I.KS CIUMKS DE I.'aMOLR
il sera ici..., le mettre en possession de l'héritage, et, pendant ce temps-là, j'épuiserai la bourse de l'insolent individu qui ose se déclarer votre rival. Il s'est livré à moi avec une candeur tout à fait digne de son âge, il m'a déjà lait part de ses amours; il a été jusqu'à me parler de vous... des bontés que vous aviez eues pour sa maîtresse l'autre jour ; le voilà pris, je vous l'assure, vous pouvez me charger seul de cette besogne, je vous réponds que la dupe est à nous.
— Ces nouvelles me dédommagent un peu, dit le lord, de ce qui m'arriva de fâcheux hier ; et il raconta à son ami la façon dont il avait été reçu chez lady Wateley. — Gave, continua-t-il, je suis perdu d'amour, tout ceci prend une tournure bien longue, il m'est impossible de contraindre jusque-là le désir violent de possédercette fille... Ecoute mon nouveau projet, écoute-le, mon ami, et exécute-le sur-le-champ; témoigne à Williams l'envie que tu aurais de connaître celle qu'il adore, et que, dans l'impossibilité où tu es de l'aller chercher chez une femme que tu ne connais pas, il faut qu'il prétexte une indisposition et qu'il engage vivement sa maîtresse de se servir d'une chaise à porteurs pour venir promptement chez lui... Travaille à cela. Gave... travailles-y, sans négliger le reste, et laisse-moi agir d'après tes opérations.
Gave, le plus adroit de tous les fripons de l'Angleterre, réussît tellement à son entreprise que, sans perdre le grand projet de vue, et tout en faisant écrire au chevalier Clark, second héritier de la tante de Williams, de venir au plus tôt à Londres, il obtient de son ami de voir Henriette; et précisément de la façon qu'avait proposée Granwel, miss Stralson est avertie de l'incommodité de son amant ; elle lui mande que, sous le prétexte de faire quelques emplettes, elle trouvera un moment de l'aller voir; et dans l'instant on avertit des deux côtés milord que le mardi suivant, à quatre heures du soir, miss Henriette sortira seule en chaise pour se rendre dans Covent Garden. — O toi que j'idolâtre, s'écrie Granwel au comble de la
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joie, pour le coup tu ne m'échapperas point ; quelque violents que soient les moyens dont j'use pour te posséder, consolé par ta jouissance, ils ne me donnent point de remords... Des remords... ces mouvements sont-ils donc connus d'un cœur tel que le mien ? Depuis longtemps, l'habitude du mal les éteignit dans mon âme endurcie. Foule de beautés séduites comme Henriette... trompées comme elle, abandonnées comme elle... allez lui dire si je fus ému de vos pleurs, si vos combats m'effrayèrent, si votre honte m'attendrit... si vos attraits me retinrent. Eh bien ! c'en est une de plus sur la liste des illustres victimes de mes débauches ; et de quel usage seraient donc les femmes, si ce n'était pour cela seul ? Qu'on me prouve que la nature les a créées pour autre chose. Laissons aux sots la ridicule manie de les ériger en déesses ; c'est avec ces principes débonnaires que nous les rendons insolentes; nous \ oyant mettre autant de prix à leur futile possession, elles se croient en droit d'en supposer aussi et de nous faire perdre en lamentations romanesques un temps qui n'est destiné qu'au plaisir... Ah ! que dis-je, Henriette, un seul trait de tes yeux de flamme détruira ma philosophie, et je tomberai peut-être à tes genoux tout en jurant de t'offenser... Qui? moi ! je connaîtrais l'amour !... Loin... loin ce sentiment vulgaire... S'il y avait une femme dans le monde qui pût me le faire éprouver, j'irais, je crois, lui brûler la cervelle plutôt que de plier sous son art infernal. Non... non, sexe faible et trompeur... non, n'espère jamais de m'enchaîner ; j'ai trop joui de tes plaisirs pour qu'ils puissent m'imposer encore ; c'est à force d'irriter le dieu qu'on apprend à briser le temple, et quand on veut absorber le culte on ne saurait trop multiplier les outrages. Granwel, après ces réflexions bien dignes d'un scélérat tel que lui, envoya sur-le-champ louer toutes les chaises des environs de Cecil Street. H établit ses valets dans tous les carrefours, pour ne laisser approcher du logis de lady Wateley aucune de celles qui pourraient venir chercher des maîtres, et il en poste une à lui, guidée par deux
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porteurs dont il est sûr, avec l'ordre de conduire Henriette, dès qu'ils la tiendront, près du parc Saint-James, chez une madame Schmit, dévouée depuis vingt ans aux aventures secrètes de Granwel, et qu'il avait eu soin de prévenir. Henriette, sans s'inquiéter, ne doutant pas de la fidélité des gens publics dont elle croit se servir, se place dans la chaise qu'on lui ofTre, enveloppée d'une mante ; elle ordonne qu'on la mène à l'hôtel de Pologne, et, ne reconnaissant pas les rues, aucun soupçon durant le trajet ne vient la troubler une minute. Elle arrive où l'attend Granwel ; les porteurs, bien instruits, pénètrent dans l'allée de la maison de la Schmit et n'arrêtent qu'à la porte d'une salle basse. On ouvre... Quelle est la surprise d'Henriette quand elle se voit dans une maison inconnue 1 Elle fait un cri, elle se jette en arrière, elle dit aux porteurs qu'ils ne l'ont point conduite où elle l'avait ordonné... — Miss, dit Granwel en s'avançant aussitôt, quelles grâces ne dois-je pas rendre au Ciel de ce qu'il me met une seconde fois à même de vous être utile ; je reconnais à vos discours, je vois à l'état de vos porteurs, et qu'ils sont ivres, et qu'ils se sont trompés ; n'est-il pas heureux dans cette circonstance que ce soit chez lady Edward, ma parente, que ce léger accident vous arrive ; donnez-vous la peine d'entrer, miss, renvoyez ces coquins avec lesquels votre vie n'est pas en sûreté, et permettez aux valets de ma cousine d'aller vous chercher des gens sûrs.
Il était difficile de refuser une proposition comme cellelà ; Henriette n'avait vu milord qu'une fois, elle n'avait pas eu à s'en plaindre ; elle le retrouvait à l'entrée d'une maison dont les appartements ne lui présageaient rien que d'honnête ; à supposer qu'il y eût quelques dangers à accepter ce qu'on lui proposait, n'y en avait-il pas davantage à rester dans les mains de gens ivres et qui, déjà piqués des reproches que leur adressait Henriette, se proposaient de la laisser là ! Elle entre donc en demandant un million d'excuses à Granwel ; le lord congédie luimême les porteurs ; il a l'air de donner des ordres à
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quelques valets, d'en aller chercher d'autres. MissStralson pénètre au fond des appartements où la conduit la maîtresse du Heu, et quand elle est arrivée, la prétendue lady s'incline et dit à Granwel d'un air effronté : — Bien du plaisir, niilord ; en vérité, je ne vous l'aurais pas donnée plus jolie. Ici, Henriette frémit, ses forces sont prêtes à l'abandonner ; elle sent toute l'horreur de sa position ; mais elle a la force de se contenir... sa sûreté en dépend; elle s'arme de courage.
— Que signifient ces propos, madame ? dit-elle en saisissant le bras de la Schmit, et pour qui me prend-on ici ?
— Pour une fille charmante, miss, répond Granwel, pour une créature angélique, qui dans l'instant, je l'espère, va me rendre le plus fortuné des hommes, le plus amoureux des amants. — Milord, dit Henriette en ne lâchant jamais la Schmit, je vois bien que mon imprudence me fait dépendre de vous ; mais j'implore votre justice ; si vous abusez de ma situation, si vous me forcez à vous détester, vous ne gagnerez sûrement pas autant qu'aux sentiments où vous m'aviez laissée pour vous, — Adroite miss, tu ne me séduiras ni par ta figure enchanteresse, ni par l'art inconcevable qui t'inspire en ce moment-ci : tu ne m'aimes, ni ne saurais m'aimer ; je ne prétends pas à ton amour, je connais celui qui t'enflamme et me crois plus heureux que lui : il n*a qu'un sentiment frivole que je n'obtiendrai jamais de toi... J'ai ta délicieuse personne qui va plonger mes sens dans le délire. — Arrêtez, milord, on vous trompe : je ne suis point la maîtresse de Williams, on me donne à lui sans que mon coeur y consente; il est libre ce cœur, il peut vous aimer comme il peut en aimer un autre, et il vous haïra certainement si vous voulez ne devoir qu'à la force ce qu'il ne tient qu'à vous de mériter.
— Tu n'aimes point Williams ? D'où vient que tu allais chez cet homme si tu ne l'aimes pas ? Crois-tu que j'ignore que tu ne te rendais chez lui que parce que tu le croyais malade ? — Soit, mais je n'y aurais point été si ma mère ne Teût voulu ; informez-vous, je n'ai fait qu'obéir...
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— Artificieuse créature !... — O, milord, rendez-vous au sentiment que je crois lire à présent dans vos yeux... Soyez généreux, Granwcl, ne nie contraignez point à vous haïr quand il ne tient qu'à vous d'être estimé.
— De l'estime? — Juste ciel! aimeriez-vous mieux de la haine ? — Ce ne serait qu'un sentiment plus ardent qui pourrait m'attendrir pour toi. — Connaissez-vous donc assez mal le cœur d'une femme pour ignorer ce qui peut naître de la reconnaissance? Ken voyez-moi, milord, et vous saurez un joursi Henrietteest une ingrate,sielleétait digne ou non d'avoir obienu votre pitié. — Qui, moi, de la pitié ? de la pitié pour une femme ? dit (iranwel en la séparant de la Schmit... moi manquer la plus belle occasion de ma vie et me priver du plus grand des plaisirs po';r t'épargner un moment de peine !... et pourquoi le t"erais-je ? Approche, sirène, approche, je ne t'écoute plus... Et en prononçant ces mots, il arrache le mouchoir qui couvre le beau sein d'Henriette et le fait voler au bout de la chambre. — Bonté du ciel, s'écrie miss en se jetant aux pieds du lord, ne permettez pas que je devienne la victime d'un homme qui veut me contraindre à le détester... Ayez pitié de moi, milord, ayez-en pitié, je vous en conjure; que mes larmes puissent vous attendrir, et que la vertu soit encore écoutée de votre cœur ; n'accablez pas une malheureuse qui n'est coupable de rien envers vous, à laquelle vous aviez inspiré de la reconnaissance, et qui n'en serait peutêtre pas demeurée là... Et en disant ces mots, elle était à genoux aux pieds du lord, ses bras élevés vers le ciel... des larmes inondaient ses belles joues qu'animaient la crainte et ledésespoir, et retombaient sur son sein découvert, mille fois plus blanc que l'albâtre. — Où suis-je ? dit Granwel éperdu. Quel sentiment indicible vient troubler toutes les facultés de mon existence? Où as-tu pris ces yeux qui me désarment ? Qui t'a prêté cette voix séductrice, dont chaque son amollit mon cœur? Es-tu donc un ange céleste ou n'estu qu'une créature humaine? Parle, qui es-tu? Je ne me connais plus, je ne sais plus ni ce que je veux, ni ce que je
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fais ; toutes mes facultés, anéanties dans toi-même, ne me laissent plus former que tes vœux... Levez-vous, miss; miss, levez-vous, c'està moi de tomber aux piedsdudieu qui m'enchaîne; levez-vous, votre empire est trop bien établi, il devient impossibl^^... absolument impossible qu'aucun désir impur puisse l'ébranler dans mon âme... Et lui rendant son mouchoir : Tenez, cachez-moi ces charmes qui m'enivrent ; je n'ai besoin d'augmenter par rien le délire où tantd'attraits viennent de me plonger. — Homme sublime, s'écria Henriette en pressant une des mains du lord, que ne méritez-vous pas pour une si généreuse action ? — Ce que je veux mériter, miss, c'est votre cœur, voilà le seul prix où j'aspire : voilà le seul triomphe qui soit digne de moi. Rappelez-vous éternellement que je fus maître de votre personne et que je n'en abusai pas... et si ce trait ne m'obtient pas de vous les sentiments que j'en exige, souvenez-vous que je serais en droit de me venger, et que la vengeance est un sentiment terrible dans une âme comme la mienne. Asseyezvous, miss, et écoutez-moi... Vous m'avez donné de l'espérance, Henriette; vous m'avez dit que vous n'aimiez pas Williams, vous m'avez laissé croire que vous pourriez m'aimer... Voici les motifqui m'arrêtent..., voilà ceux auxquels vous devez la victoire ; j'aime mieux mériter de vous ce qu'il ne tiendrait qu'à moi d'arracher, ne me faites pas repentir de la vertu, ne me contraignez pas à dire que ce n'est qu'à la fausseté des femmes qu'est due la perfidie des hommes, et que si elles le doivent nous serions sans cesse, à notre tour comme elles désirent que nous soyons. — ^Hlord, répondit Henriette, il est impossible que vous puissiez vous dissimuler que dans cette malheureuse aventure le premier tort est de votre côté : de quel droit avez- vous cherché à troubler mon repos? Pourquoi me faites- vous mener dans une maison inconnue, lorsque, me confiant à des hommes publics, j'imagine qu^ils me conduiront où je leur ordonne ? D'après cette certitude, milord, est-ce à vous de me donner des lois ? ne me devriez-vous pas des excuses, aulieu de m'imposer des conditions ?... (et voyant Granwel
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faire un geste de inécontenteinent.) Néanmoins permette/, milord, reprit-elle avec vivacité, permettez que je m'explique : ce premier tort, qu'excuse, si vous voulez, l'amour que vous prétendez ressentir, vous le réparez par le sacrifice le plus généreux, le plus noble... Je dois vous en savoir gré sans doute, je vous l'ai promis, je ne m'en dédis pas ; venez chez mes parents, milord, je les engagerai à vous traiter comme vous le méritez; l'habitude de vous voir ranimera sans cesse dans mon cœur les sentiments de reconnaissance que vous y avez fait éclore ; espérez tout de là, vous me mésestimeriez si je vous en disais davantage. — Mais comment allez-vous raconter cette aventure à vos amis? — Comme elle doit l'être... comme une méprise des porteurs, qui par un hasard singulier m'a fait retomber une seconde fois dans les mains de celui qui, m'ayant déjà rendu service, s'est trouvé fort aise de l'occasion qui le mettait à même de m'en rendre un nouveau. — Et vous me protestez, miss, que vous n'aimez pas Williams? — Il m'est impossible d'avoir de la haine pour un homme qui n'a jamais eu que de bons procédés pour moi ; il m'aime, je n'en puis douter, mais le choix est de ma mère, et rien ne m'empêche de le révoquer. Puis se levant : Me permettez- vous, milord, continuât-elle, de vous supplier de me faire avoir des porteurs ; une pluslongueentrevue,en me rendant suspecte, nuirait peutêtre à ce que je vais dire ; renvoyez-moi, milord, et ne tarde? pasà venirvoircelleque vos bontés pénètrent de reconnaissance et qui vous pardonne un projet barbare en faveur di la manière pleine de sagesse et de vertu dont vous voulez le lui faire oublier. — Cruelle fille, dit le lord en se levant aussi... oui, je vais vous obéir... mais je compte sur votre cœur, Henriette... j'y compte... Souvenez-vous que mes passions trompées me portent au désespoir... je me servirai des mêmes expressions que vous... Ne me forcez pas à vous haïr, il y eût eu peu de danger à ce que vous eussiez été contrainte vis-à-vis de moi, il y en aurait d'énormes si vous m'y réduisiez vis-à-vis de vous. — Non, milord, non, jamais je ne vous forcerai à me haïr, j'ai plus d'orgueil que vous
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n'en supposez et je saurai toujours me conserver des droits à votre estime. A ces mots, Granwel demande des porteurs, il y en avait fort près de là... on les annonce, et le lord prenant la main d'Henriette : Fille angélique, lui dit-il en la conduisant, n'oublie pas que tu viens de remporter une victoire à laquelle nulle autre femme que toi n'aurait osé prétendre... un triomphe que tu ne dois qu'aux sentiments que tu m'inspires... et que, si jamais tu trompes ces sentiments, ils se remplaceront par tous les crimes que la vengeance pourra me dicter. — Adieu, milord, répondit Henriette en entrant dans sa chaise, ne vous repentez jamais d'une belle action et croyez que le ciel et toutes les âmes justes vous en devront la récompense. Granwel se retire chez lui dans une agitation inexprimable, et Henriette rentre chez sa mère dans un tel trouble qu'on crut qu'elle allait s'évanouir.
En réfléchissant sur la conduite de miss Stralson, on démêle aisément, sans doute, qu'il n'était entré que de l'art et de la politique dans tout ce qu'elle avait dit à Granwel, et ces ruses, peu faites pour son âme naïve, elle se les était cru permises pour échapper aux dangers qui la menaçaient ; nous ne redoutons point qu'en agissant ainsi cette intéressante créature soit dans le cas d'être blâmée de personne; la vertu la plus épurée contraint parfois à quelques écarts. Arrivée chez elle, et n'ayant plus aucun motif de feindre, elle raconta à ses parents tout ce qui venait de lui arriver ; elle ne déguisa ni ce qu'elle avait dit pour échapper, ni les engagements que, danslesmêmes vues, elle avaitété forcée de prendre. Excepté l'imprudence d'avoir voulu sortir seule, rien de ce qu'avait fait Henriette ne fut désapprouvé ; mais ses amies s'opposèrent à l'exécution des paroles qu'elle avait données. On décida que miss Stralson éviterait partout le lord Granwel avec le plus grand soin et que la porte de lady Wateley serait exactement fermée aux tentatives de cet impudent. Henriette crut devoir représenter qu'une telle manière d'agir fâcherait infiniment un homme dont le désespoir pourrait être funeste, qu'au fait, s'il avait commis une faute, il l'avait réparée en galant homme, et qu'elle
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croyait que d'après cela il valait mieux l'accueillir que de l'irriter. Klle crut pouvoir répondre que ce serait également l'opinion de Williams; mais les deux parentes ne se départirent point de la leur, et les ordres furent donnés en conséquence.
Cependant Williams, qui avait attendu toute la soirée sa maîtresse, impatient de ne la point voir venir, quitta le chevalier O'Donel, c'était le nom que s'était donné Gave en arrivant à l'hôtel de Pologne ; il le pria de permettre qu'il fût lui-même apprendre la cause d'un retard qui l'inquiétait si cruellement. Il arriva chez lady Wateley une heure après le retour d'Henriette. Celle-ci pleura en le voyant..., elle lui prit la main et lui dit avec tendresse : Mon ami, de combien il s'en est peu fallu que je ne fusse plus digne de toi ! Et comme elle avait la liberté de causer seule tant qu'elle voulait avec un homme que sa mère regardait déjà comme un gendre, on les laissa raisonner ensemble sur tout ce qui venait d'arriver.
— Oh ! miss! s'écria Williams dès qu'il eut tout appris, et c'est pour moi que vous alliez vous perdre... et pour me procurer un instant de satisfaction, vous alliez vous rendre la plus malheureuse des créatures... Oui, miss, pour une fantaisie, il faut vous l'avouer, je n'étais point malade; un ami désirait de vous voir, et je voulais jouir à ses yeux du bonheur de posséder la tendresse d'une aussi belle femme. Voilà tout le mystère, Henriette ; voyez combien je suis doublement coupable. — Laissons cela, mon ami, répondit miss Stralson, je te retrouve, tout est oublié. Mais conviens-en, Williams, ajouta-t-elle en laissant ses regards porter le feu le plus doux dans l'âme de celui qu'elle adorait, conviens-en, je ne t'aurais jamais revu si ce désastre m'était arrivé. Tu n'aurais pas voulu de la victime d'un tel homme, et j'aurais eu, avec ma propre douleur, le désespoir de perdre ce qui m'est le plus cher au monde. — Ne l'imagine pas, Henriette, repartit Williams; il n'est rien sous le ciel qui puisse t'empécher d'être chère à celui qui met toute sa gloire à
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te posséder... O toi que j'adorerai jusqu'à mon dernier soupir, persuade-toi donc que les sentiments que tu allumes sont au-dessus de tous les événements humains et qu'il est aussi impossible de ne les avoir pas qu'il l'est que tu puisses jamais te rendre indigne de les inspirer.
Ces deux amants raisonnèrent ensuite un peu plus de sang-froid sur cette catastrophe; ils virent que le lord Granwell était un ennemi bien dangereux, et que le parti que l'on prenait ne servirait qu'à l'aigrir; mais il n'y avait pas moyen de le faire changer, les femmes n'y voulaient pas entendre. Williams parla de son nouvel ami, et la candeur, la sécurité de ces honnêtes créatures étaient telles qu'il ne leur arriva jamais de soupçonner que le faux Écossais n'était qu'un agent de milord ; bien loin de là, les éloges qu'en lit Williams inspirèrent à Henriette le désir de le connaître, et elle lui sut gré d'avoir fait une bonne connaissance. Mais abandonnons ces êtres respectables qui soupèrent ensemble, se consolèrent, prirent des mesures pour l'avenir et se quittèrent enfin; laissonsles, dis-je, un moment, pour revenir à leur persécuteur.
— De par l'enfer, et tous les démons qui l'habitent! dit milord à Gave, qui vint le ^ oir dès le lendemain, je suis indigne du jour, mon ami... je ne suis qu'un écolier, je ne suis qu'un sot, te dis-je... je l'ai tenue dans mes bras... je l'ai vue à mes genoux, et je n'ai pas eu le courage de la soumettre à mes désirs... il a été plus fort que moi d'oser l'humilier... Ce n'est point une femme, mon ami, c'est une portion de la divinité même, descendue sur la terre pour éveiller dans mon âme des sentiments vertueux que je n'avais conçus de ma vie ; elle m'a laissé croire qu'elle pourrait peut-être m'aimer un jour, et moi... moi, qui ne pouvais comprendre que l'amour d'une femme fût du plus léger prix dans sa jouissance, j'ai renoncé à cette jouissance certaine pour un sentiment imaginaire qui me déchire et qui me trouble, sans que je le conçoive encore.
Gave blâma vivement milord ; il lui fit craindre d'avoir