LES CRIMES DE L'AUOUR
de votre pitié. — Williams, dit Henriette en relevant son amant et le plaçant à côté d'elle, ô toi que je ne cesserai jamais d'adorer un instant, comment as-tu pu croire que mes sentiments dépendissent des fantaisies de la fortune? Et quelle injuste créature serais-je donc si je devais cesser de t'aimer pour des imprudences ou des malheurs? Crois, Williams, crois que ma mère ne t'abandonnera pas plus que moi; je me charge du soin de lui apprendre tout ce qui t'arrive ; je veux t'épargner le chagrin de lui en faire l'aveu ; mais réponds-moi de ta vie, jure-moi, Williams, que tant que tu seras certain du cœur d'Henriette, aucun malheur ne pourra te contraindre à trancher le fil de tes jours. — O maîtresse adorée, j'en fais le serment à tes genoux ; qu'ai-je de plus sacré que ton amour? Quel malheur puis-je redouter, toujours chéri de mon Henriette ? Oui, je vivrai puisque tu m'aimes, mais n'exige pas de moi de t'épouser, ne laisse pas réunir ton sort à celui d'un misérable qui n'est plus fait pour toi; deviens la femme du lord : si je ne l'apprends pas sans chagrin, je le verrai du moins sans jalousie, et l'éclat dont cet homme puissant te fera jouir me consolera, s^il est possible, de n'avoir pu prétendre au même bonheur. Ce n'était pas sans verser des larmes que la tendre Henriette entendait prononcer ces discours; ils lui répugnaient à tel point qu'elle ne put les laisser finir. — Homme injuste, s'écria-t-elle en saisissant la main de Williams, mon bonheur peut-il exister sans le tien, et serais-tu heureux si j'étais dans les bras d'un autre ? Non, mon ami, non, je ne t'abandonnerai jamais ; j'ai une dette de plus à acquitter à présent... celle que ton infortune m'impose ; l'amour seul m'enchaînait jadis à toi, j'y suis aujourd'hui liée par devoir... Je te dois des consolations, Williams; de qui te seraient-elles chères, si ce n'était de ton Henriette? N'est-ce pas à ma main d'essuyer tes larmes ? Pourquoi veux-tu m'ôter cette jouissance ? En m'épousant avec la fortune qui devait t'appartenir, tu ne m'aurais rien dû, mon ami, et je t'unis maintenant
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à moi par les liens de l'amour et par les tendres nœuds de la reconnaissance. Williams arrose de ses pleurs les mains de sa maîtresse, et l'excès du sentiment qui l'embrase l'empêche de trouver des expressions qui puissent peindre ce qu'il éprouve. Lady Stralson survient comme nos deux amants, anéantis dans les bras l'un de l'autre, font passer mutuellement dans leur âme le feu divin qui les consume : sa fille lui apprend alors ce que Williams n'ose lui dire et termine ce récit en demandant par grâce à sa mère de ne rien changer aux dispositions dans lesquelles elle a toujours été. — Viens, mon cher, dit la bonne Stralson après avoir tout appris, viens, dit-elle en jetant ses bras autour du cou de Williams, nous t'aimions riche, nous t'aimerons encore mieux pauvre ; n'oublie jamais deux bonnes amies et repose-toi sur elles du soin de te consoler... Tu as fait une faute, mon ami... tu es jeune... tu es sans lien, tu n'en feras plus quand tu seras l'époux de celle que tu aimes.
Nous passons sous silence les expressions de la tendresse de Williams. Quiconque aura son cœur les sentira sans qu'il soit besoin de lui dire, et l'on ne peint rien aux âmes froides.
— Oh, ma chère fille, reprit lady Stralson, que je crains qu'il n'y ait dans tout ceci quelques nouvelles ruses de cet homme affreux qui nous tourmente... Ce capitaine écossais qui ruine en si peu de temps notre bon Williams... ce chevalier Clark que nous ne connûmes jamais pour le parent de la tante de ce cher ami, tout cela sont des trames de cet homme perfide... Ah! puissionsnous n'être jamais venus à Londres ! Il faut quitter cette ville dangereuse, ma fille, il faut s'en éloigner pour jamais.
Il n'est pas difficile de croire qu'Henriette et Williams adoptèrent avec joie ce dessein; on prit donc jour : il fut décidé qu'on partirait le lendemain, mais que tout se ferait avec un tel mystère que les gens même de lady Wateley n'en pussent rien savoir ; et ces projets admis
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■de part et d'autre, Williams voulut sortir pour se préparer à leur exécution. Miss l'arréle : — Songes-tu donc, mon ami, lui dit-elle en lui remettant une bourse pleine d'or... songes-tu que tu m'as confié le triste état de tes finances, et que c'est à moi seule à les remettre en ordre? — Oh! miss, quelle générosité! — Williams, dit lady Stralson, elle me lait voir mes torts... Prends, mon ami, prends ; je la laisse jouir de ce plaisir aujourd'hui, mais à condition qu'elle ne me l'enlèvera plus... Et Williams, en pleurs, Williams, pénétré de reconnaissance, sort en disant : « Si le bonheur peut être pour moi sur la terre, ce n'est bien sûrement qu'au sein de cette honnête famille. J'ai fait une faute... j'ai éprouvé un revers affreux... je suis jeune, le service m'offre des ressources... Je tâcherai que mes enfants ne puissent s'apercevoir de tout ceci ; ces gages précieux de l'amour feront à jamais l'unique occupation de ma vie, et je combattrai si bien la fortune qu'ils ne se sentiront point de mes malheurs. »
Milord Granwel vint le lendemain rendre visite à celle •qu'il aimait; on se contraignit, comme on faisait ordinairement, mais trop adroit pour ne pas démêler quelques A'ariations dans la conduite de miss et de sa mère, trop fin pour ne pas les attribuer à la révolution de la fortune de Williams, il s'informa. Quoiqu'on eût gardé le mystère sur le départ projeté et sur les dernières visites de Williams, il devint impossible que quelque chose n'eût transpiré et que par conséquent, merveilleusement servi par ses espions, Granwel pût être longtemps sans tout savoir.
— Eh bien, dit-il à Gave dès que ses dernières instructions lui furent apportées, me voici donc encore la dupe de cette séquelle de traîtres ! et la perfide Henriette, en m'amusant, ne songe qu'à couronner mon rival... Sexe faux et trompeur, a-t-on raison de t'outrager et de te mépriser après, et ne justifies-tu pas chaque jour par tes torts tous les reproches intentés contre toi ? O Gave ! <> mon ami ! elle ne sait pas qui elle offense, l'ingrate ; je veux sur elle seule venger mon sexe entier, je veux lui
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faire pleurer en larmes de sang et ses torts et ceux de tous les êtres qui lui ressemblent... Dans le commerce que tu as eu avec ce fripon de Williams, Gave, t'es-tu procuré de son écriture ? — En voici. — Donne... Bien... Porte aussitôt ce billet chez Jonhson, chez ce coquin qui a l'art de contrefaire si bien toutes les écritures ; qu'il imite à l'instant celle-ci, qu'il transcrive du caractère de Williams les lignes que je vais te dicter. Gave écrit, il porte le billet ; Jonhson le copie, et la veille du départ de miss Henriette elle reçoit, sur les sept heures du soir, la lettre qu'on va lire, de la main d'un homme qui lui assure qu'elle est de Williams, et que ce malheureux amant en attend la réponse avec la plus vive impatience.
« On est au moment de m'arréter pour une dette bien plus forte encore que l'argent que je puis avoir ; il est certain que de puissants ennemis se mêlent de tout ; à peine aurai-je peut-être le temps de vous embrasser une dernière fois ; j'attends ce bonheur et vos conseils ; venez seule consoler un instant, au coin des jardins de Kinsington, le malheureux Williams, prêt à expirer de douleur si vous lui refusez cette grâce. »
Henriette se désole après avoir lu ce billet, et dans la crainte que tant d'imprudence ne refroidisse enfin les bontés de sa mère, elle se détermine à lui cacher cette nouvelle catastrophe, à se munir du plus d'argent qu'il lui sera possible et à voler au secours de Williams... Un moment elle réfléchit au danger de sortir à une telle heure... mais que peut-elle appréhender du lord ? Elle le croit parfaitement la dupe des feintes de sa mère et de son amie lady Wateley : ces deux femmes et elles n'ont pas cessé de le recevoir; Granwel lui-même n'eut jamais l'air plus calme... Que peut-elle donc en redouter?... Peut-être agira-t-il contre Williams, peut-être est-ce lui qui est encore cause de ce nouveau revers ; mais le désir de nuire à un rival qu'on ne cesse de craindre n'est pas une raison pour attenter encore à la liberté de celle dont on doit être sûr.
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Faible et malheureuse Henriette, telles étaient tes folles combinaisons ! l'amour, qui te les suggérait, les légitimait toutes ; tu ne songes pas que le voile n'est jamais plus épais sur les yeux des amants que quand le précipice est prêt à s'ouvrir sous leurs pas... Miss Stralson envoie prendre des porteurs, et elle se rend au lieu indiqué... La chaise arrête... on l'ouvre... — Miss, lui dit Granwel en lui tendant la main pour en sortir, vous ne m'attendiez pas là, j'en suis sûr ; c'est pour le coup que vous allez dire que le fléau de votre vie s'offre à tout instant à vos yeux... Henriette jette un cri, elle veut s'arracher et fuir... — Doucement, bel ange, doucement, dit Granwel en lui mettant le bout d'un pistolet sur le sein et lui faisant voir qu'elle est entourée, n'espérez pas m'échapper, miss, non, ne l'espérez pas... je suis las d'être votre dupe... il faut que je sois vengé... Silence donc ou je ne réponds pas de votre vie... Miss Henriette, privée de l'usage de ses sens, est emportée vers une chaise de poste, où le lord s'élance avec elle, et sans arrêter une minute on arrive au nord de l'Angleterre dans un vaste château isolé que possédait Granwel sur les frontières de l'Ecosse.
Gave était resté à l'hôtel du lord : il était chargé d'observer et de donner exactement, par de prompts courriers^ des nouvelles précises de ce qui se passait à Londres.
Deux heures après le départ de sa fille, lady Stralson s'aperçoit qu'elle est sortie ; sûre de la conduite d'Henriette, elle ne s'en inquiète pas d'abord ; mais quand elle entend sonner dix heures, elle frémit et soupçonne de nouveaux pièges... Elle a oie chez Williams... elle lui demande, en tremblant, s'il n'a point vu Henriette... Sur les réponses de ce malheureux amant, elle s'eflraye encore davantage. Elle dit à Williams de l'attendre, elle se fait conduire chez lord Granwel... On lui répond qu'il est malade... Elle fait dire qui elle est, bien certaine qu'à ce nom le lord doit laisser entrer. Même réponse ; ses soupçons redoublent ; elle revient chez Williams, et tous deux, horriblement émus, vont à l'instant trouver le
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premier ministre, dont ils savent que Granwel est parent. Ils racontent leurs malheurs, ils certifient que celui qui trouble aussi cruellement leur vie, que celui qui est la seule cause de tout ce qui leur arrive, que le ravisseur, en un mot, de la fille de l'une et de la maîtresse de l'autre n'est aut»e que lord Granwel... — Granv/el! dit le ministre étonné... mais savez-vous qu'il est mon ami... mon parent et que quelque légèreté que je lui suppose, je le crois pourtant incapable d'une horreur?... — C'est lui, c'est lui, milord, répond cette mère désolée ; faites approfondir, et vous verrez si nous vous en imposons. On envoie sur-lechamp à l'hôtel du lord ; Gave, n'osant en imposer aux émissaires du premier ministre, fait dire que Granwel est parti pour une tournée dans ses biens ; ce rapport joint aux soupçons et aux plaintes de la mère d'Henriette ouvre enfin les yeux du ministre. — Madame, dit-il à lady Stralson, allez avec votre ami vous tranquilliser chez vous, je vais agir ; soyez sûre que je ne négligerai rien de tout ce qui pourra vous rendre ce que vous avez perdu et rétablir l'honneur de votre famille.
Mais toutes ces démarches avaient pris du temps ; le ministre n'avait rien voulu entreprendre juridiquement qu'il n'eût au préalable reçu des conseils du roi, auquel Granwel était attaché par sa charge ; ces détails avaient donné à Gave la facilité de faire parvenir un courrier au château de son ami, et il en résulta que les événements dont il nous reste à rendre compte purent s'exécuter sans obstacles.
Granwel en arrivant dans sa terre, à force de calmer miss Henriette, avait obtenu d'elle de prendre un peu de repos, mais il avait eu soin de la placer dans une chambre de laquelle il lui était impossible de s'évader. Quelque peu d'envie que miss Stralson eût de dormir en ce cruel état, trop heureuse de pouvoir être quelques heures tranquille, elle n'avait encore fait aucune sorte de bruit qui pût faire soupçonner qu'elle était éveillée, lorsque le courrier de Gave arriva. De ce moment, le lord sentit que
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s'il avait envie de réussir il fallait presser ses démarches» Tout ce qui pouvait les assurer lui devenait égal ; quelque criminel qwe cela pût être, il était résolu à tout, pour\ u qu'il se ^ engeât et qu'il jouît de sa victime.
Le pis-aller, se disait-il, sera de l'épouser et de ne reparaître à Londres qu'avec le titre de son mari ; mais dans la situation où tout se trouvait, d'après ce que venait de lui apprendre le courrier de Gave, il vit qu'il n\Turait le temps de rien s'il ne calmait sur-le-champ l'orage qui se formait sur sa tête, et il conçut aisément que pour y parvenir il fallait nécessairement deux choses : tranquilliser lady Stralson et s'assurer de Williams ; une ruse abominable, un crime plus odieux encore venaient à bout l'un de l'autre et Granwel, à qui rien ne coûtait dès qu'il s'agissait d'assouvir ses désirs, n'eut pas plus tôt enfanté ces horribles projets qu'il ne songea plus qu'à leur exécution. Il fait attendre le courrier et se présente chez Henriette ; il y débute par les propositions les plus insultantes, et, selon sa coutume, Henriette les élude à force d'art ; c'est ce que voulait Granwel, il ne demandait qu'à lui faire employer toute sa séduction, afin d'avoir l'air d'y succomber encore et de la prendre dans les mêmes pièges qu'elle avait usage d'employer contre lui. Il n'est rien que miss Stralson ne fasse pour renverser les projets que milord affiche ; pleurs, prières, amour, tout s'oppose indistinctement, et Granwel, après bien des combats, ayant enfin l'air de se rendre, tombe lui-même avec perfidie aux genoux d'Henriette. — Cruelle fille, lui dit-il en arrosant ses mains de larmes feintes de repentir, ton ascendant est trop marqué, tu triomphes sans cesse, et je me rends enfin pour jamais... C'en est fait, miss, vous ne trouverez plus en moi votre persécuteur, vous n'y verrez plus que votre ami ; plus généreux que vous ne pensez, je veux être avec vous capable des derniers efforts du courage et de la vertu ; vous voyez tout ce que je serais endroit d'exiger, tout ce que je pourrais demander au nom de l'amour, tout ce que je pourrais obtenir de la
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violence; eh bien, Henriette, je renonce à tout; oui, je veux vous contraindre à m'estimer, à me regretter peutêtre un jour... Apprenez, miss, que je n'ai jamais été votre dupe, vous avez beau feindre, vous aimez Williams... miss! c'est de ma main que vous allez le recevoir... Obtiendrai-je à ce prix le pardon de ce que je vous ai fait souffrir de maux ?... En vous donnant Williams, en réparant de ma fortune même les revers que la sienne vient d'éprouver, aurai-je acquis quelques droits au cœur de ma chère Henriette et me nommera-t-elle encore son plus cruel ennemi?... — O généreux bienfaiteur 1 s'écrie la jeune miss, trop prompte à saisir la chimère qui vient la caresser un instant, quel dieu vient vous inspirer ces desseins, et comment est-il que vous daigniez changer aussi promptement la destinée de la triste Henriette ? Vous me demandez quels droits vous aurez acquis sur mon cœur? Tous les sentiments de ce cœur sensible qui n'appartiendront pas au malheureux Williams seront à jamais à vous, je serai votre amie, Granwel... votre sœur... votre confidente ; uniquement occupée de vous plaire, j'oserai vous demander pour unique grâce de passer ma vie près de vous et d'en employer tous les instants à vous témoigner ma reconnaissance... Ah 1 réfléchissez-y, milord... les sentiments d'une âme libre ne sont-ils pas préférables à ceux que vous vouliez arracher ? Vous n'auriez jamais eu qu'une esclave dans celle qui va devenir votre plus tendre amie. — Oui, miss, vous la serez cette amie sincère, dit Granv/el en balbutiant ; j'ai tant à réparer vis-à-vis de vous qu'au prix même du sacrifice que je vous fais je n'ose pas me croire encore quitte; j'attendrai tout du temps et de mes procédés. — Que dites-vous, milord ? Que mon âme vous est peu connue 1 Autant les oflenses l'irritent, autant le repentir l'entr'ouvre, et je ne sais plus me souvenir des injures de celui qui fait un seul pas pour en obtenir le pardon. — Eh bien, miss, que tout s'oublie de part et d'autre, et donnez-moi la satisfaction de préparer moi-même les
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nœuds que vous désirez tant. — Ici? répondit Henriette avec un mouvement d'inquiétude dont il lui fut impossible d'être maîtresse ; j'avais cru, milord, que nous allions repartir pour Londres. — Non, ma chère miss, non je mets toute ma gloire à ne vous y ramener que sous le titre de l'épouse du rival auquel je vous cède... Oui, miss, je veux en vous montrant apprendre à toute l'Angleterre à quel point la victoire a dû me coûter ; ne vous opposez point à ce projet dès que j'y trouve à la fois mon triomphe et ma tranquillité ; écrivons à votre mère de se calmer, mandons à Williams de se rendre ici, célébrons-y promptement cet hymen, et repartons dès le lendemain. — Mais, milord, ma mère ? — Nous lui demanderons son consentement ; elle est bien loin de le refuser, et ce sera lady Williams qui viendra lui en rendre grâces. — Eh bien I milord, disposez de moi ; pénétrée de tendresse et de reconnaissance, m'appartient-il de régler les moyens par lesquels vous daignez travailler à mon bonheur ; faites, milord, j'approuve tout... et trop entière aux sentiments que je vous dois, trop occupée de les éprouver et de les peindre, j'oublie tous ceux qui pourraient m'en distraire.
— Mais, miss, il faut que vous écriviez... — A Williams ?
— Et à votre mère, miss ; ce que je dirais persuaderait-il comme ce que vous écrirez vous-même ? On apporte tout ce qu'il faut, et miss Henriette trace les deux billets suivants :
Miss Henrielle à Williams
« Tombons tous deux aux pieds du plus généreux des hommes ; venez m'aider à lui témoigner la reconnaissance que nous lui devons l'un et l'autre ; jamais sacrifice ne fut plus noble, jamais fait avec autant de grâces et jamais plus entier : milord Granwel veut nous unir lui-même, Williams, c'est sa main qui va serrer nos nœuds... Accourez... embrassez ma mère, obtenez son aveu et dites-lui que bientôt sa fille jouira du bonheur de la serrer dans ses bras. M
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La même à sa mère
« Au moment d'inquiétude le plus affreux succède le calme le plus doux : Williams vous montrera ma lettre, ô la plus adorée des mères. Ne vous opposez, je vous en conjure, ni au bonheur de votre fille ni aux intentions de milord Granwel, elles sont pures comme son cœur ; adieu, pardonnez si votre fille, toute livrée aux sentiments de la reconnaissance, peut vous exprimer à peine ceux dont elle brûle pour la meilleure des mères. »
Granwel joignit à ces billets deux lettres qui assuraient et Williams et lady Stralson du bonheur qu'il se faisait de réunir deux personnes dont il voulait devenir l'ami le plus tendre, et il chargeait Williams de prendre chez son notaire, à Londres, dix mille guinées qu'il le suppliait d'accepter pour présent de noces; ces lettres étaient remplies d'affection, elles portaient un tel caractère de franchise et de naïveté qu'il était impossible de ne pas y ajouter foi ; le lord écrivit en même temps à Gave et à ses amis d'apaiser la rumeur publique, de calmer le ministre et de répondre que l'on verrait bientôt à Londres de quelle manière il réparait ses fautes. Le courrier repart avec ses dépêches ; Granwel ne s'occupe plus qu'à combler miss Stralson de bons procédés, afin, disait-il, de lui faire oublier de son mieux tous les crimes qu'il avait à se reprocher envers elle... et dans le fond de son âme le monstre triomphait de l'avoir à la fin emporté de ruses sur celle qui depuis si longtemps l'enchaînait par les siennes.
Le courrier du ravisseur d'Henriette arrive à Londres au moment où le roi venait de conseiller au premier ministre d'employer toutes les voies de la justice contre Granwel... Mais lady Stralson, pleinement la dupe des lettres qu'elle reçoit, croyant d'autant mieux à leur contenu qu'elle est accoutumée aux victoires d'Henriette sur Granwel, vole à l'instant chez le ministre ; elle le conjure de ne faire aucune poursuite contre le lord, elle lui rend