‹ L'œuvre du Marquis de SadeChapitre 23 sur 28 · I.KS CHl.MKS 1)K 1. AMOLH · texte numérisé non relu

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été le jouet d'une petite fille; il l'assura que pareille occasion ne s'offrirait peut-être pas de longtemps, qu'on serait maintenant sur ses gardes... — Oui, souvenez-vous-en, milord, ajouta-t-il, vous aurez à vous repentir de la faute que vous venez de commettre, et votre indulgence vous coûtera cher ; est-ce un homme comme vous que quelques pleurs et de beaux yeux doivent attendrir, et recevrezvous de cette situation molle où vous avez laissé tomber votre âme la dose de volupté obtenue de cette apathie stoîque dont vous aviez juré de ne vous écarter jamais ? Vous vous repentirez de votre pitié, milord, je vous le dis... sur mon âme, vous vous en repentirez. — Nous le saurons bientôt, dit milord ; je me présente demain sans faute chez lady Wateley, j'étudierai cette adroite miss, je l'examinerai, Gave, je lirai ses sentiments dans ses regards, et si elle m'abuse, je ne manquerai pas de feintes pour la replonger dans mes pièges, et elle n'aura pas toujours l'art magique d'en échapper comme elle l'a fait... Pour toi, Gave, continue de ruiner ce faquin de Williams ; quand le chevalier Clark paraîtra, adresse-le à sir Jacques; je le préviendrai de tout, il lui conseillera de poursuivre la succession qu'on cherche à lui enlever, et nous le servirons auprès des juges... Nous en serons quittes pour rompre tous ces arrangements s'il est certain que je sois aimé de mon ange, ou pour les presser de la plus vive manière si l'infernale créature m'a trompé... Mais, je te le répète, je ne suis qu'un enfant, je ne me pardonnerai jamais la sottise que j'ai faite... Cache cette faute à mes amis. Gave, déguise-la soigneusement : ils m'accableraient de reproches, et je les mériterais tous.

On se sépara, et le lendemain, c'est-à-dire le troisième jour après l'aventure de chez la Schmit, Granwel se présenta chez lady Wateley dans tout son luxe et toute sa magnificence.

Rien n'avait changé dans la résolution des femmes ; milord est refusé cruellement... il insiste, il fait dire qu'il doit entretenir lady Stralson et sa fille d'une affaire delà

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plus grande importance... On lui répond que les dames quMl demande ne sont plus logées dans cette maison, et il se retire furieux. Son premier mouvement fut d'aller trouver Williams, de lui faire valoir le service qu'il avait rendu à sa maîtresse, en racontant la chose comme il en était convenu avec Henriette chez la Schmit, d'exiger de lui de le conduire chez lady Stralson, ou de se couper la gorge ensemble si son rival n'acquiesçait pas à ses vues; mais ce projet ne lui parut pas assez méchant. Ce n'est qu'à miss Stralson que Granwel en veut... Il est probable qu'elle n'a pas rendu à sa famille les choses comme elle l'avait promis ; ce n'est qu'à elle qae les refus qu'il éprouve sont dus, ce n'est qu'elle qu'il veut rechercher et punir, et ce n^est qu'à cela qu'il doit travailler.

Quelles que fussent les précautions qu'on se proposât de prendre chez lady Wateley, il ne s'agissait pourtant pas de se renfermer ; moyennant quoi lady Stralson et sa fille n'en faisaient pas moins les courses qu'exigeaient leurs affaires dans Londres, et même celles qui ne pouvaient contenter que leur plaisir ou leur curiosité. Lady Wateley, mieux portante, les accompagnait au spectacle; quelques amis s'y trouvaient avec elles ; Williams s'y rendait de son côté. Milord Granwel, toujours bien servi, n'ignorait aucune des dt marches et cherchait à tirer parti de toutes pour y trouver des moyens de satisfaire et sa ^ engeance et ses coupables d«*sirs. Un mois s'écoula cependant sans qu'il en eût pu rencontrer encore, et sans qu'il cessât d'agir sourdement d'autre part.

Clark, arrivé de Herreford, instruit par sir Jacques, entamait déjà l'histoire de la succession, puissamment soutenu par Granwel et par ses amis ; tout cela tracassait le malheureux Williams, que le prétendu capitaine O'Donel, escroquant chaque jour, réduisait d'autre part à ne savoir bientôt plus où donner de la tête ; mais ces manœuvres traînant trop en longueur au gré des fougueux désirs du lord, il n'en désirait pas avec moins d'empressement une occasion plus prochaine d'humilier

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la malheureuse Henriette. Il voulait la revoir à ses genoux, il voulait la punir de l'artifice qu'elle avait emplové avec lui ; tels étaient les funestes projets conçus par sa maudite tète lorsqu'on vint l'avertir que toute la société de W'atelev, qui ne courait pas trop le grand monde depuis que les afTaires de Williams prenaient une aussi fâcheuse tournure, devait pourtant se rendre le lendemain au théâtre de Drury-Lane, où Garick, qui s'occupait pour lors de sa retraite, devait jouer pour la dernière fois dans Ilamlel.

L'esprit atroce de Granwel conçoit de ce moment le projet le plus noir que puisse inspirer la scélératesse : il ne se résout à rien moins qu'à faire arrêter miss Stralson à la comédie et à la faire conduire dès le même soir à Bridwel (1).

Jetons quelque jour sur cet exécrable dessein.

Une fille nommée Nanci, courtisane très célèbre, venait de s'échapper nouvellement de Dublin ; après y avoir fait une multitude de vols, y avoir publiquement dérangé plusieurs Irlandais, elle avait passé en Angleterre, où, quoique récemment arrivée, elle s'était déjà rendue coupable de quelques délits sourds, et la justice, au moyen d'un warrant, travaillait à s'emparer d'elle. Granwel a connaissance de cette affaire ; il se transporte chez le constable chargé de l'ordre, et voyant que cet homme ne connaît qu^imparfaitement la fille qu'il doit arrêter, il lui persuade facilement que cette créature sera le soir à Drury-Lane, dans la loge où il sait que se placera miss Henriette, qui, par ce moyen, étant enfermée au lieu de la courtisane qu'on cherche, se trouvera à la merci de ses odieux projets. Il se présentait aussitôt pour caution ; si cette infortunée consentait à ses désirs, elle était libre...; refusait-elle d'y acquiescer, le lord faisait évader Nanci, fortifiait plus que jamais l'opinion qu'Henriette n'était autre que cette aventurière de Dublin et éternisait ainsi les chaînes de sa malheureuse victime. La société avec

(1) Maison des femmes de mauvaise vie.

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laquelle se trouvait miss Stralson l'embarrassait bien un peu ; mais on soutiendrait à la Wateley, qui dans le fait n'avait jamais vu lady Stralson et sa fille que depuis qu'elles étaient l'une et l'autre à Londres... qui savait bien qu'elle avait des parents de ce nom à Herreford, mais qui pouvait avoir été trompée sur le personnel de ses parents, on la convaincrait aisément, disait Granwel, qu'elle était dans la plus grande erreur; et que pourraitelle opposer pour défendre ces femmes et les soustraire aux ordres de la justice ? Ce projet arrangé dans la tète de Granwel, confié à Gave et à sir Jacques, qui le tâtent, qui le retournent de tous sens, et qui n'y voient aucun inconvénient, on ne pense plus qu'à le mettre en œuvre. Granwel vole chez le juge de paix chargé de l'afTaire de Nanci ; il affirme qu'il l'a vue la veille et qu'elle doit très certainement êtr« ce jour même à Drury-Lane, avec des femmes honnêtes qu'elle a séduites et vis-à-vis desquelles elle ose se dire fille de qualité. Le juge et le constable ne balancent point ; l'ordre est donné et tout s'arrange pour arrêter sans faute le même jour la malheureuse Henriette à la comédie.

L'affreuse cohorte de Granwel ne manqua pas de se trouver ce soir-là au théâtre ; mais autant par décence que par politique, les sujets de cette troupe infâme ne devaient être que spectateurs. La loge se remplit : Henriette se place entre lady Wateley et sa mère ; derrière elles sont Williams et milord Barwill, un ami de lady Wateley, membre du parlement, et fort considéré dans Londres... La pièce finit ; lady Wateley veut qu'on laisse sortir le monde... H semble qu'elle ait un pressentiment du malheur qui menace ses amîes ; cependant le constable et ses archers ne perdent pas Henriette de vue, et Granwel, ainsi que ses associés, ont toujours les yeux sur le constable; la foule dissipée, on sort enfin, Williams donne la main à lady Wateley, lady Stralson marche seule, et Barwill est l'écuyer de miss Henriette. Au dégagement des corridors, l'exempt s'avance la main levée

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sur l'infortunée miss, il la touche de sa l);iguefte et lui ordonne de le suivre. Henriette s'évanouit ; la Wateley et la Stralson tombent dans les bras l'une de l'autre, et Barwill, secondé de Williams, repousse les exempts... — Vous vous trompez, faquins, crie Barwill ; éloignez-vous, ou je vous ferai punir. Ce tableau effraie ce qui se trouve encore dans la salle ; on observe, on entoure... Le constable, montrant son ordre à Barwill, lui fait voir pour qui il prend Henriette. Kn ce moment, sir Jacques, soufflé par Granwell, s'approche de Barwill. — Milord me permet-il de lui présenter, dit ce fourbe, qu'il sera fâché d'avoir pris parti pour cette fille inconnue de lui ; ne doutez pas, milord, que ce ne soit la Nanci de Dublin, j'en ferai serment s'il le faut. Barwill, qui ne connaît ces étrangères que depuis peu, s'approche de la Wateley pendant que Williams secourt sa maîtresse. — Madame, lui dit-il, voilà l'ordre et voilà monsieur, que je connais pour un gentilhomme incapable d'en imposer, qui m'assure delà justice de cet ordre, et que l'exempt ne se trompe point ; daignez m'expliquer tout ceci. — Par tout ce que j'ai de plus sacré, milord, s'écrie aussitôt lady Stralson, cette infortunée est ma fille, elle n'est point la créature que vous cherchez ; daignez ne pas nous abandonner, daignez nous servir de défenseur, pénétrez-vous de la vérité, milord, protégez-nouS; secourez l'innocence, — Helirez-vous donc, dit alors Barwill à l'exempt. Je réponds de cette jeune personne, je vais de ce pas la conduire moi-même chez le juge de paix : allez nous y attendre ; vous exécuterez là les nouveaux ordres que vous en recevrez ; jusqu'à cet instant, je sers de caution à Henriette, et votre commission est remplie.

A ces mots, tout se dissipe, le constable sort de son côté, sir Jacques, Granwel et sa troupe du leur, et Barwil, entraînant ces dames : — Echappons promptement, leur dit-il ; ne nous oflrons pas plus longtemps en spectacle... Il donne la main à Henriette, on le suit ; les trois femmes et lui montent en voiture, et quelques minutes

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suffisent à les rendre ; c'est le célèbre Fielding, juge chargé de cette affaire. Ce magistrat, sur la parole de lord Barwill, son ami depuis longtemps, sur les réponses honnêtes et naïves des trois femmes, ne peut s'empêcher de voir qu'il a été séduit ; pour s'en convaincre encore mieux, il confronte le signalement de Nanci à la personne d'Henriette, et y ayant trouvé des différences sensibles,! il comble ces dames d'excuses et d'honnêtetés ; elles sel séparent ici de milord Barwill, auquel elles témoignent leur reconnaissance, et retournent tranquillement chez elles, où les attendait Williams... — Oh, mon ami, lui dit Henriette en le revoyant, encore tout émue, quels ennemis puissants nous avons dans cette maudite ville 1 Puissions-nous n'y être jamais entrés 1 — H n'est pas douteux, dit lady Stralson, que tout ceci part de ce perfide Granwell ; je n'ai rien voulu dire de mes idées par ménagement, mais chaque nouvelle réflexion les étaye ; il est impossible de douter que ce ne soit ce scélérat qui nous tracasse ainsi par vengeance; et qui sait, continuât-elle, si ce n'est pas également lui qui a suscité à Williams ce nouveau concurrent à la succession de sa tante? A peine connaissions-nous ce chevalier Clark à Herreford ; personne ne s'était jamais douté de cette alliance, et voilà que cet homme triomphe, le voilà protégé de tout Londres, et mon malheureux ami Williams peut-être à la veille d'être ruiné ; n'importe, disait ensuite cette bonne et honnête créature, devînt-il plus pauvre que Job, il aura la main de ma fille... Je te la promets, mon ami, je te la promets ; Williams, toi seul plais à cette chère enfant, et ce n'est qu'à son bonheur où j'aspire. Et Henriette, avec son amant, se jetaient en larmes dans les bras de lady Stralson ; ils l'accablaient l'un et l'autre des marques de leur reconnaissance. Cependant Williams se sentait coupable, il n'osait pas le témoigner; ensorcelé par Gave sous le nom du capitaine O'Donel, il avait perdu, soit avec ce faux ami, soit dans les sociétés où il avait été mené par lui, presque tout l'argent qu'il avait

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apporté à Londres; ne voyant aucune liaison entre Granwel et le capitaine écossais, il était loin de soupçonner que celui-ci dût être l'agent de l'autre... Il se taisait, il soupirait en silence, recevait avec confusion les marques de tendresse d'Henriette et de sa mère et n'osait avouer ses fautes ; il espérait toujours qu'un moment plus heureux lui ramènerait peut-être sa petite fortune; mais si ce moment n'arrivait pas, si d'autre part Clark gagnait le procès, indigne des bontés dont on l'accablait, Williams... le malheureux Williams était décidé à tout plutôt que d'en abuser.

Pour Granwel, il n'est pas besoin de peindre sa fureur, on la conçoit sans nulle peine... — Ce n'est pas une femme, répétait-il sans cesse à ses amis, c'est un être audessus de l'humanité... Ah ! j'aurai beau former des complots contre elle, elle s'y soustraira toujours... Soit, qu'elle continue... je le lui conseille... Si mon étoile prenait de l'ascendant sur la sienne, elle payerait cher l'infâme tromperie qu'elle m'a faite.

Cependant toutes les batteries pour la ruine du malheureux Williams étaient dressées avec encore plus d'art et de promptitude que jamais; le procès de la succession était au moment d'être jugé, et Granwel n'épargnait ni soins ni démarches pour les intérêts du chevalier Clark, qui, ne conférant jamais qu'avec sir Jacques, ne soupçonnait même pas quelle était la main qui le soutenait aussi puissamment.

Le lendemain de l'aventure de Drury-Lane, Granwel fut s'excuser de sa méprise chez Fielding et le fît avec tant de bonne foi que le juge ne parut lui en savoir aucun mauvais gré, et le fripon partit de là pour aller inventer d'autres ruses dont le succès moins malheureux pût amener enfin dans ses lacs l'objet infortuné de son idolâtrie.

L'occasion ne tarda point à se rencontrer : lady Watelcv possédait une assez jolie campagne entre Neumarket et Hosden, à environ quinze milles de Londres ; elle

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imagina d'y mener sa jeune parente pour la dissiper un peu des noirs soucis qui commençaient à l'agiter. Granwel, instruit de tous les pas de sa maîtresse, apprend le jour fixe du départ ; il sait qu'on doit passer huit jours à cette terre et en revenir le neuvième au soir ; il se déguise, il prend avec lui une douzaine de ces scélérats qui battent le pavé de Londres, dont le premier venu peut faire ses satellites pour une guinée, et vole, à la tête de ces bandits, attendre le carrosse de lady Wateley au coin d'une forêt peu éloignée de Neumarket, célèbre par les meurtres qui s'y commettent journellement et qu'il fallait traverser au retour; la voiture passe, elle est arrêtée... les traits se brisent... les valets sont battus... les chevaux s'échappent... les femmes s'évanouissent... Miss Stralson est portée, sans connaissance, dans une voiture à deux pas de là ; son ravisseur y monte avec elle, de vigoureux coursiers s'élancent, et l'on arrive à Londres. Le lord, qui ne s'est point fait connaître à Henriette et qui ne lui a pas dit un mot pendant la route, entre rapidement dans son hôtel avec sa proie ; il l'établit dans une chambre reculée, congédie ses gens... et se démasque.

— Eh bien ! perfide, dit-il alors en fureur, reconnais-tu celui que tu as osé trahir impunément ? — Oui, milord, je vous reconnais, répond courageusement Henriette ; dès qu'un malheur m'arrive, m'est-il possible de ne pas vous nommer à l'instant ? Vous êtes la seule cause de tous ceux que j'éprouve ; votre unique charme est de me troubler; quand je serais votre plus mortelle ennemie, vous n'agiriez pas dilîeremment. — Cruelle femme, n'estce donc pas vous qui faites de moi le plus infortuné des hommes en ayant abusé de mu bonne foi, et par votre infâme duplicité, ne m'avez-vous pas rendu complètement la dupe des sentiments que j'avais conçus pour vous? — Je vous croyais plus juste, milord; j'imaginais qu'avant de condamner les gens vous daigniez au moins les entendre. — Me laisser prendre une seconde fois à tes damnables artifices... moi ? — Malheureuse Henriette, tu

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seras donc punio do trop de franchise et de crédulité, et ce sera le seul homme que tu as distingué dans le monde qui sera la cause de tous les désastres de ta vie. — Que voulez-vous dire, miss? expliquez-vous. Je veux hien écouter encore votre justification, mais ne vous flattez pas de me tromper. N'imaginez pas abuser de ce fatal amour dont j'ai trop à rougir, sans doute... Non, miss, vous ne m'induirez plus en erreur... vous ne m'intéressez plus, Henriette ; je vous vois de sang-froid maintenant, et vous n'allumez plus en moi d'autres désirs que ceux du crime et de la vengeance. — Doucement, milord, vous m'accusez trop légèrement ; une femme qui vous aurait trompé vous aurait reçu, elle aurait prolongé votre espoir, elle aurait cherché à vous désarmer, et, avec l'art que vous me supposez, elle y aurait réussi... Examinez la conduite différente que j'ai tenue... démélez-en le principe, et condamnez-moi si vous l'osez. — Eh quoi !... dans notre dernier entretien vous me laissez croire que je ne vous suis pas indifTérent, vous m'invitez vous-même à me rendre chez vous... c'est à ce prix que je m'apaise... c'est à cette condition que la délicatesse remplace dans mon cœur les sentiments que je vous y vois blâmer... et quand je fais tout pour vous plaire, quand je sacrifie tout pour obtenir un cœur... dont la possession me devient inutile si je n'eusse écouté que mes désirs, la récompense en est de me voir fermer votre porte.. . Non, non, perfide, n'espérez pas m'échapper encore, ne l'espérez pas, miss ; vos tentatives seraient inutiles. — Faites de moi ce que vous voudrez, milord, je suis entre vos mains... (et versant involontairement quelques larmes...) vous m'obtenez sans doute aux dépens des jours de ma nvère... N'importe, faites de moi ce que vous voudrez, vous dis-je ; je ne veux employer aucun moyen de défense... mais s'il était possible que vous entendissiez la vérité, sans l'accuser d'artifice, je vous demanderais, milord, si les refus que vous avez essuyés ne sont pas des preuves certaines et de l'aveu que j'ai fait des sentiments que vous m'avez ins-

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pires et de la frayeur qu'on a eue de leur puissance sur moi ? Qu'eût-îl été besoin de vous exclure si l'on ne vous eût pas craint, et vous eût-on redouté si je n'eusse avoué publiquement ce que j'éprouvais pour vovs ? Vengezvous de moi, milord, vengez-vous, punissez-moi de m'étre trop livrée à cette erreur enchanteresse... je mérite toute votre colère, vous n'en rendrez jamais les effets assez éclatants... vous ne les presserez jamais assez. — Eh bien ! dit Granwel dans une incroyable agitation, ne l'avais-je pas prévu que cette rusée créature essayerait de m'enchaîner encore... Oh non ! non, vous n'avez plus de torts, miss, c'est moi qui les ai tous... je suis le seul coupable, c'est à mfti de m'en punir ; j'étais un monstre assurément, puisque j'avais pu comploter contre celle qui m'adorait du fond de son âme... Je ne la voyais pas, miss, je l'ignorais... pardonnez-le à l'extrême humilité de mon caractère ; comment pouvais-je concevoir l'orgueil d'être aimé d'une fille comme vous ! — Trouvez bon que je vous le dise, milord, nous ne sommes, ni vous ni moi, dans le cas du sarcasme ou de la plaisanterie : vous me rendez la plus malheureuse des femmes, et j'étais loin de désirer que vous fussiez le plus infortuné des hommes ; c'est tout ce que j'ai à vous dire, milord ; il est tout simple que vous ne le croyiez pas ; permettez-moi d'avoir à mon tour assez de fierté, tout humiliée que je suis, pour ne pas chercher à vous en convaincre; il est assez cruel pour moi d'avoir à rougir de ma faute avec ma famille et mes amis sans être obligée de la pleurer encore avec celui qui me la fait commettre... Ne croyez rien de ce que je vous dis, milord, je \ous en impose sur tout, je suis la plus fausse des femmes ; il ne doit pas vous être permis de me voir autrement... ne me croyez pas, vous dis-je... — Mais, miss, s'il était vrai que vos sentiments pour moi fussent tels que vous avez l'air de me le persuader, ne pouvant réussir à me voir, qui vous empêchait de m'écrire ? Ne deviez-vous pas me supposer très inquiet du refus que j'avais éprouvé ? — Je ne dépends pas de

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moi, milord, n'oublie/ jamais cette circonstance, et vous conviendrez qu'une fille de mon âge, et dont les sentiments répondent à la bonté de l'éducation, ne doit travailler qu'à étoufler dans son cœur tout ce que désapprouve sa famille. — Kt à présent que vous ne dépendezplus de cette famille barbare, qui s'opposait à vos vœux comme aux miens, consentez-vous à me donner la main sur-le-champ ? — Moi ? quand ma mère expire peut-être et que ce sont vos coups qui me l'enlèvent ? Ah ! permettez-moi de ne songer qu'à celle à qui je dois le jour avant de m'occuper de mon bonheur. — Soyez rassurée sur cela, miss, votre mère est en sûreté, elle est chez lady Wateley, et toutes doux y sont aussi saines que vous ; l'ordre de les secourir aussitôt que vous seriez enlevée a été exécuté avec plus d'intelligence encore que celui qui vous met en mon pouvoir ; que cet objet ne vous donne donc encore aucune sorte d'inquiétude, qu'il ne trouble en rien la réponse décisive que je vous prie de me faire : acceptez-vous ma main, miss, ou ne l'acceptezvous pas ? — N'imaginez point que je me décide sur une telle chose sans l'agrément de ma mère ; ce n'est pas votre maîtresse, milord, que je veux être, c'est votre femme; la deviendrais-je légitimement si, dépendante de ma famille, je vous épousais sans son aveu ? — Mais, miss, observez-vous que je suis le maître de votre personne, et que ce n'est pas à l'esclave à vouloir imposer des conditions ? — Oh ! milord, je ne vous épouserai donc point... je ne veux pas être l'esclave de celui qu'aura choisi mon cœur. — Fière créature, je ne parviendrai jamais à t'humilier ? — Et quelle délicatesse placeriezvous dans le triomphe que vous auriez remporté sur une esclave ? Ce qui n'est dû qu'à la violence peut-il donc frapper l'amour-propre ? — Il n'est pas toujours sûr que cette délicatesse si vantée soit aussi précieuse que se l'imaginent les femmes. — Laissez cette dureté de principes, milord, à ceux qui ne sont pas faits pour mériter les cœurs qu'ils cherchent à dompter, ces abominables

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maximes ne sont pas faites pour vous. — Mais ce Williams, miss... je voudrais que tous les malheurs dont la nature peut accabler les hommes fussent réunis sur la tète de ce scélérat. — N'appelez point ainsi le plus honnête homme des hommes. — Il m'enlève votre cœur, c'est lui la cause de tout. Je sais que vous l'aimez. — Je vous ai déjà répondu sur cet article, je continuerai de vous dire la même chose. Williams m'aime, voilà tout... Ah I milord, n'ayez jamais rien qui combatte plus dangereuscMiient vos projets, et vous ne serez pas aussi malheureux que vous le supposez. — Non, séductrice, non je ne te crois pas (et se troublant) : allons, miss, préparezvous ; je vous ai donné tout le temps de la réflexion, vous devez bien imaginer que ce n'est point pour être encore votre dupe que je vous ai amenée ici; il faut, dès ce soir, que vous soyez ou ma femme ou ma maîtresse... Et en même temps il la saisit durement par le bras et l'entraîne vers l'autel impie où le barbare veut la sacrifier.

— Un mot..., milord, dit Henriette en contraignant ses larmes et résistant de toutes ses forces aux entreprises deGranwel, un seul mot, je vous en conjure... Qu'espérezvous du crime que vous allez commettre ? — Tous les plaisirs qu'il peut me donner. — Vous ne les connaîtrez qu'un seul jour, milord : demain je ne serai plus ni votre esclave, ni votre maîtresse ; demain vous n'aurez plus devant vos yeux que le cadavre de celle que vous aurez flétrie... Oh ! Granwel ! vous ne connaissez pas mon caractère, vous ignorez à quels excès je puis me porter ; pouvez-vous donc, s'il est vrai que vous ayez pour moi le plus léger sentiment, acheter au prix de ma perte la malheureuse jouissance d'un quart d'heure ; ces mêmes plaisirs que vous voulez arracher, je vous les oflre ; pourquoi ne voulez-vous pas les tenir de mon coeur ?... Homme équitable et sensible, poursuit-elle à demi inclinée, en tendant les mains jointes vers son tyran, laissezvous attendrir par mes pleurs... Que les cris de mon désespoir arrivent encore une fois à votre âme, vous ne

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VOUS repentirez pas de les avoir entendus. Oh 1 milord î vovez devant vous en attitude de suppliante celle qui mettait toute sa gloire à vous enchaîner un jour à ses pieds ; vous voulez que je sois votre femme, eh bien ! regardez-moi déjà comme telle, et à ce titre ne déshonorez point celle dont la destinée est tellement unie à la vôtre... rendez Henriette à sa mère, elle vous en supplie, et c'est par les sentiments les plus vifs et les plus ardents qu'elle acquittera vos bienfaits. Mais Granwel ne la regardait plus, se promenant à grands pas dans Pappartement... brûlé d'amour... tourmenté par la soif de jouir... dévoré de vengeance... combattu par la pitié que cette voix douce, que cette posture intéressante, que ces pleurs qui coulaient à grands flots excitaient malgré lui dans son âme et qui naissait de son amour... Quelquefois prêt à la saisir, voulant quelquefois lui pardonner, il était impossible de dire auquel de ces deux mouvements il allait se rendre lorsque Henriette, saisissant son trouble : — Venez, milord, lui dit-elle, venez voir si j'ai envie de vous tromper; conduisez-moi vous-même chez ma mère, venez me demander à elle, et vous verrez si je servirai vos désirs. — Fille incompréhensible, dit le lord, eh bien !... eh bien, oui! je te cède une seconde fois ; mais si malheureusement tu m'abuses encore, il n'est aucune force humaine qui puisse te soustraire aux effets de ma vengeance... souviens-toi qu'elle sera terrible... qu'elle coûtera du sang aux objets qui te seront les plus chers et qu'il n'en sera pas un seul de tous ceux qui t'entourent que ma main n'immole à tes pieds. — Je me soumets à tout, milord ; partons, ne me laissez pas plus longtemps dans l'inquiétude où je suis de ma mère ; il ne manque à mon bonheur que son aveu... que de la savoir sans danger... et vos désirs se couronnent à l'instant. Milord demande des chevaux... — Je ne vous accompagnerai pas, dit-il à Henriette, je ne dois point choisir ce moment pour paraître chez vos amis ; vous voyez quelle est ma confiance. Demain, à midi précis, une voiture ira de ma

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part chercher votre mère et vous ; vous arriverez chez moi, vous y serez reçues par ma famille, les notaires s'y trouveront, je deviendrai votre époux dès le même jour, mais si j'éprouve encore de vous l'apparence même du plus léger refus, ne l'oubliez pas, miss, vous n'aurez pas dans Londres un plus mortel ennemi que moi... Partez, la voiture vous attend, je ne veux pas même vous conduire à elle... je ne saurais trop tôt quitter des regards dont les effets sont si singuliers sur mon cœur que j'y trouve dans le même instant tout ce qui détermine au crime et tout ce qui rend à la vertu.

Henriette, de retour chez elle, trouva toute la maison en alarmes : lady Stralson était blessée à la tête et au bras ; sa cousine Wateley gardait le lit à cause de l'effroi terrible qu'elle avait eu : deux domestiques avaient presque été écrasés sur la place; cependant Granwel n'en avait point imposé ; l'instant d'après son départ, les mêmes gens qui avaient attaqué le carrosse en étaient devenus les défenseurs ; on avait aidé aux femmes à remonter dans la voiture, on les avait escortées jusqu'aux portes de Londres.

Lady Stralson pleurait bien plus amèrement la perte de sa fille que les douleurs instantanées qu'elle éprouvait; il était impossible de la consoler, et l'on allait se déterminer aux plus sérieuses démarches lorsque Henriette parut et se précipita dans le sein de sa mère. Un mot éclaira tout mais n'apprit rien à lady Wateley, qui n'avait pas douté que le perfide lord n'eût été l'unique auteur de ces nouveaux désastres. Miss Stralson rendit compte de ce qui s'était passé et n'inquiéta que davantage. Si l'on se trouvait à l'invitation, il n'y avait plus à reculer, il fallait dès le lendemain devenir la femme de Granwel... Quel ennemi n'avait-on pas contre soi si l'on manquait !

Dans cette terrible perplexité, lady Stralson voulait s'en retourner sur-le-champ à Herreford ; mais tout violent qu'était ce dessein, mettait-il cette malheureuse

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mère et sa fille à l'abri du courroux d'un homme qui jurait de les poursuivre l'une et l'autre à l'extrémité de la terre si elles lui manquaient de parole ? Se plaindre... employer de puissantes protections devenait-il un moyen plus sur ? Il ne se mettait en usage qu'en aigrissant mille fois plus un être dont les passions étaient terribles et la vengeance à redouter ; lady Wateley penchait pour le mariage, il était difficile que miss Henriette trouvât mieux ; un lord de la plus haute qualité... des biens immenses, et l'ascendant qu'elle avait sur lui ne devait-il pas convaincre Henriette qu'elle en ferait ce qu'elle voudrait toute sa vie ?

Mais le cœur de miss Stralson était bien loin de ce parti ; tout ce qu'elle éprouvait, en lui rendant son amant plus cher, ne servait qu'à lui faire détester davantage l'homme affreux qui s'acharnait à elle; elle assura qu'elle prêterait la mort aux propositions de lady Wateley et que la terrible nécessité où elle avait été de feindre avec le lord Granwel le lui rendait encore plus odieux. On s'arrêta donc au projet de traîner, de recevoir le lord avec politesse, de continuer à nourrir ses feux par l'espoir, tandis que d'autre part on les éteindrait à force de longueurs ; de terminer pendant ce temps-là les afïaires qu'on avait à Londres, d'épouser secrètement Williams et de s'en retourner un beau jour à Herreford sans que Granwel pût s'en douter. Une fois là, continuait-on, si cet homme dangereux poursuivait ses démarches, dirigées contre une femme en puissance de mari, elles acquéraient un genre de gravité qui répondait à lady Stralson et à sa fille de la protection des lois ; mais ce parti pouvait-il convenir ? Un homme aussi fougueux que Granwel, déjà trompé deux fois, ne serait-il pas fondé à croire qu'on travaillait à ce qu'il le fût une troi sième, et, dans ce cas, que n'avait-on pas à en appréhender ? Cependant ces réflexions n'étaient pas venues aux amies d'Henriette; on s'en tint au projet adopté, et dès le lendemain miss écrivit à son persécuteur que l'état de

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santé de sa mère ne permettait pas qu'elle pût effectuer la promesse qu'elle avait faite; elle suppliait instamment le lord de ne point s'en fâcher, de venir la consoler au contraire des regrets qu'elle éprouvait de ne pouAoir tenir sa parole et de la tristesse qui l'accablait auprès d'une mère malade.

Le premier mouvement de Granwel fut du dépit. Me voilà encore trompé 1 s'écria-t-il ; me voilà encore la dupe de cette fausse créature!... J'en étais le maître... et je pouvais la contraindre à mes désirs... la rendre l'esclave de mes volontés... je l'ai laissée vaincre... la perfide... elle m'échappe encore... Voyons ce qu'elle me veut... voyons si réellement l'état de sa mère peut lui servir d'excuse légitime.

Granwel arrive chez lady Wateley et ne s'avouant pas,, comme on imagine aisément, pour auteur des catastrophes de la veille, il convient seulement qu'il les avait apprises, et que l'intérêt qu'il était impossible de ne pas prendre à lady Stralson, dès qu'on avait le bonheur de la connaître, le faisait voler vers elle pour s'informer de l'état de sa santé et de celui des personnes qui lui étaient chères. Ce début est saisi, on en soutient le ton ; au bout de quelques instants, Granwel prend à part Henriette, il lui demande si elle croit que cette légère incommodité de sa mère mettra de longs obstacles au bonheur de lui appartenir, et s'il ne pourrait point, malgré ces contretemps, hasarder toujours quelques propositions? Henriette le calme, elle le conjure de ne pas s'impatienter ; elle lui dit que, quoique ses amies feignent, elles n'en sont pas' moins persuadées qu'il est le seul auteur de tout ce qu'elles ont soufïert la veille et que, d'après cela, ce n'est trop l'instant d'entamer une négociation semblable. « N'est-ce pas beaucoup, continua-t-elle, qu'on nous permette de nous voir et m'accuserez-vous encore de vous tromper quand je viens de vous ouvrir pour toujours la porte d'une maison que vous remplissiez d'amertume et de deuil ? » Mais milord, qui ne croyait

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jamais qu'on n'eût rien fait pour lui tant que ses désirs n'étaient pas satisfaits, ne répondit qu'en balbutiant et dit à miss Stralson qu'il consentait à lui donner encore vingt-quatre heures et qu'au bout de ce terme il voulait savoir à quoi s'en tenir. Knfin, la visite se termine, et ce petit instant de repos va nous ramener à Williams, que tout ceci nous a fait perdre de vue.

Par les soins criminels de Granwel et de Gave, il était difficile que les affaires de ce pauvre garçon fussent plus mal qu'elles n'étaient. Sous peu de jours, le procès allait être jugé, et le chevalier Clark, soutenu de toute la ville de Londres, se regardait déjà, non sans fondement, comme le seul héritier des biens que Williams comptait offrir avec sa main à l'aimable Henriette ; Granwel ne négligeait rien de tout ce qui pouvait faire tourner ce jugement au gré de ses désirs. Cette ruse, qui n'était d'abord qu'accessoire, devenait maintenant celle dont il attendait tout le succès de ses opérations : Henriette se déterminerait-elle à épouser ce Williams s'il était entièrement ruiné ? A supposer que sa délicatesse l'y contraignît même encore, sa mère pourrait-elle y consentir ? Malgré tout ce que Granwel avait appris de miss Stralson à leur dernière entrevue, il était impossible que ce séducteur n'eût pas reconnu dans les propos de celle qu'il aimait plus de politique et de ménagements que de tendresse et de vérité. Ses espions l'instruisaient d'ailleurs, et il ne pouvait douter que les deux jeunes gens ne continuassent à se voir; il se résolut donc de presser la ruine de Williams, tant pour en dégoûter les Stralson que pour obtenir de cette catastrophe un dernier moyen de remettre Henriette entre ses mains... dont il jurait bien qu'elle ne s'échapperait plus.

Quant au capitaine O'Donel, après avoir tiré tout ce qu'il avait pu de Williams, il l'avait cruellement abandonné et s'était retiré chez Granwel, d'où il sortait fort peu, de crainte d'être reconnu ; son protecteur avait exigé de lui cette précaution jusqu'au dénouement de

toute cette intrij^ue, lequel, selon le lord, ne devait pas tarder encore bien des jours.

Cependant Williams, réduit à ses quatre dernières guinées, n'ayant même plus de quoi faire face aux frais du procès qu'il avait à soutenir, était déterminé à aller faire l'aveu de ses fautes aux pieds de la bonne Stralson et de son adorable fille ; il y allait lorsque les derniers éclats de la foudre suspendue sur sa tête éclatèrent subitement. Son affaire se juge, Clark est reconnu tenir à la parente dont on plaide l'héritage de deux degrés plus près que Williams ; et ce malheureux jeune homme se voit à la fois privé et du peu de fortune présente dont il jouissait et de celle qu'il pouvait espérer un jour. Anéanti par la multitude de ses revers, ne pouvant tenir à l'horreur de sa situation, il est prêt à s'arrêter la vie, mais il lui est impossible d'attenter à ses jours sans voir une dernière fois le seul être qui les lui rend chers ; il vole chez lady Wateley ; il savait que l'on y voit le lord Granwel, il en connaissait les motifs, et quelque inquiétude que cela lui donnât, il n'osait pourtant pas le désapprouver : était-ce à lui de dicter des lois dans la fatale position où il se trouvait ? On était convenu, d'après la politique qui guidait les démarches actuelles, de ne recevoir jamais Williams qu'en secret; il arriva donc la nuit et dans un moment où l'on était sûr que Granwel ne surviendrait pas. On ne savait rien encore de la perte de son procès; il en fait part et y joint en même temps la nouvelle affreuse de ses malheurs au jeu. — Oh 1 ma chère Henriette 1 s'écrie-t-il en se précipitant aux pieds de celle qu'il adore, ce sont mes derniers adieux que je vous fais; je viens vous dégager de vos liens et rompre également ceux de ma vie; ménagez mon rival, miss, et ne lui refusez pas votre main, lui seul peut faire votre bonheur à présent; mes fautes et mes revers ne me permettent pas d'être à vous, devenez l'épouse de mon rival, Henriette, c'est votre meilleur ami qui vous en conjure ; oubliez à jamais un malheureux qui n'est plus digne que

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