment heureuse; les caractères sont d'un relief saisissant : à l'audition, en vingt endroits, on ressent l'impression nette, certaine, dominatrice, que donnent seuls les chefs^ d'œuvre. Â peine pourrait-on signaler trois ou quatre passages obscurs. Tous les effets sont motivés, les dessins les plus accessoires ont leur intérêt, leur portée, leur sens. La mélodie sura-bonde, l'harmonie l'enveloppe d'une mystérieuse atmosphère. Œuvre admirable, qui fait tressaillir toutes les cordes de l'âme, qui chante la nature et l'esprit, l'enfer, là terre, le ciell Œuvre sublime, où revivent d'une vie nouvelle ces créations d'un grand poète, Faust, Méphistophélès, Marguerite, et dont l'accord final est murmuré par les anges de Dieu !
... Le dimanche 6 décembre 1846, dans Taprës-midi, àl'Opéra-Comique, laDamnation de Faust fut exécutée pour la première fois.
La critique musicale ne se dérangea point, et lesjournaux d'alors ne contiennent que de rares mentions. En résumé, une indifférence très grande et très générale accueillit l'apparition du Faust de Berlioz. Plus tard, quand les écrivains c autorisés » s'en occupèrent, ce ne fut pas précisément pour en faire réloge, témoin les incroyables articles de P. Scudo, à la Revue des Deux Mondes. ÇaqUq froideur, cette hostilité de la presse affectèrent vivement Berlioz, qui devait mourir avant d'avoir vu le revirement de l'opinion. La Damnation de Fati^t, applaudie en Allemagne du vivant de l'auteur, a obtenu en France, dans ces dernières années, un succès absolument exceptionnel, sans analogue dans rhistoire delamusique symphonique française . Grâce aux intelligents efforts de MM. Pasdeloup
et Colonne, ce succès s'est affirmé de la façon ia plus complète. Au Conservatoire, la partition de Berlioz a également triomphé; cette victoire tardive est due à la persévérance, au dévouement de M. Deldevez : d'importants fragments de la Damnation de Famt ont été exécutés dans cette salle d'où sont partis tant d'anathèmes à l'adresse de Berlioz. L'œuvre du glorieux maître a été acclamée par le public du Conservatoire, ce public qui l'avait sifflée et honnie, qui n'avait pas eu pour elle assez d'indifférence, de préventions, de mépris et de haine ; qui nie la pensée, le cœur, l'âme de la musique, condamne sans écouter et applaudit sans comprendre.