LES CRIMES DE L^MOL'R
compte de ce qui se passe ; tout s'apaise, et Williams s'apprête au départ. « Ménage cet homme puissant et dangereux, lui dit lady Stralson en l'embrassant, jouis des triomphes que ma fille a remportés sur lui, et revenez promptementtous deux consoler une mèrequivousadore. » Williams part, mais sans prendre le superbe présent que lui destine Granwel ; il ne daigne pas même s'informer si cette somme l'attend ounon , cette démarche eût eu l'apparence du doute, et ces braves et honnêtes gens sont loin d'en avoir. Williams arrive... Grand Dieu I... il arrive... et ma plume s'arrête, elle se refuse au détail des horreurs qui attendent ce malheureux amant. O furies de l'enfer ! accourez, prêtez-moi vos couleuvres ; que ce soit de leurs dards étincelants que ma main trace ici les horreurs qui me restent à décrire encore.
— O ma chère Henriette, dit Granwel, en entrant le matin chez sa captive, avec l'air du bonheur et de la joie, venez jouir de la surprise que j'ai eu l'art de vous ménager ; accourez, chère miss, je n'ai voulu vous montrer Williams qu'au pied même des autels où il va recevoir votre main... suivez-moi, miss, il vous attend. — Lui, milord... lui, grand Dieu î... Williams... il est à l'autel... et c'est à vous que je le dois... O, milord, permettez-moi que je tombe à vos genoux... les sentiments que vous m'inspirez l'emportent aujourd'hui sur tout autre... (Et Granwel troublé...) — Non, miss, non, je ne peux pas jouir encore de cette reconnaissance, c'est le dernier instant où elle doit arracher du sang de mon cœur ; ne la montrez pas, miss, elle n'a plus qu'un jour à m'être cruelle... je la savourerai demain plusà l'aise... pressons-nous, Henriette, ne faisons pas attendre plus longtemps un homme qui vous adore et qui brûle de vous être uni.
Henriette s'avance... elle est dans un trouble... dans une agitation... à peine respire-t-elle, jamais les roses de son teint ne furent plus brillantes... Animée par l'amour et l'espoir, cette chère fille se croit au moment du bonheur... On arrive au bout d'une galerie immense que
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terminait la chapelle du château... O juste ciel ! quel spectacle 1... ce lieu sacré était tendu de noir, et sur une espèce de lit funèbre entouré de cierges ardents reposait le corps de Williams percé de treize poignards, tous encore dans les plaies sanglantes qu'ils venaient d'entr'ouvrir. — Voilà ton amant, perfide ! voilà comme ma vengeance le rend à tes indignes vœux, dit Granwel... — Traître I s'écrie Henriette, en réunissant toutes ses forces pour ne pas succomber dans un moment aussi terrible pour elle... Ah ! tu ne m'as point trompée ; tous les excès du crime doivent appartenir à ton âme féroce, il n'y aurait que la vertu qui m'eût surprise dans elle ; laissemoi mourir là, cruel, c'est la dernière grâce que je te demande. — Tu n'obtiendras pas cette faveur encore, dit Granwel avec cette fermeté froide, unique partage des grands scélérats... ma vengeance n'est goûtée qu'à demi, il faut en assouvir le reste ; voilà l'autel qui va recevoir vos serments ; c'est là que je veux entendre de votre bouche celui que vous allez me faire de m'appartenir à jamais.
Granwel veut être obéi... Henriette, assez courageuse pour résister à cette crise épouvantable... Henriette, en qui le désir de la vengeance réveille l'énerg'e, promet tout et retient ses larmes. — Miss, dit Granwel, dès qu'il est satisfait, croyez maintenant à ce que je vais vous dire : tous mes sentiments de vengeance sont éteints, je ne pense plus qu'à réparer mes crimes... Suivez-moi, miss, quittons cet appareil lugubre, tout nous attend au temple ; les ministres du Ciel et le peuple nous y devancent dès longtemps, venez y recevoir aussitôt ma main... Vous accorderez cette nuit aux premiers devoirs de l'épouse, demain je vous ramène publiquement à Londres et vous rends à votre mère comme ma femme.
Henriette jette des yeux égarés sur Granwel, elle croit être sûre de n'être pas trompée cette fois, mais son cœur ulcéré n'est plus susceptible de consolation... ; déchirée parle désespoir... dévorée du désir de la vengeance, il lui devient Impossible d'écouter d'autres sentiments...
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« Milord, dit-elle avec la tranquillité la plus courageuse, j'ai une si grande confiance à ce retour inattendu que je suis prête à vous accorder de bonne grâce ce que vous pourriez obtenir par la force ; quoique le Ciel n'ait pas légitimé notre union, je n'en remplirai pas moins cette nuit les devoirs que vous exigez ; je vous conjure donc de remettre la célébration à Londres ; j'ai quelques répugnances à la faire ailleurs que sous les yeux de ma mère. Peu vous importe, Granwel, dès que je vais de moi-même me soumettre à tous vos transports. »
Quoique Granwel eût réellement désiré devenir l'époux de cette tille, il ne voyait pourtant qu'avec une sorte de joie maligne qu'elle consentait encore à risquer d'être sa dupe, et prévoyant qu'après une nuit de jouissance il n'aurait peut-être plus autant de délicatesse, il consentit de tout son cœur à ce qu'elle voulait. Tout fut calme le reste du jour, on ne changea même rien de la funèbre décoration, étant essentiel que les ombres les plus épaisses de la nuit présidassent à l'inhumation du malheureux Williams.
— Granwel, dit miss Stralson à l'instant de se retirer, j'implore une nouvelle faveur : après tout ce qui s'est passé ce matin, serai-je la maîtresse de ne pas frémir en me voyant dans les bras du meurtrier de mon amant ? Permettez qu'aucun jour n'éclaire le lit où vous allez recevoir ma foi ; ne devez-vous pas cet égard à ma pudeur ? n'ai-je pas acquis par assez de maux le droit d'obtenir ce que j'implore ? — Ordonnez, miss, ordonnez, répond Granwel ; il faudrait que je fusse bien injuste pour vous refuser de telles choses. Je conçois trop facilement la violence que vous avez à vous faire, et je permets, de tout mon cœur, ce qui peut la diminuer. Miss s'incline et rentre chez elle, pendant que Granwel, enchanté de ses infâmes succès, s'applaudit en silence d'avoir enfin triomphé de son rival; il se couche; on emporte les flambeaux. Henriette est prévenue qu'elle est obéie et qu'elle peut, quand elle le voudra, passer dans l'appartement nuptial... Elle y vient.
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elle était armée d'un poignard qu'elle avait arraché ellemême du cœur de son amant... elle s'approche... Sous le prétexte de guider ses pas, une de ses mains s'assure du corps de Granwel, elle y plonge de l'autre l'arme qu'elle tient, et le scélérat roule à terre en blasphémant le Ciel et la main qui le frappe.
Henriette sort aussitôt de cette chambre ; elle gagne en tremblant le lieu funèbre où repose Williams ; elle tient une lampe à la main, de l'autre le poignard ensanglanté dont elle vient de servir sa vengeance... — Williams, s'écrie-t-elle, le crime nous désunit, la main de Dieu va nous rejoindre... reçois mon âme, ô toi que j'idolâtrai toute ma vie, elle va s'anéantir dans la tienne pour ne s'en séparer jamais... A ces mots, elle se frappe et tombe en palpitant sur ce corps froid que, par un mouvement involontaire, sa bouche presse encore de ses derniers baisers.
Ces funestes nouvelles arrivèrent bientôt à Londres. Granwel y fut peu regretté. Depuis longtemps ses travers l'y rendaient odieux. Gave, craignant d'être mêlé dans cette terrible aventure, passa sur-le-champ en Italie, et la malheureuse lady Stralson retourna seule à Herreford, où elle ne cessa de pleurer les deux pertes qu'elle venait de faire jusqu'à l'instant où l'Éternel, touché de ses larmes, daigna la rappeler dans son sein et la réunir, dans un monde meilleur, aux personnes chéries et si dignes de l'être que lui avaient enlevées le libertinage, la vengeance, la cruauté..., tous les crimes enfin nés de l'abus des richesses, du crédit, et plus que tout de l'oubli des principes de l'honnête homme, sans lesquels ni nous, ni ce qui nous entoure ne peuvent être heureux sur la terre.