ÉCRIT A LA BASTILLE WN AN AVANT LA RÉVOLUTION DE FRANCB
Histoire de Sophie
On me nomme Sophie, madame, dit-elle en s*adressant à M"' de Blamont, mais je serais bien en peine de vous rendre compte de ma naissance, je ne connais que mon père, et j'ignore les particularités qui ont pu me donner le jour. Je fus élevée dans le village de Berseuil, par la femme d'un vigneron qui se nomme Isabeau ; j'allais la joindre quand vous m'avez trouvée. Elle m'a servi de nourrice et m'a prévenue, dès que je pus entendre raison, qu'elle n'était point ma mère, et que je n'étais chez elle qu'en pension. Jusqu'à l'âge de treize ans, je n'ai eu d'autre visite que celle d'un monsieur qui venait de Paris, le même, à ce que dit Isabeau, qui m'avait apportée chez elle, et qu'elle m'assura secrètement être mon père. Rien de plus simple et de plus monotone que l'histoire de mes premiers ans, jusqu'à l'époque fatale où l'on m'arracha de l'asile de l'innocence, pour me précipiter, malgré moi, dans l'abîme de la débauche et du vice.
J'allais atteindre ma treizième année, lorsque l'homme dont je vous parle vint me trouver pour la dernière fois avec un de ses amis du même âge que lui, c'est-à-dire environ cinquante ans. Ils firent retirer Isabeau et m'examinèrent tous deux avec la plus grande attention. L'ami de celui que je devais prendre pour mon père fit beaucoup d'éloges de moi... j'étais, selon lui, charmante, faite à peindre... Ilélas ! c'était la première fois que je l'entendais
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dire, je n'imaginais pas que ces dons de la nature dussent devenir l'origine de ma perte... qu'ils dussent être la cause de tous mes malheurs ! L'examen des deux amis était entremêlé de légères caresses; quelquefois même on s'en permettait où la décence n'était rien moins que respectée... ensuite tous deux se parlaient bas... je les vis même rire... Eh quoi ! la gaîté peut donc naître où se médite le crime? L'âme peut donc s'épanouir au milieu des complots formés contre l'innocence ? Tristes effets de la corruption I que j'étais loin d'en augurer les suites 1 Elles devaient être bien amères pour moi. On fit revenir Isabeau...
— Nous allons vous enlever votre jeune élève, dit M. Delcour (c'est le nom de celui qu'on m'avait dit de regarder en père) ; elle plaît à M. de Mirville, dit-il en montrant son ami, il va la conduire à sa femme, qui en prendra soin comme de sa fille...
Isabeau se mit à pleurer, et, me jetant dans ses bras aussi chagrine qu'elle, nous mêlâmes nos regrets et nos pleurs...
— Ah 1 monsieur, dit Isabeau en s'adressant à M. de Mirville, c'est l'innocence et la candeur mêmes, je ne lui connais nul défaut... je vous la recommande, monsieur, je serais au désespoir s'il lui arrivait quelque malheur...
— Des malheurs ? interrompit Mirville, je ne vous la prends que pour faire sa fortune.
Isabeau. — Que le ciel au moins la préserve de la faire aux dépens de son honneur !
Mirville. — Que de sagesse dans la bonne nourrice I On a bien raison de dire que la vertu n'est plus qu'au village.
Isabeau, à M. Delcour. — Mais vous m'aviez dit, ce me semble, monsieur, à votre dernière visite, que vous la laisseriez au moins jusqu'à ce qu'elle eût rempli ses premiers devoirs de religion.
Delcour. — De religion?
Isabeau. — Oui, monsieur.