RESULTATS ECONOMIQUES DU PAIEMENT DE LA CONTRIBUTION DE GUERRE
Le système monétaire français, d'après la loi du 7 germinal an XI et celles postérieures. - Les débats soulevés par diverses propositions de réformes. — Arguments pour et contre le bi - métallisme. — La conférecce de 1881, en France. — La monnaie universelle. — Les effets de la contribution de guerre de 1871.
L'Or et largent ; cet ouvrage présente un rapport avec le précédent. Wolowski, dans la Question des banques, a voulu arrêter la propagation des idées contraires au privilège. Dans VOr et l'argent^ il se mêle à l'agitation qui n'a cessé de régner, sous l'Kmpire, autour de la question de l'étalon monétaire, et il 3^ a soutenu le système en vigueur en vertu de notre loi du 7 germinal an xi.
Nous compléterons l'analyse que nous en présentons par celle d'une brochure écrite postérieurement et où l'auteur consigne quelques nouvelles observations sur le même sujet. C'est celle que nous avons déjà citée et qui porte ce
titre : Résultats économiques du paiement de la contribution de guerre^ en Allemagne et en France \ Paris, 1874,
Le livre, outre diverses annexes, contient un mémoire sur la question monétaire, lu le 7 octobre 1868, à la séance des 5 académies de rinstitut, diverses indications à l'appui, l'historique de la loi de Tan xi et l'analyse des travaux qui l'ont suivie, particulièrement sous le 2" Empire. Dans le mémoire, Wolovvski, s'attachant d'abord à la question de mots, démontre l'inexactitude des expressions d'étalon monétaire^ double étalon^ par lesquelles on caractérise la mesure des valeurs et notre système.
« L'étalon, dit-il, est une mesure fixe, en général différente de la matière à mesurer et qui ne sert pas à d'autre usage; mais le franc est lui-même une valeur, valeur invariable, ayant le pouvoir d'acquisition et constituant une marchandise. Il faut dire que nous avons la monnaie en double, deux types de ce que les Anglais nomment légal tcnder^ et se demander si nous remplissons mieux le but, qu'on ne peut qu'approcher d'ailleurs, la fixité de la substance employée pour l'outillage monétaire, la stabilité de la valeur qu'elle constitue. »
La loi de l'an xr a, d'abord, assuré la fixité matérielle de Tévaluateur des valeurs, en le rattachant au S3^stème métrique, en vue de prévenir les caprices du Gouvernement qui, sous l'ancien régime, avait fait varier, plus qu'en aucun état d'Europe, la valeur des monnaies. Puis, en vue d'assurer autant que possible la fixité économique, afin de constituer la mesure des valeurs dont la valeur même variât le moins possible, elle a choisi les deux métaux précieux. Or, ce système a pour lui l'autorité des anciens écrivains, qui, sans soulever cependant le problème de Tétalon unique, ont étudié les qualités de la monnaie, depuis les Grecs jusqu'aux Economistes^ en passant par ceux du Moyen-âge. Parmi ces derniers figurent Nicole Oresme
et Copernic, auxquels Wolowski a consacré une étude spéciale (Paris, 1864), formant un volume où il a développé ses idées sur la monnaie et la confirmation qu'elles puisent dans ses origine*.
M. Roscher, correspondant de Wolowski et professeur d'économie politique à Leipzig, y avait, peut-on dire, découvert le Iraiciic du premier précurseur des économistes français, dont les sages conseils, donnés à Charles v, contrastèrent si hautement avec les détestables pratiques monétaires de l'ancienne monarchie. La publication faite avec luxe par Wolowski fit connaître, en latin et en français, les idées de deux auteurs supérieurs à leur temps et qui auraient été encore lus avec fruit par les législateurs du début de ce siècle.
Leur système de la double monnaie en tous cas est aussi recommandé par l'expérience universelle.
Il est nécessaire d'exposer ce S3'stème et les modifications qu'il a reçues, pour comprendre la discussion à laquelle il donne encore lieu et où Wolowski a joué un grand rôle.
La loi du 7 germinal an xr prend comme étalon monétaire une pièce du poids de 5 grammes, en alliage d'argent à 0.9, qu'elle ordonne de frapper, ainsi que ses sousmultiples. D'autre part, elle ordonne la création des deux pièces d'or, de 20 et 40 fr. au poids de 6.45 la première, d'un alliage aussi au titre de o.i).
Par là même, comme on l'a fait observer, le législateur français a fixé le prix du kilogramme d'argent à 222 fr. celui du kilogramme d'or à 3,414. *'" ■> ^^-^ c'"» conséquence, un rapport constant entre leurs valeurs de r à i5 1/2.
Cette déclaration a été souvent et vivement attaquée ; soit, au point de vue dc-s principes, comme contraire à la science économique, proscrivant la taxe des marchandises et, par conséquent, la détermmation légale du rapport de
leurs valeurs ; soit à l'aide de l'enseignement des faits, comme une cause de crises monétaires.
Le progrès des communications et du commerce international ; joint à cela, le développement des mines, qui ont donné plus abondamment tantôt l'un, tantôt l'autre, des deux métaux précieux ; telles ont été les causes de fréquents mouvements d'oscillation, amenant l'avilissement de certaines valeurs monétaires, dans un pays ou dans une portion du monde; Texportation des monnaies du métal diffèrent, selon l'enseignement du théorème de Gresham et, par suite, des crises monétaires plus ou moins étendues.
En i8oS, il y avait environ 800 millions d'or, circulant chez nous; on n'en trouvait plus que 200, en i838.
Les tiraillements résultant de ces oscillations de valeur ont inspiré assez généralement la politique commerciale des gouvernements en ce sens qu'ils en restreindraient la source, en supprimant l'un des deux métaux précieux comme monnaie légale et, dans les petits états où la quantité frappée rendait ce système facilement applicable, on est devenu monométalliste.
Quant, après 1848, l'or se multiplia en Europe, par suite de la découverte des mines si riches de la Californie, dont quelques-unes, se montrant à l'état d'affleurement, fournirent, tout de suite, avec une abondance extraordinaire, (la production annuelle de l'or fut quasi-quadruplée, à cette époque : de 54,769 kilogrammes, dans la période décennale 1841-1850, elle s'éleva, dans les deux périodes quinquennales suivantes, d'abord, à 197,515 ; ensuite, à 2oG,o58j ; ce métal fut démonétisé par la Hollande, la Suisse et la Belgique. Mais ces deux derni-ers pays durent revenir sur cette résolution.
On avait rêvé en pensant qu'un métal unique aurait, parlà même, une valeur fixe.
La Suisse, par exemple, redevenue bi-métalliste, depuis
[85o, n'avait plus, pour ainsi dire, que de l'or, quoiqu'elle n'en eût pas frappé, quand, en i8<3o, résolue à remplacer ses pièces d'argent, elle prit le parti, pour éviter ou l'exportation ou la fonte, d'abaisser le titre d'un dixième de plus, soit à 0,8.
Cette résolution ne mit pas fin au malaise dont souffrait la Suisse et dont, malgré l'activité d'un marché bien plus ample, bien plus capable d'y résister, souffrirent bientôt tous les états d'Occident, à savoir le drainage de la monnaie d'argent.
L'industrie des tissus était obligée d'aller chercher ses matières premières dans des marchés neufs ; c'est-à-dire que la maladie du ver à soie nous appelait à nous fournir au Japon ; qu'après i8(3o, la guerre de sécession nous imposait d'aller chercher le coton dans l'Inde et, comme nous n'avions pas de relations commerciales, de débouchés ouverts en ces pays, qui préféraient l'argent, ne pouvant les payer en compensation et en remises, il fallait nous acquitter avec notre monnaie blanche.
La France suivit, en 1864, l'exemple de la Suisse, en abaissant à 833 millièmes le titre de l'alliage des monnaies inférieures, sans admettre tout entière la proposition faite à ce sujet. Aussi la mesure fut bientôt reconnue insuffisante.
L'Italie avait dû, presque en même temps que la Suisse, abaisser le titre de sa monnaie d'argent ; mais s'était arrêtée à o,835. Enfin la Belgique, restée au titre de 0,900, demanda une conférence pour une entente entre les pays suivant le système de la loi de germinal. La majorité des représentants 3' proposa de démonétiser toute la monnaie d'argent et d'adopter l'étalon unique, d'or. Mais la prépondérance de la France fit décider le maintien partiel de celui d'argent.
C'est ainsi que, en i8(>5, les quatre états, la Suisse, la Belgique, l'Italie, la France, dits des races latines, formé-
rent TLinion monétaire, confirmée chez nous par la loi de juillet 1866 et dont les bases sont les suivantes :
Conservation, en principe, du double étalon ;
La monnaie d'or frappée, au titre de 0,9, dans les types créés en l'an xi et ceux ajoutés depuis ;
La pièce de 5 francs en argent frappée de même et jouissant du caractère de monnaie [légal tender)^ avec pouvoir libératoire indéfini.
Les pièces de valeur inférieure, appelées divisionnaires, frappées à o,835 et démonétisées, comme l'argent anglais, c'est-à-dire n'ayant cours légal que pour 5o francs au maximum en chaque paiement.
Un tel système donne lieu à la double observation que voici : il est éminemment illogique et évidemment transitoire.
Illogique, car l'étalon monétaire, base du système monétaire français, le franc, n'existe plus matériellement. Celui qui paye avec 5 des pièces qu'on nomme encore ainsi, fournit à son créancier o,oG5 de moins, sur un poids de 2 5 grammes d'alliage, que s'il remettait une pièce de 5 francs d'argent iTt-'cu contient gr. '22,500 d'argent pur et les cinq pièces d'un franc seulement gr. 20,875 ; la difterence à 222 fr. les kil. taxe légale, pour gr. 1,025, est de fr. o,36); et cependant la loi, qui l'y autorise, le déclare tout aussi bien libéré.
Transitoire, car le système de la loi de germinal est ainsi théoriquement ruiné, dans son ensemble, même dans ce qu'il a d'essentiel, sa base métrique ; il suffirait d'abaisser à o,835 le titre de notre écu, de le rendre ainsi le multiple exact du franc, pour le ruiner entièrement; or la logique Tcxige et les motifs qui ont fait entamer ce système semblent en demander l'abandon complet.
Et pourtant voilà vingt ans qu'on vit dans la crise monétaire d'argent à laquelle nous faisons allusion ! Mais cette
période a été remplie par les débats que comporte une aussi grave mesure.
En 1867, en vue de la conférence internationale, dont nous parlerons plus loin, une commission spéciale fut constituée auprès du ministère des finances, pour étudier les questions relatives aux bases de la circulation monétaire.
Wolowski en faisait partie et y joua un rôle très-marqué, en soutenant le bi-métallisme, c'est-à-dire le maintien de la loi de germinal. Il était, sur ce terrain, en compagnie, par exemple, de MM. Dutilleul,Gouin, Louvet et Pelouze.
La discussion se concentra sur une question ainsi posée :
« Quel est le système préférable, de l'étalon unique ou du double étalon, dans une législation monétaire, à priori ? »
Et les deux tiers des commissaires se prononcèrent pour le double étalon.
« Si telle était leur conviction, dit Wolowski, dans l'hypothèse vague d'une législation monétaire à priori^ combien la même solution ne devient-elle pas plus forte, quand il s'agit de porter atteinte à une législation qui fonctionne depui'^ soixante-dix ans et à laquelle se rattachent tant de graves intérêts, qu'on risquerait de heurter, de compromettre, de léser arbitrairement ? »
Mais certains hommes influents du Gouvernement provoquèrent aussitôt une nouvelle manifestation, conformément à la volonté qu'ils avaient inspirée à l'Empereur. On fit examiner si, en particulier, en vue d'une entente internationale sur les bases de la circulation monétaire, l'étalon unique ne serait pas préférable. C'est en ce sens que les
sentiments cosmopolites de Napoléon III s'étaient laissés influencer, et nous n'hésitons pas, quant à nous et, contre Topinion de WoIowski,à déclarer que l'étalon unique, à ce point de vue, est bien préférable. Voila ce qui amena à des conclusions contraires à celles de i8()7 la commission, constituée le 22 juillet 1868, d'éléments analogues, quoique réunis en plus grand nombre et avec plus d'apparat.
Elle comptait seize membres. Wolowski ne pouvait pas être laissé à l'écart : c'eût été condamner le bi-métallisme, sans en entendre le meilleur avocat. Il était donc encore là, pour le défendre, appuyé de MM. Dutilleulet Louvet toujours et, de plus, des représentants de la Banque de France, M. Rouland, le gouverneur, M. de Waru, l'un des régents.
Le rapport est de M. Bordet, maître des requêtes, nommé d'abord secrétaire, ensuite rapporteur ; ce rapport, en date du 5 mars 1869, dit que, en résumé, la commission est d'avis :
1" Que le simple étalon est préférable pour le commerce intérieur et surtout au point de vue d'une entente internationale ;
2" Que toute équation légale, d'ailleurs, entre les valeurs des deux métaux, est en désaccord avec la science et les faits \
3" Que l'on continue, d'une façon modérée, la frappe des écus de 5 fr. dont le cours légal serait limité à la somme de cent francs.
Il n'est pas douteux que ces conclusions sont diamétralement opposées à celles de la commission de 1867, et au sentiment développé par Wolowski au sein de ces deux commissions.
Notre auteur en a fait la critique en ces termes :
« Le débat a roulé, en général, sur la question de forme plus que sur la question véritable. On s'est préoccupé
de la commodité de l'or et de la facilité que présenterait ce qu'on nomme un étalon unique, pour simplifier le calcul et pour faire parler partout la même langue monétaire. Mais la commission ne s'est pas livrée à un examen suflisammcnt approfondi de ce qui constitue la question économique par excellence, c'est-à-dire de l'influence qu'exerce sur la fixité du prix des choses, l'emploi simultané des deux métaux. On a peu étudié les résultats qu'entraînerait la suppression même partielle de l'argent, qui diniinuerait d'autant le stock métallique, en raréfiant et en contractant les instruments de la circulation, alors que la population accrue, les échanges multipliés, la production sans cesse augmentée, les transactions plus fréquentes, en réclament le cours de plus en plus actif. »
Wolowski a raison, certes, avec la minorité et les résolutions de la commission de 1868 n'ont pas une force suffisante pour détruire la portée de l'avis émis par celle qui venait de fonctionner, au ministère, l'année précédente. Son but restreint, d'où découlèrent ses préoccupations trop étroites, est attesté par le questionnaire. On v lisait :
(( La question de l'unité de l'étalon et la question de l'unitication monétaire internationale sont-elles absolument solidaires et tellement indivisibles, qu'elles ne puissent être résolues l'une sans l'autre et qu'il soit nécessaire d'adopter l'unité d'étalon, pour arriver à l'unification ? »
Question à laquelle M. Dumas fit substituer la rédaction affirmative suivante :
« Dans l'état présent de l'opinion publique, des délibérations, des conférences et des précédents diplomatiques, il semble qu'en adoptant l'unité d'étalon, on favoriserait le mouvement vers l'unification monétaire. »
L'antinomie n'est donc pas aussi grande, aussi inconciliable, qu'elle le parait au premier abord, entre les avis des deux commissions, et quant, à nous, si nous pensons,
avec la première, qu'il faut maintenir le double étalon et respecter le cours légal de la pièce de 5 francs argent, nous estimons, encore une fois, que son abandon et l'adoption de l'or comme légal tender aurait, surtout à Tépoque, favorisé les tentatives d'une entente internationale pour la monnaie.
C'est sur le terrain des intérêts du commerce intérieur, terrain bien autrement solide et pratique que celui du commerce extérieur, au point de vue de la circulation monétaire, qu'il aurait fallu, au contraire, se placer principalement pour donner une force doctrinale considérable aux déclarations de la commission.
Aussi qu'arriva-t-il ? Le ministère ne se sentit pas suffisamment appuyé pour une réforme du système séculaire suivi en France et il dut recourir à l'enquête devant le conseil supérieur du commerce, qui avait été demandée par divers commissaires, notamment M. Rouland, dans l'espérance que les intérêts négligés s'y feraient jour. Lors de cette enquête, qui se poursuivit en 1869- 1870, les déposants furent encore, en une grande mesure, influencés par les projets d'unification qui avaient cours et les partisans du monométallisme s'y trouvèrent de nouveau en minorité.
Wolowski y fit une déposition dont la longueur n'exclut pas la force et dans le même temps il livrait, comme un plaidoyer pour le bimétallisme, son livre à la publicité.
En résumé, trois systèmes se firent jour, à l'enquête :
1° Maintien du bimétallisme ; avec le maintien de la relation entre les deux monnaies ou, suivant une opinion particulière représentée par M Garnier, en supprimant le rapport légal ;
2° Adoption de l'étalon unique d'or, avec la pièce de 5 fr. comme base \
3° Adoption d'un étalon unique, dont la base serait ' nominale, le gramme d'or ; les pièces d'un poids décimal gradué, sans aucune indication de valeur.
Le troisième système se plaçait sur le terrain de la théorie, terrain trop étroit en pareille matière, et comptait peu d'adhérents parmi les hommes éclairés, livrés aux affaires, que l'enquête avait réunis.
Le premier recueillit les suflVages de MM. Rouland, de Rothschild, de Waru, Wolowski, Léon, André, Seyd, Dubois-Caplain, Decroix, auxquels il faut joindre la délibération prise par la chambre de commerce de Rouen.
Cinq chambres de commerce avaient envoyé la leur, ce qui, joint à 32 témoins entendus, faisait Sy dépositions. Or, sur ce nombre, 23, c'est-à-dire une grande majorité, se prononçait pour le second système, la réforme sur les bases, à peu près, des monnaies existantes en Europe, et, par conséquent, l'abrogation définitive de la loi de germinal.
Dans la délibération qui eut lieu au sein du conseil supérieur du commerce, la même majorité considérable se produisit dans le même sens, car '") membre votèrent pour le maintien du statu qiio et 17 en faveur de l'abrogation ; quelques-uns de ces derniers, toutefois, ne le votaient que conditionnellement, c'est-à-dire pour le cas où l'étalon unique d'or serait uniformément adopté, avec l'unification nionétaire, par les états chez lesquels nous avions le plus de relations commerciales.
Cette réserve détruisait la portée de leurs votes.
A la suite, au cours de 1870, le sénat fut saisi de la question par la voie du pétitionnement. Les objections les plus graves furent élevées contre les conclusions de la commission de 1868. Ce fut l'un même des adversaires de la loi de germinal, dans le domaine scientifique, M. Michel Chevalier, qui vint dire qu'on ne devait rien toucher au système monétaire français, sauf pour y substituer un système international.
« C'est une grave question, ajoutait-il, qui n'est pas urgente. Il faut, avant tout, faire adopter dans le monde
l'uniformité des poids et mesures et vider les difficultés préalables. Jusque-là, le besoin d'une réforme sera beaucoup plus idéal que positif, beaucoup plus théorique que pratique. »
On ne pouvait dire mieux, ni renvoyer plus sûrement les réformes aux calendes grecques. Le Sénat vota l'ordre du jour et la discussion fut close.
Les événements postérieurs ont longtemps empêché de la reprendre ; elle s'est rouverte pourtant par suite de l'altération de plus en plus grande du rapport légal entre les valeurs de Tor et de l'argent. Deux pas considérables ont été faits encore dans la voie de l'abrogation entière du système de germinal. C'est la loi du 5 août 1875, qui inaugure la suspension de la frappe des écus, c'est-à-dire de la monnaie d'argent restant à 0,9, et cette mesure bientôt étendue, par la convention de 1878, à l'union latine.
Les discours prononcés par Wolowski au sein des commissions de 1867 et 1868, surtout le mémoire lu le 7 octobre de cette dernière année, à la séance des 5 académies de l'Institut sont la base de son volume l'Or et l'argent^ ainsi que sa déposition dans l'enquête de 1870, qu'il }'• a annexée. Le tout, du reste, quoique formé encore d'appen dices, est assez bien relié, donne un livre non-seulement fait, mais encore d'une lecture agréable, d'une sérieuse valeur économique et qui n'a rien perdu de son intérêt.
Nous n'avons pu en dire autant de ce que l'auteur a publié sur la liberté et l'organisation de la circulation lidu-
ciaire. La cause qu'il a plaidéc avec insistance, quant au privilège, est pleinement gagnée, et quant à la limitation légale ou aux recommandations d'observer une échelle mobile dans la restriction de l'émission, la Banque de France, dont les billets constituent de vrais warants métalliques, aujourd'hui et jouissent du cours légal, se trouve tellement à côté des règles communes des banques d'émission, tellement en dehors des conditions où écrivait Wolov^'ski, que pour la circulation française, ses livres sur les banques n'ont guères qu'un intérêt historique.
Heureux encore l'auteur dont les ouvrages de discussion et de polémique recueillent ce bénéfice si enviable, de se condamner eux-mêmes à l'inutilité, par suite de leur propre succès !
Mais Wolowski, battu dans la commission de 18(^8, constitué en minorité dans l'enquête de 1870, a été impuissant à faire triompher ses idées sur le bimétallisme, et, à la veille de sa mort, il assista à cette mesure, qui dut lui sembler l'augure d'un abandon prochain, la suspension de la frappe des écus. Son opinion était devenue une singularité !
Wolowski n'était pas seul, certes, à croire aux inconvénients de la réforme : ils frappaient un très-grand nombre de bons esprits. Mais il était presque le seul à soutenir que les avantages de ce système n'avaient pas diminué et cette proposition, que, loin d'accroître les crises, le bimétallisme les rendait plus rares ; à l'image du pendulecompensateur, qu'il avait imaginée, pour exprimer cette opinion, son nom s'était attaché et il devint ainsi plus populaire encore.
Voici comment il justifiait son avis, au sein de la commission de 1868 :
« Je persiste à penser que, au point de vue de la circulation intérieure, il y a plus de sécurité avec deux métaux
qu'avec un seul. En effet, quand Tun des deux métaux vient à baisser de valeur au-dessous du rapport légal, de i5 et demie, les débiteurs ont intérêt à payer avec ce métal ; ils le recherchent de préférence et arrêtent ainsi la dépréciation.
» L'équilibre est donc mieux maintenu avec deux métaux qu'avec un seul et Texpérience faite depuis l'an xi est concluante, sur ce point. En effet, depuis l'an xi, les variations relatives des deux métaux ont été très-limitées. En Angleterre, au commencement du siècle, le rapport était de i5et quart ; en iBST', M. Dumas exprimait l'opinion qu'il était de i5 trois quarts. Cette situation dura jusqu'en i85o. »
Et, dans les Indications à la suite du mémoire :
« L'emploi de la double monnaie légale, loin de rendre les écarts de prix plus fréquents, les atténue. Les oscillations possibles sont renfermées dans des limites fort étroites. Quand cet avantage serait acquis au prix d'un léger sacrifice, ce serait une faible prime d'assurance payée pour acquérir la stabilité plus grande du prix régulateur et du sens des engagements.
« Mais, loin de payer cette prime, on la touche sur l'excédent du prix du métal devenu relativement moins abondant et plus recherché. Cette considération a complètement échappé aux partisans de la réforme radicale du système monétaire, qui sacrifient à la poursuite d'une véritable chimère le mode le plus simple d'arriver à l'établissement d'une monnaie internationale «
Dans4'enquête, l'un des déposants, M Biaise (des Vosges) s'attaque particulièrement et en ces termes, à l'opinion de Wolowski.
« Un Savant distingué, que je regrette d'avoir à combattre dans cette circonstance, a trouvé une image plus ingénieuse qu'exacte, en comparant le double étalon, la
faculté libératoire reconnue légalement aux deux métaux, à l'action du pendule-compensateur. Cette comparaison pèche par la base.
w Dans le pendule, les métaux de dilatation différente sont unis et solidaires ; ce qui procure des oscillations moyennes, aussi régulières que possible. Dans la circulation à double base monétaire, les métaux sont séparés ; ils agissent indépendamment l'un de l'autre. Ils obéissent isolément aux lois de l'offre et de la demande ; ce qui est précisément le contraire du pendule dont l'action pondératrice ne pourrait être obtenue que par le moyen d'un alliage des deux métaux.
» Est-ce là ce que l'on veut faire, comme certaines personnes l'ont proposé ?
» Non ; ni M. Rouland, au Sénat, ni M. Wolowski, dans les précédentes enquêtes et dans ses nombreux écrits, n'ont patronné cette conception. Ils se bornent à demander le maintien du statu quo^ pour augmenter le stock des approvisionnements et permettre au commerce de puiser et de verser, à son gré, dans la circulation, d'une part, le métal demandé pour d'autres emplois \ de l'autre, le plus abondant.
» Eh bien ! c'est précisément là ce que repoussent et combattent les personnes qui appuient la réforme monétaire et l'adoption d'un étalon unique. Elles s'en tiennent aux principes. Elles demandent que la monnaie métallique, qui ne sert pas seulement à solder les échanges, mais dont l'unité est le dénominateur du prix des choses, jouisse de la plus grande stabilité possible.
» Loin donc de donner les mains aux substitutions alternatives que permet le double étalon ; loin de regarder comme désirable une grande accumulation de métaux précieux, dont la conséquence certaine serait une dépréciation relative à leur valeur, et une nouvelle hausse du prix de
tous les objets de consommation, les partisans de la réforme (ou tout au moins celui qui parle) expriment Tavis qu'il est de la sagesse et de la prévoyance des gouvernements de prendre les mesures propres à prévenir cette dépréciation et il n'en est pas de plus efficace que la démonétisation de l'un des deux métaux, de celui qui est le plus variable et que de récentes découvertes minières, secondées par le progrès de la science, annoncent devoir se multiplier dans de grandes proportions. »
D'autres attaques, non moins vives, se sont produites à rencontre de la loi de germinal, et, comme la question de sa suppression définitive, en ce qui concerne l'argent, n'est point tranchée, comme elle est aujourd'hui pleine d'une nouvelle actualité, nous allons résumer les arguments présentés de part et d'autre, en les empruntant aux opuscules réunis ici par Wolowski et aux dépositions qui se produisirent avec la sienne à l'enquête.
Tous les économistes sont d'accord pour prêcher la condamnation des lois de taxe. Le gouvernement ne peut fixer le prix d'aucune marchandise, parce qu'il est impuissant à dominer les faits d'où dépend l'établissement des prix. Cet enseignement ferme et absolu de la science ne supporte aucune exception et, dès-lors, le S3^stème de la loi de germinal est condamné par elle, disent ses adversaires.
Se contentera-t-on de supprimer la fixation du rapport de valeurs entre les monnaies d'or et d'argent ? Mais la monnaie n'est autre chose qu'une marchandise dont l'Etat garantit la qualité, la quantité et fixe la valeur, en assurant sa stabilité autant qu'il dépend de lui. C'est pourquoi le législateur de germinal, en adoptant le bi-métallisme, a été amené à décréter un rapport légal entre la valeur de l'or et celle de Targent. Où il a eu tort, c'est en recourant aux deux métaux pour le monnayage. La fixité des mesures est leur première qualité. S'il est impossible de l'obtenir ri-
goureusement pour la monnaie, à raison de son caractère de marchandise, il faut du moins chercher à en approcher autant que possible. Or il n'est pas conteste sérieusement que, les variations de valeur se multipliant avec le nombre des métaux employés au monnayage, il y en a plus dans les états qui ont adopté l'or et Targcnt que dans les états voués au monométallisme.
La loi a beau dire que les deux métaux seront, Tun par rapport à l'autre, dans telle relation de valeur, l'un d'eux fait toujours prime et, dès que cette prime couvre les frais de transport ou de fonte, il disparait de la circulation. Il y a, pour cela, une force économique régulière et irrésistible, comme celles de la nature physique et fonctionnant dans les états bi-métallistes à l'instar d'une mécanique à trébuchet. Ce déversoir oscille autour du rapport de i5,53. Quand l'or vaut i5 fois et o.55 l'argent, ce métal peut arriver encore, dit M. Feer-Herzog, mais, à i5,56, l'or commence à ressortir par les frontières. En somme, vouloir posséder les deux métaux en monnaies, c'est se condamner spontanément à n'en avoir jamais qu'un ; tantôt l'un, tantôt l'autre. Les Anglais expriment cela en appelant spirituellement le bi-métallisme le système de l'étalon alternatif, {alternate standard)^ et le métal dont ce système assure la possession aux états bi-métallistes, servant d'exutoire aux autres, est toujours le métal déprécié; d'où suivent la diminution dans la fortune nationale, la perte dans le commerce intérieur, l'infériorité dans les relations commerciales au dehors.
Et en même temps que les créanciers souffrent dans l'exécution des contrats, leur débiteur prenant toujours la monnaie vile pour s'acquitter, les spéculateurs ont beau jeu dans les entreprises d'exportation et de fonte désastreuses pour le commerce. La loi elle-même favorise leur industrie, plus qu'aucune autre n'est protégée par les tarifs
douaniers. L'acheteur de métaux précieux est le seul qui ait une assurance gratuite contre la baisrse ; car, sous le régime de la loi de germinal, qui perniet aux particuliers de les faire frapper librement à la Monnaie, il est toujours sûr de revendre son or, frais déduits, 3437 fr. le kilog, et son argent 220, 56.
Pour se rendre compte de la dépréciation de Targent dans l'avenir, il ne suffit pas, selon la pensée que poursuivait M.Michel Chevalier, dans les questions qu'il posait, dans l'enquête, à M. Rouland, par exemple, de calculer le débit probable des mines de ce métal, par rapport à celui des mines d'or. Ce qui a plus d'importance que la production, c'est la consommation.
L'observation rétrospective des valeurs relatives des deux métaux, comparées avec l'abondance de leur production, fournit, à cet égard, une démonstration frappante. Dans le xvi" et lexvii" siècle,des mines d'argent d'une extraordinaire richesse, celles du Potosi et de Guanaxuato, cette Veta Madré, par exemple, veine d'une épaisseur de 5o m. ont versé des flots de métal qui ont eu pour effet de le déprécier et la production relative des mines d'or ou des mines d'argent explique bien l'élévation du rapport de la valeur du premier de ces métaux par rapport au dernier ; soit de 10, 5o en l'an i5oo, à 11,60 en 1600 et à 14,90 en 1700, d'après le tableau de l'économiste allemand Soetbeer. Mais, vers la fin du xv[['' siècle et pendant le xvni®, les gîtes aurifères du Brésil ont été découverts; ils ont fait arriver en Europe des quantités d'or jusque-là inconnues. Dans le xviii* siècle seul, ces quantités ont été le décuple de ce qui y était parvenu dans les siècles précédents et cependant la progression de valeur du métal n'a pas cessé sensiblement de s'élever. M. Soetbeer donne les chiffres de 14,90 pour 1700 ; 14,93 pour 1750 et 16,42 pour 1800. Il a fallu le concours des mines de l'Australie et surtout des
riches placers de la Californie, ouverts en 1848, pour faire quelque peu ficchir le rapport ; qui, dans le tableau que nous avons sous les yeux, tombe de ib^-jb, en 1840, à [5,28 en 1860; pour se relever bientôt à i5,3b et i5,6o.
Mais, dans les années suivantes, diverses causes ont élevé ce rapporta 16, à 17, jusqu'à iq. La cote de Londres, du 2(5 décembre 1878, donne 19,05. Michel Chevalier avait prophétisé, en annonçant le rapport de 18 à 20, dans 20 ans.
L'une de ces causes se trouve dans le ralentissement de la production de l'or. D'après un statisticien anglais, M. Giffen, elle aurait été, en mo3^enne annuelle : de i852 à 1856, de 29,933,000 livres sterling,soit 755,8o8,25o fr. ; de 1862 à 1866, de 22,760,000 livres sterling, soit 574, 6qo,ooo francs; de 1872 a 1875, de 19,200,000 livres sterling, soit 484,800,000 francs.
La dernière année étudiée par les staticiens, confirme cette progression régulièrement décroissante. Elle ne donne qu'une production, en poids, de 1 58,539 ^''- ^^ "^ ^^' passant guères, en valeur, 21 millions de livres sterling, environ 53o,ooo,ooo francs.
Si l'on tient compte de ce que la production annuelle de l'or, en quelques années du milieu du siècle, atteignait presque 900 millions de fr. on peut dire qu'elle a diminué de près de 5o °/o -, et, en tous cas, sur les moyennes de la période quinquemale i856-i8(m, la réduction n'est pas loin de 25.
En même temps, la production d'argent augmente. Les mines du Mexique donnent annuellement plus de 100 millions de francs de ce métal ; d'autres ont été découvertes, d'une richesse extraordinaire ; celles du Kentucky ; celles ouvertes antérieurement dans l'Etat de Nevada, notamment le Comstock et le White-pine, qui fournissent 80 millions ; de façon que, en somme, le tribut annuel apporté à la con-
sommation, estimé à 200 millions de francs en 1849, a, aujourd'hui, doublé.
Et cette surproduction augmentera bien encore : car il s'en faut de beaucoup que toutes les mines de la seule Amérique soient en exploitation. Le bureau général des terres a publié une carte géologique, dont Michel Chevalier a offert un exemplaire à l'Académie des sciences morales et politiques. Elle apparaît toute constellée de territoires argentifères !
Ne traitez pas cela comme une h3'^pothèse pure. La science lui donne des bases assurées et, si l'on s'abandonnait à ses inductions, nous serions plus alarmés encore. En divisant le poids du globe terrestre par son volume, on trouve une densité moyenne de 5,3. Or les eaux ne pèsent que i et les roches dures de la surface que 2,5. La différence tient donc à des masses des métaux les plus lourds, parmi lesquels l'argent tient, évidemment, une grande place. Si l'on ne tenait compte que des existences, la houille serait sans doute plus chère que l'argent.
Et que serait-ce, si l'on voulait considérer leur utilité relative !
Qu'on joigne à cela l'effet des démonétisations, qui se multiplient, naturellement !
Celle de l'Allemagne a pour nous, au point de vue matériel et moral, des effets considérables.
Wolowski se flattait, en 1870, malgré la convention conclue en iSSy entre la Prusse et le Wurtemberg, que les états du Nord resteraient bi-métallistes, et l'on sait que la réforme monétaire accomplie en 1872, dans l'Empire, a rendu disponible tout leur argent, soit 600,000,000 francs, en thalers. Tout dernièrement, on s'est bien applaudi de voir le bi-métallisme regagner un peu de terrain : les ventes d'argent avaient été suspendues et une agitation se produisait, au nom des économistes qui ont toujours lutté
contre l'adoption de l'étalon d'or, notamment Roscher, réminent professeur de Leipzig. Mais les pétitions tendant à un retour en arrière viennent d'être rejetées, à l'unanimité, dans le bimdesrath.
On s'inquiétait, il y a douze ans, de l'excédant des importations d'argent en France. Le chiffre de 82 millions en i865, doublé d'une année à l'autre, avait passé à i65 en [867. En même temps, les entrées d'or à la Banque diminuaient d'une façon effrayante. Le même émoi se renouvelle de nos jours. Les entrées d'argent, par exemple l'excédant de 32<3 millions en 1877, se retrouvent identiquement à la Banque, qui seule en accepte.
Son encaisse or, a'octobre iS7() à octobre 1880, en un an, a diminué de 140 millions ; en même temps, son encaisse argent allait augmentant, d'une somme presque égale.
Le développement de l'agriculture et de l'industrie aux Ktats-Unis, l'accroissement considérable des achats de l'Europe occidentale, dans ce pays, qui repousse les marchandises étrangères et les paiements en argent, commencent à donner lieu à un appel intense de l'or de l'Angleterre, de la France, de l'Allemagne.
Nous sommes, de ce chef, à la veille d'une nouvelle crise monétaire, nous venant de l'Amérique, comme celle, si prolongée, de i863.
C'est le régime auquel nous condamne notre loi de germinal : toujours des crises ! A celles qui naissaient des caprices de la production des métaux, s'ajoutèrent celles provenant du développement inégal de leur consommation ; maintenant que tous les états avancés abandonnent ce système suranné et recourent à l'or, pour monnaie unique, la démonétisation de l'argent est une nouvelle source de crises, dans les pays qui s'obstinent à en conserver l'usage. M. Leroy-Beaulieu,dans r£'cG«07;n.s/t', traite le bi-métallis-
me de système barbare et compare l'argent à la monnaie de Lycurgue.
Tel a été le langage des partisans de la réforme, et ils ont gagné du terrain depuis leur défaite.
Mais la loi de germinal, comme on l'a vu, à l'Enquête, au Conseil supérieur du Commerce, ainsi que dans les commissions, a trouvé bien des défenseurs convaincus.
Leurs deux principaux arguments, comme on l'a compris par le résumé que nous avons donné tout à l'heure de la discussion de la question par Wolowski, consiste, en déplaçant le terrain de cette discussion, à dire que le choix des monnaies n'est pas une question purement scientifique, où le Gouvernement jouisse d'une liberté entière et que la source la plus grave des plus grandes crises consisterait dans une démonétisation locale, et surtout générale, de l'argent.
M. Biaise (des Vosges) estime qu'il y a trop d'instruments d'échange et que ce serait un bien de les réduire. On se plaint de l'élévation des prix ; il a imaginé un remède héroïque d'avilir les marchandises en renchérissant le numéraire, savoir d'en supprimer la moitié.
D'après Levasseur, {question de l'oi"), le monde civilisé en possédait 3i milliards et demie, en 1848, dont 22 en argent et 9 et demie en or; de 1848 à 1868, il en aurait reçu 8 environ ; dont 5 et demie en or et 2 et demie en argent ; de façon que, à cette date, le stock d'argent serait d'environ 25 milliards sur 40. Newmarch, dressant sa statistique pour i856, [histoire des /^r/x), arrivait à peu près au même résultat et au total de 38 milliards ; comme Michel Chevalier, qui comptait 42 milliards.
Nous ne pensons pas, ainsi que M. Clément Juglar dans sa déposition remarquable à TEnquête, que le métal influe beaucoup sur les prix ; parce qu'on fait les affaires à l'aide des promesses de payer surtout et de la compensa-
tion. Mais nous ne sommes pas de ceux qui s'effraient de l'abondance du numéraire
Wolowski partageait cette manière de voir et, s'il s'alarmait, à l'époque, de l'accroissement du stock des instruments d'échange à l'aide des émissions de monnaie fiduciaire, il ne craignait pas de voir l'édifice des relations commerciales s'élever haut et large, sur ce qu'il appelait le terrain solide du ?tîétal^ et il aimait à répéter le mot de son beau-frère, Léon Faucher : « L'or n'a encore ruiné personne. »
Et surtout il se sentait saisi de respect devant les milliards de numéraire argent qu'il trouvait en possession ; il songeait au faisceau impénétrable d'intérêts que représente, rien qu'en France, une pareille masse :
« La double monnaie légale d'or et d'argent, écrivait-il, suffit à peitie, avec le concours du crédit^ auquel elle sert de base indispensable^ pour satisfaire les besoins progressifs de la richesse générale et pour réaliser la masse colossale des affaires nouées à l'époque actuelle.
» Ce qu'on appelle le double étalon n'a jamais existé à l'état de doctrine, et la science économique a parfaitement démontré qu'il n'y a point d'étalon de la valeur. Par l'emploi d'une locution vicieuse, on a singulièrement embrouillé un débat fort simple. Il ne s'agit point de poursuivre un idéal irréalisable, mais de fortifier un terrain pratique.
» La monnaie est l'instrument de la circulation. Faut-il, alors que les rapports universels se sont établis sur l'emploi presque général des deux métaux précieux, dans le monde, en écarter un, en brisant violemment l'équilibre des besoins et des ressources ? Telle est la difficulté capitale, qui n'a donné lieu qu'à une étude imcomplète, tant les meilleurs esprits ont de la peine à se détacher des précédents et à franchir le cercle dans lequel le débat dif la question monétaire s'est trop longtemps renfermé.
» Quand, au lieu de s'arrêter à la surface et de se borner au parallèle matériel des deux métaux, on pénètre au fond, pour apprécier l'influence qu'exercent les mouvements de la masse monétaire, prise dans son ensemble, on voit le problènic changer de face. Au lieu d'une difficulté technique à surmonter ou d'une commodité matérielle à faire prévaloir, on se trouve en présence de la fixité et de l'extension des rapports entre les hommes.
» Nous n'agissons pas dans le vide, mais dans un milieu que la succession de faits séculaires a formé et dont on ne saurait altérer l'essence sans s'exposer à un grave danger. L'emploi simultané de l'or et de l'argent n'est ni un problème de symétrie artistique, ni une question de goût. Il s'impose, comme une nécessité. Les divergences d'opinion ne sauraient se comprendre sur ce terrain. On sacrifie à l'idée d'une constitution arbitraire de la monnaie, alors que ce merveilleux engin du développement des sociétés humaines a été le résultat de la marche naturelle des choses. Le législateur n'a fait que sanctionner et régulariser les conséquences d'une pratique instinctive. Il a aidé, en la contrôlant, l'action des instruments de circulation ; il n'a point entendu lui faire violence.
» Aujourd'hui, l'on voudrait agir tout autrement ; mais la force des choses ne tarderait pas à se venger cruellement de la contrainte par laquelle on prétendrait la dominer, »
Sur ce terrain, à l'Enquête, Wolowski fut puissamment aidé par des hommes que leur situation autorisait à parler officiellement au nom de la pratique, plus qu'aucun des membres du conseil supérieur du commerce, nous voulons dire par les représentants de la Banque de France.
M. Roui and a fait raison des exagérations par suite desquelles on parlait de l'état constant de crise déterminé chez nous par le système de germinal ; de la France réduite,
avec son double étalon, à n'avoir jamais qu un type de monnaie, le plus vil ; tantôt l'or et tantôt l'argent.
On fait grand bruit, disait-il, de la prime à laquelle donnent lieu les métaux précieux et de leur exportation, de l'avantage que trouvent les débiteurs à se libérer toujours au rabais, au détriment de leurs créanciers. Mais cette prime, que fait l'une des monnaies sur l'autre, à certaines époques, ne se reconnait que dans le monde de la banque. Dans la vie bourgeoise, au contraire, parmi les petits marchands et les agriculteurs, on regarde si peu à la différence des monnaies ayant cours, que personne ne fait de difficulté à être payé en billon d'argent, plutôt qu'en écus, plutôt qu'en or ; et la somme que paie le débiteur en écus lui a coûté autant de peine à amasser qu'une somme légalement correspondante en or ; le créancier de son côté, n'en tire pas moins de profit. C'est grâce à la loi qu'il en est ainsi et il en serait autrement s'il fallait interroger la cote de la Bourse sur le rapport entre les deux métaux ou calculer le prix de l'or frappé, sous la garantie, seulement de l'Etat, en flans énonçant leur poids.
M. Rouland faisait ici justice des attaques contre la loi de germinal, émanées du système déjà développé en l'an XI et réédité par M. Garnier , d'après lequel l'État ne certifierait que la qualité et la quantité de l'or, par exemple ; système assurément très-acceptable pour les relations de certains commerces internationaux, où l'on paie en or, mais qui entraînerait une gêne extraordinaire dans les rapports innombrables du commerce intérieur, dans les mille transactions de tous les jours ; pour lesquelles nous serions ramenés en arrière, jusqu'à l'enfance de la vente, à l'usage de la balance, à la mancipation des douze tables et des Saxons.
Quant à l'exportation, au drainage permanent de l'encaisse de la Banque, son gouverneur aurait pu citer les
chiffres, au moment même où se poursuivaient les plus ardentes discussions sur cet effet de la loi de germinal. Cet encaisse s'élevait, à la fin de 1869, à plus d'un milliard dont 400 millions en argent et 600 en or. Onze ans après, en octobre 1880, époque défavorable certes, on constate encore près de 700 millions d'or, contre i3oo d'argent.
Les états de douane établissent, pour les quatre années 1875-1878, un excédent d'importation, en or, de 1646 millions.
Le stock qui en existe dans le pays est plus considérable encore. Sans doute, ce n'est qu'en pure théorie qu'il peut être question de démonétiser l'argent de tout le monde civilisé ; cette mesure ne saurait résulter que d'une convention, convention possible seulement dans le rapport d'un petit nombre d'états qui nous avoisinent ; par exemple, ceux formant l'union latine avec nous. Mais encore, ce serait un sacrifice immense et déplorable.
M. de Rothschild estimait le numéraire en argent de la France à un milliard, 5 ou 6 dixièmes -, celui de l'Europe entière, à trois ou quatre milliards. Le sacrifice de cette masse immense de numéraire aurait aussitôt ces deux conséquences, revenant à un appauvrissement lamentable des pays qui l'auraient consommé, savoir la diminution de la richesse existante et le germe de crises monétaires trèsprofondes, très-prolongées.
Wolowski a également montré à ceux qui croient avoir découvert les objections soulevées par la solution du problème de la monnaie, que les législateurs de Tan xi les ont très-bien senties et discutées ; mais qu'ils ont reculé devant la perspective des maux qu'ils causeraient, s'ils ne laissaient pas en possession les deux métaux qu'ils trouvaient alors, remplissant la fonction monétaire.
Qu'ils se soient posé le probl Jme, qu'il l'aient considéré sous toutes ses faces, en théorie et en pratique, qu'ils
aient connu et discuté toutes les objections, cela n'est pas douteux, après qu'on a lu le résumé que notre auteur présente de leurs délibérations. Il en résulte, comme Wolowski était presque seul à le pro''esser à l'Enquête, que ces législateurs ont d'abord compté, par le bi-métallisme, rendre rares les variations des mesures de valeurs et, en outre, éviter le sacrifice spontané de la richesse nationale existante.
Dans son discours prononcé au tribunat le 3 germinal an XI, Daru se demande s'il faut dépouiller l'or du rôle de monnaie, comme on en avait fait la proposition et il signale les inconvénients d'une solution, sur laquelle nous serions revenus depuis longtemps s'il avait eu le malheur de la préconiser et de la faire adopter.
« En réduisant l'or à n'être qu'une marchandise, dit-il, on diminuerait la masse du numéraire ; on gênerait le commerce ; on augmenterait la cause des variations qu'éprouvent les métaux. »
L'Angleterre, qui a l'étalon unique d'or, fait frapper une monnaie d'argent dans l'empire de l'Inde. Mais comme nous ne jouissons pas, ainsi qu'elle, du droit régalien hors de notre territoire, nous n'aurions pas la même ressource et notre commerce avec l'extrême Orient deviendrait presque impossible, par suite de la suppression ou du billonnage de nos écus.
L'arrêt de notre prospérité serait général, d'ailleurs. Quelques personnes, M. Biaise (des Vosges), par exemple, dans sa déposition à l'Enquête, s'émeuvent de l'accroissement du prix des choses, qui se traduit en dépréciation des fortunes acquises et en privations pour les rentiers. Mais cette élévation n'est pas un mal, quand elle est progressive et générale, comme nous l'observons dans ce siècle, avec l'expansion croissante des métaux précieux. La dépréciation des fortunes acquises est compensée, pour la
plupart de leurs possesseurs, par la facilité qu'ils ont d'en augmenter le capital, grâce aux facilités que l'abondance de numéraire donne à la production, à la spéculation et à l'ampleur des rémunérations qu'elle permet de donner à tous les services. Quant aux rentes, elles s'éteignent. Un petit nombre de rentiers, sans doute, sont morts plus pauvres qu'ils n'avaient compté ; mais le monde a passé et, en somme, se retrouve bien plus riche.
Cette richesse s'est traduite par une élévation correspondante de la masse des produits, qui, semblable à une marée haute, est allée atteindre des points et des sommets où des besoins subsistaient encore sans satisfaction. Voilà les privations et les souffrances auxquelles il faut songer et qu'il faut se garder de rétablir. A la suite de la satisfaction plus large des besoins matériels s'est produit le développement des besoins moraux et nous partageons pleinement, quant à nous, la manière de voir de Wolowski, à cet égard. La monnaie est un instrument providentiel de civilisation. D'où il suit que ce serait rétrograder vers la barbarie que de faire admettre la démonétisation universelle.
Gela, heureusement, est impossible On ne peut supposer, en pratique, que la démonétisation partielle, adoptée dans un pa3's, ou dans un ensemble d'états.
Mais alors ces états, qui ne cesseront pas, évidemment, de faire partie du monde civilisé, subiront un temps d'arrêt, et si leur génie commercial en triomphe, ce ne sera pas sans des crises bien autrement profondes et prolongées que celles auxquelles donne lieu le bi-métallisme.
On pourrait nous objecter l'exemple de l'Angleterre, pays monométalliste et le plus avancé de tous pour le développement commercial. Mais que cet état fait frapper de l'argent pour son commerce extérieur ; il constitue le premier marché des métaux dans le monde entier ; il sait attirer et employer le numéraire de tous les pays mono-
métallistes ou bi-métallistes, et, en dernière analyse, l'Angleterre a été, depuis sa réforme monétaire de i8iô, désolée par un grand nombre de crises commerciales. Nous en avons indiqué quelques-unes. On pourrait en faire un tableau, où figureraient des dates singulièrement rapprochées : 1809,- i8i 5,- 1825, -1837, -1X39,- rX47,-i 85;,- iS6r,-i863, - 1866 !
Nous n'envions donc pas, sur le terrain purement monétaire, le sort de ce pays, que les monométallistes nous donnent pour exemple. L'Angleterre, dit, notamment, le rapport de M. Bordet, jouit de la lixité monétaire, si on la compare à la P>ance ; ainsi, de i85o à 1857, elle a vu osciller la valeur de l'or entre 3,5o °/o au-dessous du pair et i,5 de prime, tandis que chez nous la perte s'est élevée à 3o.
Aux crises que l'Angleterre a subies, il va s'en ajouter une nouvelle, qui formera un intéressant épisode de sa rivalité avec la jeune sœur\ la république des Etats-Unis. Les deux nations cherchent à capter l'or, et l'Amérique prend l'avantage, grâce au développement de son industrie. L'exportation de l'or doit être, aujourd'hui, un grave sujet d'inquiétudes pour la Grande-Bretagne. Les commerçants anglais ne trouvent pas assez de traites pour payer en Amérique ; ils demandent à la Banque l'or nécessaire à leurs remises. Celle-ci fournit ses lingots sans réserves, par le motif qu'elle ne peut se refuser à l'escompte des bonnes traites ou au remboursement de ses billets et qu'elle n'a pas d'autre monnaie pour le faire ; puis, quand approchera l'épuisement de l'encaisse, elle recourra au moyen de le reconstituer, la hausse indéfinie de l'escompte. L'Angleterre peut-être alors sera en crise commerciale. Aussi, c'est un économiste anglais, un habitant de Londre*^, qui, dans l'Enquête, se chargeait de combattre l'engouement de M. Bordet, le rapporteur de la commission de 1868, et nous
dissuadait d'imiter la réforme monétaire consommée dans son propre pays,
f< Si Ton démonétise Targent en France, disait M. Seyd, dans la pensée de se débarrasser de ce métal et d y conserver le plus cher, on les perdra tous les deux.
» Sans doute l'argent démonétisé par les autres états ne pourra plus venir en France. Il ira dans l'Orient, dans les Indes, dans les empires asiatiques. Ces pays deviendront les marchés permanents de ce métal précieux. En échange de leurs marchandises, toutes d'un haut prix, ils en tireront des Européens des quantités considérables. »
M. Seyd aurait pu ajouter que, l'industrie puissamment développée dans ces régions par la bienfaisante influence de notre métal, les états orientaux pourraient aussi se procurer de l'autre, en frappant les produits européens d'énormes droits de douane, payables en or. Mais voici dans quels termes il parle de ce métal :
« Vous perdrez ensuite votre or. Les autres états, ayant comme vous, banni l'argent, devront remplacer le stock monétaire réduit, par l'or seul, et comme c'est la France qui en a la plus grande quantité, elle devra le fournir à ces états. Elle sera forcée de le faire; car la diminution du prix du travail et des divers produits dans ces états créera une concurrence si redoutable à son industrie, qu'elle se trouvera obligée de recevoir leurs marchandises contre son or.
y» Ainsi, concluait M. Seyd, votre industrie souffrira par la concurrence, aussi bien que par le retrait, hors de la circulation, de vos moyens monétaires et vous perdrez votre or ! »
L'argent, répétait-il plus loin, ira en Orient, et l'or passera la Manche.
Combien sont intéressants à relire, aujourd'hui, ces conseils éclairés d'un citoyen d'une nation amie, mais qui, au point de vue monétaire, deviendrait une rivale bien plus
dangereuse, si, comme elle, nous n'avions que de l'or ! Ce serait une enchère perpétuelle, tandis que, grâce à la loi de germinal, nous restons assez pourvus toujours de moyens de payer.
L'or, surtout en 20 francs, qui sort de chez nous, particulièrement celui retiré de la Banque, passe, presque somme pour somme, à la Banque d'Angleterre. Cette migration est intense et très-curieuse à étudier dans le cours de cette année. Les mononiétallistes en triomphent et envient la facilité avec laquelle la Grande-Bretagne se pourvoit chez nous du numéraire dont clic a besoin et voudraient combattre cette facilité. Sans doute ! ne faut-il pas plaindre le sort du pays obligé de faire ainsi sans cesse appel au stock universel et nous rattacher au système qui, à côté de ces fluctuations perpétuelles, fait vivre chez nous le commerce intérieur et courant dans le calme ?
On parle beaucoup de la perte continuelle que nous faisons sur nos métaux ; il faut aussi songer à la prime qu'ils font tour à tour et que nos nationaux encaissent, dans les spéculations auxquelles elle donne lieu. En 1857. cette prime, sur l'argent, s'éleva jusqu'à 3o et 33 7o dans l'Angleterre, obligée, par la guerre de l'Inde, d'en envoyer un demi-milliard dans ce pays ; somme qui fut, en trèsgrande partie, fournie par la France.
Nous lui fournissions aussi de l'argent et de l'or, quand, de i863 à 1866, elle payait si chèrement les métaux du monde entier, qu'elle appelait en tenant, à la Banque, presque constamment, l'escompte entre 7 et 10 "/o-
Nos achats au Japon, en 1864, étaient payés en argent et en or, sur le pied d'une relation de 10 à i entre les valeurs des deux métaux.
Ainsi la France, dans les années surtout de i865 à 1870, où se discutait le plus vivement la question de la réforme monétaire et où l'on parlait tant des pertes qu'elle subissait
alternativement sur ses deux monnaies, n'y perdait rien en réalité. Le pays, développé par l'effet même de l'abondance des capitaux circulant et s'élevant ainsi au génie commercial dont les Anglais avaient auparavant le monopole, le pays faisait comme font ses laborieux paysans, qui mangent du seigle en buvant de la piquette, pour ménager et vendre leur froment avec leur vin ; il se servait, pour la circulation, du moins précieux des deux métaux et vendait chèrement l'autre à l'Etranger.
Il est vrai que nous n'avons pas toujours pu percevoir cette prime légitime ; mais ce manque à gagner, conséquence de circonstances fâcheuses subies par le pays, doitil faire admettre que notre système monétaire fût une source de ruine pour nous ?
A la suite des événements de 1870-71, nous avons fourni gratuitement beaucoup d'or à FAllemagne ; mais là encore le bi-métallisme nous a été précieux, parce qu'il a grandement facilité la réparation de la sottise impie que nous avions commise en déclarant la guerre à ce pays.
Dans sa brochure de 1874, par exemple, Wolowski fait ressortir combien la double monnaie a permis à notre pays de se libérer plus facilement et à meilleur compte de l'indemnité de guerre. Les lettres de change en argent sont entrées pour plus des 4/5 dans l'acquittement de cette dette. Si nous avions eu l'étalon d'or, que M. de Parieu, par exemple, préconisait si hautement sous l'Empire, la crise eût été bien plus profonde chez nous ; et, de plus, l'importance de notre demande sur les divers marchés étrangers l'y aurait étendue. Les économistes allemands eux-mêmes ont fait cette observation et combien elle est significative de leur part I
Aujourd'hui que de grands besoins d'or se sont produits en Europe pour, les nécessité du commerce avec les Etats- Unis d'Amérique, la Grande-Bretagne est menacée, avons-
nous vu, d'une crise, dont nous n'aurons que le contre-coup, provenant de l'élévation du taux de l'escompte à la Banque d'Angleterre et de la relation que nous avons signalée entre ce grand établissement public de crédit et le nôtre. Mais le service des paiements à rintérieur et au dehors nous restera bien plus facile.
' La France étant placée sous le régime du bi-métallisme. la Banque y peut payer en argent. Elle peut choisir entre les deux métaux et ne pas attaquer son encaisse or. Elle donnera de l'argent, à moins que l'or ne lui soit réclamé avec instance en lui prouvant que c'est pour des besoins extérieurs. Puis, elle fera un triage des pièces d'or qui reposent en ses caves et livrera de préférence celles qui sont le plus éprouvées par le frai. Quand elle aura ainsi cédé l'or qui prête le moins à la prime et à la spéculation, elle devra évidemment recourir à l'un des deux moyens : ou le faire payer, ce qui gênera le commerce avec l'étranger, ou élever le taux de l'escompte, ce qui causerait une gêne universelle.
Après avoir écrit ces lignes, nous pouvons comprendre le langage de ceux qui ont regretté l'omission des précautions dont nous parlons.
En quatre années depuis janvier 1877, la Banque a vu son encaisse or réduit de près d'un milliard, (de i53o millions à Sôo , sans qu'elle ait fait pa3'er de ce métal la prime, que lui assurait le marché.
Cette exportation est la conséquence des achats de subsistances auxquels nous ont forcés les mauvaises récoltes et que la Banque n'a pas voulu renchérir.
On lui reprochera peut-être trop de facilité dans ses paiments en or.
Mais, de toute façon, les transactions courantes ne seront pas entravées par le défaut de numéraire et les perspectives de crise sont bien moins alarmantes ^chez nous qu'en Angleterre ou en Allemagne.
Ainsi, les partisans de la démonétisation de l'argent, en résumé, proposent une mesure ruineuse pour le présent et pour l'avenir.
Gomme nous en avons reçu beaucoup des pays voisins, on estime à quatre milliards notre stock d'argent. On en garderait le sixième comme monnaie divisionnaire et sans parler de la diminution de la fortune publique, cette opéraration ferait, pour le trésor, une dépense de 400 millions. (Journal officiel du 7 juin 1879).
Mais, d'autre part, son effet s'ajoutant à celui des démonétisations déjà opérées et l'or étant appelé à régir seul les transactions du marché occidental, il y aurait un renchérissement considérable de ce métal. Au cas d'une adoption universelle du monométallisme, parmi les peuples civilisés, ce renchérissement a été estime à 25 7»- Mais cette estimation, faite il y a près d'un quart de siècle, est insuffisante, par suite des faits nouveaux, c'est-à-dire du développement croissant du commerce dans les nations commerçantes anciennes et dans les nations nouvelles ; augmentation de consommation qui se produit concurremment avec le rétrécissement de la production comme nous l'avons montré ; de telle sorte qu'il n'est pas exagéré de prévoir que le renchérissement de 25 •/, sur l'or pût se produire simplement à la suite d'une démonétisation de l'argent dans la plus grande partie de l'Europe.
En 1848, on admettait qu'il fallait de ce métal une production annuelle de i5o millions pour satisfaire aux besoins. Vingt ans après, on portait ce chiftVe à 2 25 et les statisticiens anglais, auxquels nous empruntons ces données, estimaient qu'il fallait ajouter 5o % avant peu, à raison du développement du commerce. On arrivait ainsi autour du chiffre de 400 millions, qui était encore loin de celui de la production actuelle, alors près du double. Or, depuis cette époque, la production, comme on le verra, ne dépasse guère annuellement 5oo millions.
Et les besoins augmentent de toutes parts. / Et l'Afrique s'ouvre au commerce, avec une préférence / marquée pour l'or, dont elle peut absorber des quantités i d'autant plus grandes que, longtemps, les naturels Tenfoui- I ront ! Et l'Amérique, qui fournissait ce métal à l'ancien monde, le lui retire aujourd'hui !
L'approbation que nous donnons à notre politique monétaire actuelle n'est point, on le voit, affectée d'optimisme. Elle s'inspire principalement, comme celle de Wolowski, des considérations tirées des faits accomplis et de la possession ; avec cette différence que notre économiste tenait pour le système de germinal et que nous défendons seulement le bi-métallisme restreint.
Nous ne nous dissimulons pas les difficultés de ces questions en théorie et surtout dans la pratique ; d'autant moins qu'il nous reste à parler, avec découragement, des deux solutions préconisées pour v remédier.
Sur l'invitation des Etats-Unis, une conférence monétaire avait été réunie à Paris, en août 1878, pour étudier un rapport identique de valeur à imposer légalement, dans les divers états représentés, aux deux métaux précieux, en vue de prévenir les variations de ces valeurs.
Cette conférence n'a pas eu le résultat qu'en espéraient les Etats-Unis.
Elle a délibéré que le maintien de l'emploi de l'argent est souhaitable ; qu'on doit, à cet égard, pourtant, laisser à chaque état sa liberté et que, en présence de l'impossibilité où se trouvait chaque gouvernement d'en autoriser la
frappe illimitée, il n'y avait pas lieu de discuter la question d'un rapport international à fixer de la valeur de l'argent à celle de l'or.
L'intérêt des Etats-TJnis subsiste, comme producteurs d'argent, à prévenir les crises dans lesquelles sa valeur serait compromise, bien qu'au point de vue de l'or, il en profite. Nous avons déjà donné quelques chiffres sur la diminution constante de l'encaisse de la Banque de France en ce dernier métal, depuis le dédoublement de son bilan. Les quantités exportées de chez nous, comme de TAnglelerre, se rendent principalement aux Etats-Unis, par suite de la nécessité de solder les approvisionnements alimentaires qu'y ont faits les deux nations, dans le courant de 1879 et 1880. Le directeur de la monnaie, dans un récent rapport, estime à 520 millions de dollars les existences en or monnayé ; ce qui, dit-il, constitue une augmentation de 234 miUions depuis 1878.
Ce mouvement de migration étant devenu plus sensible encore chez nous à la fin de 1880, des mesures ont été prises par le ministère des finances, en vue d'entretenir d'or la Banque. Il lui a recommandé l'émission des billets de 5o francs et promis le versement de Tor affluant de l'intérieur dans les caisses publiques. Mais, comme il n'a pu se dissimuler que ces dispositions soumettent les courants métalliques à des conditions factices, propres, en fin de compte, à faciliter l'extradition de l'or et ouvrir la crise monétaire, le ministère en a cherché d'autres pour la combattre et il a pris, sur une question posée dans la séance du 6 décembre 1880, à la Chambre des députés, l'engagement de poursuivre le but de la conférence d'août 1878.
Telle est l'origine du nouveau congres monétaire, qui vient de s'ouvrir à Paris, le 19 avril 1881, au moment où nous écrivons ; de façon que nous ne pourrons faire allusion à ses conclusions.
Nous ne saurions, pourtant, terminer ce chapitre sans en parier. L'autorité de Wolowsl^i y sera certainement invoquée par ceux que ses ouvrai^cs ont convertis au bi-métallisme.
A l'heure actuelle, on ne peut que se poser deux questions sur cette conférence :
L'accord international poursuivi est-il possible et seraitil efficace r
C'est à M. Gernuschi que l'on doit cette théorie d'un rapport légal universel et identique entre les valeurs de l'or et de l'argent. Mais on comprend que c'est là une hypothèse ; qu'il est impossible d'arriver à cet accord d'une manière réellement universelle et peut-être même entre un nombre d'états assez grand pour diminuer sensiblement les dangers de spéculation et de démonétisation dont on se préoccupe.
Dès à présent, on peut affirmer que cet accord ne sortira pas de la conférence de i88r, eu égard à l'attachement au monométallisme de deux des plus importants états participants, l'Angleterre et l'Allemagne.
On peut croire au bon vouloir de leurs gouvernements pour étudier des mesures propres à relever la valeur de l'argent métal, car la richesse publique, comme celle de l'Amérique, 3^ est solidaire de la valeur des deux métaux : l'Allemagne a encore près de 440 millions de francs à écouler de ses thalers, dont elle a suspendu la vente, et la Grande-Bretagne, qui entretient dans l'Inde l'étalon d'argent, en reçoit annuellement un tribut de 375 millions de francs, sur lequel, sa perte, actuellement de 20 "/o, diminuerait avec un relèvement de l'argent ; mais on ne pouvait espérer que leur bon vouloir piJt aller jusqu'à reprendre ce métal comme leg-al tender zi à lui rendre la faveur de la frappe illimitée.
Des déclarations formelles ont été faites en ce sens, dans
le parlement des deux pays et, successivement, par leurs délégués, dès l'ouverture de la conférence ; ce qui, disonsnous, sauf l'établissement de mesures subsidiaires, lui réserve un échec. Et déjà les commissaires l'ont reconnu et se sont provisoirement séparés.
Si la conférence avait abouti à la convention nationale qu'on en espérait, cette mesure eût-elle été efficace ? C'est comme si Ton demandait si la taxe administrative d'une marchandise de premier besoin et de production limitée en réglera le commerce extérieur, licite ou illicite et l'empêchera de se livrer à des spéculations sur les variations et les écarts des valeurs, nominale et réelle, de cette denrée ; question résolue par le bon sens.
Or, l'argent est cette marchandise dont on veut étendre la taxe légale à i5 1/2 au dessous du prix de l'or ; le commerce en est licite et non réduit à la contrebande, et cette circonstance que l'union latine, où règne la taxe, serait remplacée par un plus large territoire soumis au régime du double étalon ne suffirait pas, évidemment, pour retrancher du monde les lieux d'où provient notre malaise, ni l'influence de ce marché, refractaire à la loi du bi-métallisme.
M. Cernuschi pose arbitrairement ces axiomes :
On 7ie mesure pas^ on n'évalue pas la valeur de la monnaie (16* proposition).
La matière qui sert à payer est elle-même inachetable^ invendable [i-" proposition).
Mais, au contraire, sur le terrain des échanges extérieurs, la monnaie ne fait que s'acheter.
Prétendre changer cela, c'est vouloir faire violence à la nature des choses; c'est comme si l'on poursuivait un accord international pour régler les marées et les vents.
L'idée de celui proposé par les Etats-Unis, mais suggéré par cet économiste précisément, consisterait à rendre efficace, en multipliant l'étendue des territoires auxquels
il s'applique, un acte de souveraineté sur une matière qui échappe à la puissance législative.
Encore une fois, l'accord ne peut s'étendre sur la terre entière et, dès-lors, on conçoit très-bien que les différences entre la valeur des métaux précieux sur le marché réglé et leur valeur sur le marché libre se prêteront toujours à des spéculations, comme aujourd'hui.
L'union monétaire donnant grammes 4,5 du franc d'or, à qui le marché libre olVrira 5.2, le franc d'or, docile à la loi du théorème de Gresham, s'expatriera, comme un ouvrier mal pa3''é qui a conscience de sa valeur.
Et, conséquemment, il se trouvera encore des banquiers pour refaire la spéculation, comme à la monnaie de Bordeaux, d'acheter, sur le marché libre, de l'argent, à 186 fr. le kilog. pour le vendre 222, sous le bénéfice de la taxe, sur le marché réglé.
La convention, d'ailleurs, reposant sur le besoin de pallier les inconvénients de circonstances en partie temporaires et reposant sur le rapprochement d'intérêts très-variés, offrirait le caractère d'un arrangement éminemment transitoire et ne tarderait pas à être dénoncée par quelqu'un des états signataires. Comme sa retraite laisserait les autres exposés à des dangers de sa part, l'exemple serait contagieux et produirait une désagrégation rapide, au sein de l'union monétaire. On retomberait donc, sans doute, au bout de quelques mois, dans les conditions économiques où se trouvent aujourd'hui les états les plus intéressés à la conférence actuelle.
Mais il y aurait pour quelques-uns, pour la France assurément, une aggravation de ces circonstances défavorables. La frappe illimitée de l'argent en aurait augmenté les existences et, comme cela se produit au sein de l'union monétaire latine, nous en aurions la plus grande quantité.
Il faut se garder de faire cette périlleuse expérience. Nous
sommes donc contraire à la mesure législative du i5 1/2 universel, comme à la mesure administrative de la démonétisation et à bien plus forte raison.
L'autorité ne peut rien contre les lois naturelles ou économiques. Or, indépendamment de celle qui fixe toutes les valeurs, sans exception, il semble bien exister une raison de fait qui cause la dépréciation de l'argent. La surproduction de ce métal depuis la découverte de l'Amérique, et la défaveur qu'il rencontre dans les pays les plus avancés, se rapprochant de plus en plus par le commerce international, ont déterminé un abaissement progressif et presque constant de sa valeur; dépression qui, partie du rapport de 10, ne paraît pas hors d'état d'aboutir à celui de 20, prédit par Michel Chevalier.
Est-il raisonnable, même en se coalisant, de jouer à la hausse, sur une valeur dont la baisse tiendrait à des causes naturelles et économiques inéluctables ? N'est-ce pas encourir, de gaîté de cœur, des pertes assurées ?
La conclusion, va-t-on demander ?
Elle est peu satisfaisante, nous le reconnaissons. C'est qu'il faut se résigner à vivre dans les conditions monétaires où nous sommes ; la dépréciation du stock argent et l'exportation de notre or sont des maux, sans doute; mais outre que leurs conséquences sont en grande partie subies déjà, nous espérons le soulagement de ces maux.
Nous avons 2*3 i millions de monnaie divisionnaire, dont le sort est réglé. Nous possédons, en outre, 1200 millions d'écus à la Banque et près du double dans le pays ; seule monnaie de haut titre et dont la dépréciation doit nous inquiéter; mais ce ne serait une perte très-grave qu'autant que ces écus, actuellement acceptés comme monnaie, viendraient à n'avoir plus, à Tintérieur même, que le rôle de marchandise, comme si on liquidait la Banque de France.
La perte de Targent n'est plus, au [2 mai 1881, que de i32,5 pour rooo. Sa valeur remonte, parce qu'il y a, à la fois, diminution de près de moitié dans l'extraction et élargissement du marché des consommateurs.
Comme nous l'avons dit, le bi-métallisme regagne du terrain, dans les régions danubiennes, dans l'Amérique du Sud. Nous lui en donnerons un nouveau, sans doute, en Afrique. Mais c'est dans l'Asie, offrant une population quadruple, que l'argent est surtout demandé pour les divers usages. Les deux hôtels des monnaies de l'Inde, dans l'exercice 1879-1880, ont triplé leur frappe et atteint 25o millions de francs.
On peut porter ce chiffre à 400 millions, si l'on veut tenir compte de l'emploi industriel et de l'enfouissement. Cela pour une seule année, et, si plusieurs nous offraient la même facilité d'exportation, il ne serait pas impossible que nous nous vissions débarrassés de nos écus et des thalers , même avec bénéfice, comme en i863.
La situation est moins rassurante, quant à l'appel de l'or:, surtout si la production en diminue aussi.
Le chancelier d'Allemagne peint d'une image expressive le striiggle for gold entre les nations avancées. Elles sont, dit-il, comme des personnes couchées dans un même lit et dont chacune tire à soi la couverture trop étroite. Mais encore, la couverture existe et sert tantôt à l'un tantôt à l'autre.
Notre or est lluide et se communique de pavs à pavs d'autant plus aisément, qu'on livre les napoléons qw nature. sans avoir à subir les dépenses de refonte et d'affinage, comme pour les écus et les thalers. Nous montrerons combien peu celui livré en 1872 à l'Allemagne y est demeuré.
La richesse croissante des Etats-Unis amènera en France, de plus en plus, les voyageurs qui nous en rapporteront. Les établissements et placements faits dans ce pays par les
nations occidentales aboutiront, dans quelques années, à leur en faire retirer un milliard de revenu, qui paiera sensiblement leurs achats de denrées, en admettant que ces achats ne diminuent pas.
La Banque a, pour ravant-dernière semaine de mai, une augmentation d'encaisse de dix millions, dont neuf en or.
Nous arrivons au dernier objet du livre de Wolowski, l'entente universelle en matière monétaire. La vivacité du sentiment philanthropique, dans son cœur, la lui faisait désirer vivement et, d'autre part, ses grandes relations à l'étranger lui donnaient un trop facile espoir de voir résoudre ce problème si ardu, si hérissé de difficultés de tout ordre scientifiques, pratiques, enfin diplomatiques.
Quand on lit les pages qu'il a consacrées à ce sujet, grave et désespérant, on se demande s'il s'agit d'un simple vœu qu'il formule ou d'un projet qu'il discute. Et le doute n'est pas longtemps possible. Wolowski pensait que l'entente pouvait se réaliser.
L'économiste anglais que nous avons cité plus haut venait de publier un livre intitulé : Etude théorique et pratique sur la monnaie et les changes étrangers^ où il émettait l'idée à laquelle Wolowski se rattache avec enthousiasme, comme formule d'un accord international :
« L'adoption d'une monnaie légale, unique,' universelle, n'assurerait pas la stabilité économique, dit-il, comme le ferait un autre S3'^stème, récemment proposé, s)rstèmc d'après lequel les nations civilisées s'entendraient pour fixer un change légal unifor.ne entre l'or et l'argent. Si cette mesure était généralement adoptée, il n'y aurait, évi-
demment, plus de danger que l'un des deux métaux passât d'un pays dans un autre, attiré par l'elTet de la prime, »
Nous ne nous arrêterons pas à démontrer l'illusion que se faisait Wolowski en croyant cette entente possible. La démonstration ne sera que trop complète tout à l'heure.
Nous voulons seulement faire une double observation, sur cette opinion de notre auteur.
KUe explique comment, à rencontre du sentiment universel des commissaires et des déposants, qui, de 1868 à 1870, ont pris part aux débats de la question monétaire, il disait que la monnaie universelle était plus aisée à établir avec deux métaux qu'avec l'étalon unique d'or. Elle explique, en outre, comment Wolowski se tint entièrement à l'écart de6 efforts tentés pour réaliser cette conception décevante, tentatives que nous croyons utile de signaler, en finissant cette analyse.
L'un des déposants à l'Enquête a mis en lumière d'une façon remarquable les avantages de la monnaie universelle.
M. Feer-Herzog, membre du conseil national suisse et récemment mort, figurait à la conférence pour exprimer les intérêts, les préférences de ce pays ; il disait :
« La monnaie a reçu des siècles précédents un caractère qui n'est pas compatible avec le caractère du nôtre. Le droit régalien, en vertu duquel les princes ont frappé la monnaie, a transmis à cette dernière un caractère particulariste, qui révèle la souveraineté de l'Etat qui l'a émise. De notre temps, où l'on ne connaît aucun obstacle, lorsqu'il s'agit de raccourcir les distances, de rapprocher les hommes, de gagner du temps, de simplifier les éléments du travail, il est impossible que la monnaie conserve ce caractère. Il faut qu'elle sorte de cette limite étroite que la frontière politique lui a assignée jusqu'à présent e. qu'elle revête un caractère d'utilité plus générale, de manière ù ren-
dre une seule et même monnaie accessible à tous les peuples
» On se plaint des taxes publiques, que les gouvernements imposent aux nations. On aurait infiniment plus de raison de se plaindre de cet impôt latent, que la tradition, l'inertie, l'intérêt de certaines classes, imposent au monde entier. Je crois que, lorsque cet impôt sera aboli, lorsque nous aurons la monnaie universelle, le Commerce en recevra une impulsion qui dépassera de beaucoup celle que les révolutions commerciales réalisées jusqu'à présent lui ont imprimée. »
Et l'économiste développait ainsi sa pensée, dans un de ses ouvrages :
(f Parmi les éléments constitutifs du change, il en est un dont l'influence est très-considérable. C'est la 'différence qui existe entre les types monétaires de deux pays. Le passage de l'unité américaine, par exemple, à l'unité française, impose à celui qui a besoin de faire cette conversion une contribution qui ne découle ni des lois de l'offre et de la demande, ni d'aucune charge naturelle, résidant dans l'inégalité des deux types monétaires. Supposons que notre américain puisse faire arrivera Paris les dollars sans frais quelconques, pour payer sa dette, il ne pourra les faire recevoir à leur prix réel de 5 fr. lyS millimes. Il perdra, sux chaque pièce, un certain nombre de centimes, dont le minimum est représenté par les frais de la refonte et du monnayage qui transformeront ces dollars en napoléons. Ainsi, les souverains anglais, dont la valeur est de 25, 20 ne sont acceptés par la monnaie de Paris qu'au tarif de 25,10 ; ailleurs, seulement à 25, o5 et même 25 fr. Et cette perte se produit en sens inverse, si nous envovons de l'or français à Londres ou à New- York....
» Avec une monnaie universelle, au contraire, le prix auquel le banquier offre ses traites a une concordance par-
faitement réglée, dans le coût du transport de cette monnaieuniverselle entre deux places, coût qui ne sera plus augmenté, comme aujourd'hui, par les frais de refonte et de monnayage ; et les plus grands écarts du change, entre les deux places qui ont une circulation identique, ne pourront jamais dépasser les frais de transports du métal, la prime d'assurance et la différence du taux de l'intérêt. »
Des tentatives de rapprochement monétaire, qui avaient réussi dans une certaine mesure déjà, à l'aide de l'identité des frontières douanières du Zollverein, avaient eu lieu en Allemagne au milieu du siècle, et Ton sait comment elles ont abouti, quand, l'alliance militaire venant à se joindre à l'union commerciale, TEmpire a été reconstitué.
Ces tentatives avaient donné lieu à des débats animés, savants comme toutes les œuvres des Allemands, Wolowski en rend compte d'une façon très-complète.
La France voulut faire sortir la question de l'union monétaire d'un domaine qu'on pouvait regarder encore comme territorial. L'année i865 se passa en correspondances. Les états européens répondirent favorablement à notre invitation et l'Autriche même signa une convention, en vertu de laquelle fut frappée une pièce d'or, comme monnaie internationale éventuellement adoptée en Europe.
L'un des plus heureux effets des expositions universelles, c'est le rapprochement des peuples, dont le progrès ne frappe pas communément les yeux, mais dont les bienfaits se font sentir et sont incalculables. Ce rapprochement s'est traduit, matériellement, d'ailleurs, lors des expositions les plus récentes en Europe, par des conférences internationales d'où sont sorties des études et parfois des dispositions de la plus grande importance ; touchant aux objets qui appellent l'entente des gouvernements pour que leurs nationaux soient mieux protégés et mieux servis ; comme l'extradition, la consécration des marques et dessins de fa-
brique, le respect des inventions et des droits des auteurs d'œuvres artistiques ou littéraires, l'échange des correspondances ; enfin, la monnaie. Nous en avons déjà parlé à ce point de vue.
Telle fut la conférence à laquelle l'empereur sollicita les puissances étrangères, à l'occasion de notre exposition de 1867, pour tâcher d'amener ou le développement de notre union monétaire sur la base des deux métaux, ou un acheminement des peuples vers quelque autre système de monnaie universelle.
Les représentants de vingt-deux états se trouvèrent réunis sur cet appel, sous la présidence du prince Napoléon. Ils exposèrent les idées les plus répandues en Europe et en Amérique, sur la possibilité de supprimer la difficulté qu'élève la diversité des monnaies dans les relations du commerce international.
M. de Parieu fut le rapporteur autorisé de cette savante assemblée et son rapport expose que les délibérations aboutirent à ces trois principales propositions.
La possibilité d'un accord entre les nations.
Gomme bases : un métal unique, l'or ; neuf dixièmes de fin ; la pièce de cinq francs, comme étalon ou dénominateur, et les autres monnaies formées d«î ses multiples, 10,20 et 25 francs. Ce dernier type d'une frappe facultative.
Les signataires laissés libres de conserver, transitoirement, la monnaie d'argent.
Ces décisions sur les questions théoriques, si délicates, dont la conférence se trouvait saisie étaient de nature à satisfaire la France ; elles donnaient beaucoup au système français, bien que se prononçant néanmoins contre le double étalon, parce que toute large entente est impossible sur cette base, il faut le reconnaître.
La conférence, étant donné donc l'étalon unique, et le métal or, seul praticable à ce titre, avait bien voulu se dé^
terminer pour la proportion de 9/10 d'alliage et pour des multiples de 5 fr. en considération de la relation de ces divisions au systcriie métrique, pour lequel la propagande française était très-avancée dans le monde et en considération des quantités existantes. Les souverains ne représentaient, au titre de Q17 millièmes, que deux milliards en circulation, tandis que, de 1847 à 1866 seulement, il avait été frappé de 5 à 6 milliards à 900 millièmes, en France, Belgique et Italie.
Divers états, comme l'Autriche et la Suède, avaient déjà, quant à eux, adopté le titre de 900 millièmes.
Le terrain semblait convenablement préparé pour obtenir, non-seulement Vunijication de la monnaie^ système avec lequel les différentes monnaies frappées dans des types divers de conversion facile seraient admises dans tous les états signataires d'un traité d'entente sur ces types ; mais encore V unité de la monnaie^ aboutissant à un ou plusieurs types identiques, frappés sous la surveillance d'un syndicat des états de l'union.
Le type le plus propre à remplir ce rôle paraissait être la pièce de 25 francs.
Sa création n'était pas un sacrifice pour nous, qui avions complété les types de la loi de germinal en frappant les pièces d'or de 5, de 5o et de 100 francs.
L'Espagne, demandant à entrer en unification avec Yisabellinc de 10 écus, dès que nous aurions la pièce de 25 francs ; l'Espagne ayant naguère un écu de 2,5o, devait se prêter facilement à un accord plus étroit sur la base d'un étalon d'or de 5 fr.
La Suède, qui nous avait fait toutes les avances,, en créant des pièces d'or revêtues de cette légende, en français, « dix francs », était évidemment un allié monétaire bien disposé.
L'Autriche, de même, nous avait donné des gages. Son florin valait fr. 2.47 ; elle consentait à en considérer
comme le multiple exact, la pièce de 25 fr. pour lo florins.
L'Allemagne, avec ses systèmes multiples, étant en voie de réforme et d'union, pouvait suivre l'exemple de l'Autriche, le florin nouveau étant familier en quelques états.
L'Amérique pouvait prendre le 25 francs pour 5 dollars et le congrès de Washington, à Tunanimité, venait d'adopter une motion invitant le président à se mettre en rapport avec les états voulant créer la monnaie universelle.
Restait l'Angleterre, dont l'or est à 917 millièmes et la pièce d'or, le souverain, vaut 25 francs 21 centimes. Gom.ment franchir ce malencontreux écart r
Les promoteurs de la réforme, (que nous appellerions volontiers des idéologues, quand nous songeons à la témérité de leurs espoirs, à la promptitude de leur déception . négligeaient tout simplement le rompu et prétendaient que l'Angleterre et la France échangeraient au pair les deux pièces d'or. Dans l'emprunt pour l'amélioration de l'embouchure du Danube, dans un emprunt turc postérieur, les financiers anglais n'avaient-ils pas converti les sommes en prenant 25 fr. or de France, pour une livre sterling : Le chancelier de l'échiquier, M. Lowe, n'avait-il pas fait une déclaration en ce sens, au sein de la conférence ? Et l'ampleur du marché de notre or justiflait cette concession, disions-nous. Celui du souverain est étroit, tandis que « le iiapoléo7î » fait prime partout. C'était 2 °/o à l'époque, à la bourse de Berlin. La pièce de 25 fr. devait tirer, du traité, une faveur plus grande encore et équivaloir réellement au souverain, sinon en matière, du moins en valeur commerciale.
Il fallait se hâter en France de créer et de "mettre en circulation la pièce nouvelle, pour en éprouver le crédit. Mais c'est chez nous, c'est dans le pays dont la conférence avait, courtoisement, adopté le mieux les vues, que les premières difficultés se produisirent pour l'exécution de ses vreux.
Les objections se firent jour au Sénat, saisi par une pétition. Dans le discours du marquis de Laplace, on signalait deux inconvénients de la future monnaie : i° elle dérogeait au système décimal de la loi de l'an xi ; 2" sa création allait causer une élévation des prix.
Sur la première objection, purement théorique, on pouvait rire du fétichisme des Français, de leur scrupule à insérer une pièce d'or nouvelle entre celles de 5 fr. et de 5o fr, par suite du culte qu'ils portaient au système décimal de la loi de l'an xi, dans l'état encore où ils l'avaient mis.
Sur le second point, il n'y avait lieu de craindre que renchérissement des services qui se paient d'une pièce d'or, un napoléon en France, une guinée en Angleterre ; mais non des objets courants, des marchandises cotées en francs et centimes.
Les partisans du double étalon, les représentants de la Banque, par exemple aussi, combattirent la création de la pièce de 25 francs, comme un pas fait dans la voie d'exécution des résolutions de la conférence de 1867, qui avait marqué sa prédilection pour l'étalon d'or.
Et la conclusibn fut qu'il fallait s'abstenir, attendre que les états représentés à cette conférence les exécutassent eux-mêmes et leur laisser faire le premier pas.
Pourquoi nous engager ? Ces ét^ts l'étaient-ils ? — En aucune façon.
Les membres de la conférence n'étaient que des étrangers de distinction, venus pour visiter nos galeries industrielles, sans mission de leur gouvernement, pas tous hommes diplomatiques même, et, comme Michel Chevalier le disait dans son style si fort de familiarité, de simples amateurs.
La conférence avait décidé que ses votes seraient communiqués aux divers états d'origine de ces visiteurs et que le gouvernement français convoquerait, s'il y avait lieu, d'après les réponses qui lui seraient faites, une conférence nouvelle.
Cette réponse était demandée pour une époque que certains des membres de la conférence avaient proposé de fixer au 1 5 février 1868, que d'autres avaient fait reporter en mai, la Grande-Bretagne en juin 1868.
Mais, plus d'un an après, aucun des vingt-deux états n'avait donné de réponse. Le représentant officieux des Etats-Unis avait promis une loi modifiant la valeur du dollar, réduisant cette valeur à 5 fr. et la proposition n'en fut pas même faite.
En Grande-Bretagne pourtant l'instruction faisait un pas ; les chambres de commerce avaient été saisies et, dans leur opposition, ne manifestaient pas précisément de mauvais vouloir. Le rapport sur leurs réponses, du 2 janvier 1868^ aboutit a ceci :
On ne peut proposer de négliger l'écart de 21 centimes existant entre le souverain et la pièce d'or française projetée. Il faut le compenser par un droit de monnayage, auquel on assujétirait cette dernière et dont serait exempté le monnayage anglais. On ferait alors, dans les deux pays, ainsi qu'en Amérique, des pièces d'or tout semblables, portant au revers les trois mentions : une livre, vingt-cinq francs, cinq dollars.
Mais bientôt se révéla l'éloignement que causait la proposition de modifier en rien les habitudes du commerce, du menu peuple et Ton put voir, tranchons le mot, combien elle froissait l'amour-propre national.
M. Rivers-Wilson avait dit, au sein de la conférence :
« Tant que Topinion publique ne sera pas décidée en faveur d'un changement du système monétaire actuel ; tant que ce système n'offrira pas d'inconvénients, ni dans les grandes transactions dn commerce, ni dans les menus détails de la vie privée du pays ; tant qu'il ne sera pas démontré incontestablement que Tadoption d'un nouveau système offre des avantages assez supérieurs pour justifier l'aban-
don de celui qui est approuvé par l'expérience et qui est enraciné dans les habitudes du peuple, le gouvernement britannique ne croira pas devoir prendre l'initiative dans la voie de rassimilation de ses monnaies avec celles des pays du continent ! »
C'était donc à la France à faire un pas en avant, puisqu'elle avait la part du lion dans la société monétaire à former. Les autres participants en perspective ne pouvaient manquer d'imiter son abstention et d'en prendre avantage pour se dégager de la responsabilité morale des promesses de leurs nationaux dans la conférence. Le chancelier de l'échiquier, M. Lowe, par exemple, qui y avait fait beaucoup d'avances, finit par dire, au Parlement, que, puisque la France ne fait nul progrès dans la question de l'étalon, l'Angleterre ne fera rien pour unifier sa pièce d'or avec les nôtres et à cette déclaration, qu'il avait sans doute pressé le chancelier de donner, voici le sentiment national qui éclate.
M. Crawford : « Je me trouve l'esprit soulagé d'un grand poids par la déclaration de M. Lowe. Je pense que bien des gens apprendront avec plaisir que le chancelier de l'échiquier n'est pas dans l'intention de pousser plus loin les propositions de l'année dernière, concernant le poids et le titre du souverain anglais. )> ». .
D'une autre part, la Prusse avait vu avec le sentiment qu'on peut supposer la France faire un acte d'hégémonie européenne. Elle continuait, en se tenant à l'écart, d'étudier une réforme, qui, en donnant l'étalon d'or à toute l'Allemagne du Nord, devait résoudre les deux problèmes de l'étalon et de l'unité de la monnaie.
Quelques déposants à l'enquête vo3^aient, au moins au premier point de vue, le danger de cette action parallèle à la nôtre. AL Cahen, par exemple, y disait que la réforme de la loi de l'an xi eût dû se faire plus tôt chez nous, mais
qu'il en est temps encore, avant que la Prusse opère la sienne ; que, si elle nous devançait dans l'adoption de rétalon unique d'or, notre métal nous étant enlevé, nous serions obligés de rester sous la législation actuelle.
La Prusse, en effet, commençait à attirer l'or par une prime, et, ému du danger, au second point de vue, celui de l'unification, dont il n'avait jamais regardé le projet que « comme une semence pour l'avenir, appelée à une germination lente, » M. de Parieu, si éclairé sur les difficultés pratiques de la solution de toutes ces questions, puisque, en France ou à l'Etranger, il avait pris part aux travaux de sept commissions chargées de les élucider, M. de Parieu s'écriait :
« J'ai plusieurs fois signalé le péril de voir la pensée d'unification, si prospère en 1867, sur les bases de la conférence, aboutir à un dualisme!
La proposition de M. Meier, de Brème, au Parlement, à laquelle faisait particulièrement allusion M. de Parieu était la suivante :
« Considérant que la transformation delà monnaie à l'étalon unique d'or est très-désirable, mais à peine possible, vu les dépenses extraordinaires qu'elle entraînerait, si Ton voulait la faire immédiatement, tandis qu'elle peut se produire progressivement, en profitant, à un moment donné, de circonstances favorables, M. Meier proposait de prescrire l'adoption, dans les caisses publiques des Etats de la confédération du Nord et des Etats allemands isolés, des couronnes d'or, sur le pied de 9 thalers 10 silbergroschen ou 16 florins 20 kreutzers ; de supprimer le droit de seigneuriage et de percevoir seulement celui de monnayage. »
Cette proposition faisait ressortir un rapport de i5,55, soit une légère prime pour l'or, et dire déjà en France : « Ces bons voisins du Rhin veulent transformer leurs monnaies à nos frais ! «
On sait hélas ! comment cette interprétation, un peu prématurée, s'est justifiée !
Dans la délibération sur l'unification ou lunité de monnaie, la France a peut-être abusé de ses avantages et montré trop peu de dispositions à l'accommodement, alors que le problème doit vaincre tant de résistances pour arriver à une solution, au milieu des habitudes acquises, des préférences légitimes et des froissements de Tamour-propre national.
La France avait obtenu beaucoup dans les propositions auxquelles s'étaient arrêtés les membres de la Conférence, certainement inlluencés par sa grandeur et son hospitalité. Elle devait d'autant mieux prévoir les susceptibilités nationales et en prévenir l'elTet.
Notre pays dominait alors en Europe, avec l\'clat de son succès industriel et le prestige du grand Napoléon, représenté par un empereur lauré. Mais il n'avait pas le droit de se croire tout-puissant et ce nom même l'obligeait à la conciliation.
Depuis cette date, les événements ont marché et ruiné cette situation, avec les espérances de tous ceux qui pouvaient rêver l'établissement de la monnaie universelle. On les traitait parfois d'utopistes ; mais aujourd'hui le problème mérite le nom d'utopie, incontestablement. La monnaie unique se rencontrera dans le monde, quand toutes les nations seront réunies sous le gouvernement d'un même souverain ou sous les lois d'une vaste fédération !
Au moment où nos relations scientifiques et commerciales s'accroissaient avec l'Allemagne, où les négociations entamées pour la monnaie auprès do certains de ses états promettaient quelque solution ; au milieu de la plus grande splendeur qu'ait encore atteinte la France, alors éclatait, comme un coup de foudre dans un ciel pur, la déclaration de guerre de 1870, cette insanité maladive, fruit du gouvernement personnel, digne des traditions des Tibères et
des Caligulas ; alors s'ouvrait l'abîme où devaient rouler notre vaine gloire militaire, le prestige du nom de Napoléon III, le mérite de ses œuvres, la dynastie et le trône môme de Famce ! De Tor arraché à notre pays, la nation victorieuse se forgeait une monnaie unique et nouvelle. L'Allemagne reçut, en effet, de nous les ressources et le métal pour opérer la réforme, qu'elle eut différée, sans cela. Ses économistes l'avaient déclarée trop onéreuse : il ne s'agissait de rien moins que de démonétiser environ i5oo millions d'argent, en adoptant l'étalon d'or.
Le système prussien, quoique nouveau, est une grande simplification, si Ton se rappelle les S3^stèmes monétaires multiples qu'il remplace dans les divers Etats allemands. Mais combien cette innovation de 1872 dut être pénible à Wolowski, dont elle blessait les théories non moins que les sentiments; qui, dans l'ouvrage de 1870 notamment, avait cru pouvoir invoquer les tendances de l'Allemagne en faveur du bi-métallisme.
Observons l'Europe actuelle. La gène de plusieurs états leur impose de maintenir le cours forcé et de différer tout projet monciaire. Dans les autres, on peut reconnaître quelque tendance à se rapprocher, à se syndiquer, sous l'influence de traditions ou de caractères de nationalités identiques, tels que la communauté du langage, ou sous l'empire des besoins commerciaux. De là est sortie la constitution récente de quelques groupes ; les principaux sont la Grande-Bretagne, l'union latine, les états allemands du Nord, les états Scandinaves. Le Danemark s'est rallié, en 1876, au système monétaire de la Suède et de la Norwége, fondé sur l'or. L'étalon, qui se retrouve dans des pièces de 5,- 10,-20 kronor, est tout différent de nos monnaies, puisqu'il vaut fr. i,3t). Le carolin vaut exactement le franc ; mais il est la base des monnaies d'argent, qui sont réduites au rôle de billon.
Dans le groupe allemand, on sait que l'argent joue le même rôle secondaire, quoique la vente des thalers soii suspendue depuis 1878. La monnaie d'or coni.iste en pièces de 10 et 20 marks ; autre base valant fr. 1,234.
Voilà pour l'Europe. L'Amérique du Nord n'a pas mieux abouti, dans ses propositions d'unification.
Nous avons rappelé l'insuccès du congrès international, tenu en 1878, sur l'invitation des Etats-Unis. On a vu qu'il n'a puni engager la liberté des états sur les questions de l'usage cumulatif des deux métaux et de la frappe illimitée de l'argent, ni même voulu discuter la motion de fixer, par une entente commune, le rapport entre eux.
A propos de la discussion de cette proposition dans la nouvelle conférence de 1881, convoquée pour cet objet, le représentant de la Russie a déjà fait remettre à l'ordre du jour l'examen de la possibilité d'établir la monnaie internationale et le bon vouloir des délégués nous est un garant qu'on l'examinera, en effet, dans la seconde partie de la conférence, ajournée au 3o juin, si elle se réunit.
Mais combien les faits accomplis depuis 14 ans dans les divers cercles nationaux, l'établissement môme de l'unification restreinte et morcelée, rendent plus difficile l'entente qu'on a poursuivie sans succès en 1867 !
Le progrès du monométallisme dans cette constitution des groupes ; leur importance, la multiplication dans leur sein des rapports commerciaux, par suite même de l'identité de monnaie, sont autant d'obstacles nouveaux.
Francs, kronor, shellings et marks ! nous voilà revenus à la tour de Babel ! Et comme toutes ces valeurs monétaires sont figurées en or; que les grands états anciens en ont plus que leur part ^la France, en particulier, a encore, dit-on, 4 milliards sur 20 qui circulent', que les nouveaux vont développer leur commerce, nous sommes pour longtemps, au lieu de l'union, réduits à la lutte pour l'or.
La brochure publiée en 1874 par Wolowski, sous ce titre : Les résultats en France et en Allemagne du paiement de la contribution de guerre^ se divise en deux parties.
L'auteur indique d'abord comment ce paiement s'est effectué et ensuite quels résultats a eu le transport des cinq milliards pour la France, qui en a été privée et TAllemagne, enrichie. Les réflexions qui se rattachent à cette seconde partie, sont d'une grande profondeur. Wolowski puise dans les enseignements économiques des faits qui se produisaient déjà en 1874, qui se sont mieux accentués depuis, une démonstration nouvelle contre le système mercantile.
Il semblait que, dessaisie d'une masse importante de son numéraire, la France serait appauvrie, frappée dans ses moyens d'entreprise et de production, et bientôt on Ta vue aussi riche qu'auparavant, racheter les titres de ses propres emprunts souscrits à l'Etranger et devenir le prêteur de l'Europe entière.
Le sujet qui frappe le plus, précisément, dans l'opuscule, ce sont les observations de l'auteur sur les effets de nos souscriptions aux emprunts et entreprises financières extérieurs.
Dans l'enquête sur la circulation monétaire, en r865, certains déposants avaient exprimé le vœu de voir l'autorité combattre ces placements, qui, disaient-ils, diminuent le numéraire français, l'encaisse des banques, les facilités de l'industrie et de l'escompte, en faveur d'entreprises destinées ou à réussir et à diminuer le travail national ou à échouer en ruinant les souscripteurs français.
La conclusion, c'était qu'on cessât au moins d'autoriser, à la Bourse, la cote d'une valeur étrangère.
On sait que les discussions sur ce sujet remontent à un demi-siècle.
Par l'ordonnance du 12 novembre 1823, le ministre de Villèle fit admettre la cote des emprunts et cette faveur fut étendue, sous l'Empire, aux titres des chemins de fer étrangers, quand ces titres olFrent les garanties déterminées par le décret spécial du 22 mai i858. La cote à la Bourse n'est donc accordée qu'à des valeurs sérieuses et le public ne la prend pas comme une garantie du Gouvernement : son éducation est faite à cet égard. Ce serait rétrograder d'un demi-siècle, sans utilité sérieuse, que de la faire cesser.
Il se constitue, dans les sphères financières, un courant intense auquel personne ne peut avoir la force ni la prétention de résister, pour le développement des souscriptions et des achats des valeurs admises à la cote en France, au jour où écrivait Wolowski, savoir les fonds d'état et les titres des chemins de fer.
Les emprunts se multiplient et le marché français leur est si favorable que son interdiction serait certainement l'objet de réclamations diplomatiques. Quant aux raihvays, leur essor merveilleux est à peu près, dans toute l'Europe occidentale, le même qu'en France ; mais les titres sont encore beaucoup plus bas.
Il y a donc un arbitrage tout indiqué à faire. Les propriétaires d'actions françaises les vendent à ceux des obligations et achètent des actions des railways européens.
Entraver cette spéculation, ce serait, sous prétexte de sauvegarder nos nationaux, les priver de légitimes et importants profits.
Mais les débats sont clos à cet égard. Depuis même que nous avons écrit, dans la préparation de cet ouvrage, les lignes qu'on vient de lire, est intervenu le décret du 6 fé-
vrier 1880, qui admet à la cote de la Bourse, en France, à peu près toutes les valeurs cotées au dehors.
C'est la troisième et dernière étape dans la voie qu'on avait à parcourir pour résoudre ce problème des rapports de notre épargne avec les valeurs étrangères.
Il ne saurait surtout être question de les restreindre.
Ce serait rétrograder davantage, revenir de plusieurs siècles en arrière, limiter l'exportation du numéraire. Personne ne le propose même plus. Les intérêts que notre épargne prend, que notre commerce s'ouvre à l'Etranger, ont des inconvénients sans doute ; mais ils sont le fruit de l'exercice de la liberté, ils concourent avec de grands avantages. Les capitaux que nous devons comme souscripteurs d'actions et d'obligations ou d'emprunts étrangers sont en partie soldés par des compensations en marchandises nationales, ou avec les intérêts, fruits de souscriptions antérieures ; ou, enfin, si nos engagements provoquent une exportation de numéraire, ces espèces doivent rentrer soit par remboursement, soit par Teffet des relations commerciales que nous multiplions avec les états voisins, en nous intéressant à leurs emprunts ou à leurs entreprises.
Ces placements, critiqués en i865, dans plusieurs dépositions lors de l'enquête sur les bases de la circulation monétaire et fiduciaire, ont continué et se sont accrus dans les années suivantes. Ils nous ont été du plus grand secours en [872 et 1873, pour le paiement de l'indemnité de guerre. C'est ce que montre Wolowski dans sa brochure, en citant à ce sujet un économiste allemand. La réalisation des placements que ses nationaux avaient faits à l'Etranger a constitué l'une des facilités qui ont permis à la France de payer la contribution exigée d'elle, sans exporter trop de son numéraire. En échange de ces titres étrangers qu'ils vendaient, les Français souscrivaient les emprunts émis par la France, et les étrangers à leur tour nous prêtaient leurs capitaux.
Nous avons payé avec notre travail, ce travail annuel, qui est, dit Adam Smith, la source de la richesse des nations. Mais, comme il fallait accumuler le travail de bien des années pour acquitter près de 5 milliards r/2, la charge a été répartie sur le passé et sur l'avenir ; sur le passé, car elle a absorbé une partie, comme nous l'avons vu, des épargnes constituées; sur l'avenir, car les impôts se sont accrus de 700 millions et la dette a été doublée.
Mais la situation de l'Etat et celle des particuliers est bonne, meilleure surtout qu'on ne pouvait l'espérer en 1872. Wolowski, en 1874, le constate. Deux ans après encore, grâce à l'initiative éclairée, ardente, de notre économiste, le pays est entré dans l'ère depuis longtemps inconnue des excédents budgétaires \ permettant, à la fois, de réduire les impôts nouveaux et de développer l'outillage du travail national, c'est-à-dire nos voies de transport et de les réunir toutes enfin aux mains de l'Etat.
Quant aux particuliers, ils ont entendu l'exhortation que, comme l'économiste de 1874, le président de la République faisait à ces vertus, dont la réunion constitue l'épargne (Proclamation du 24 novembre 1874). Ils ont repris le cours de leurs patientes économies. Les rentes françaises souscrites par des étrangers sont peu à peu rentrées dans les mains des nationaux, et ils ont recommencé leur capitalisation, par des placements au-dehors même.
Enfin, le produit de nos valeurs étrangères nous rend 'tous les ans, quoique d'une façon moins importante, le service que nous leur avons dû en 1872, en nous facilitant notre liquidation avec les marchés européens.
Notre balance du commerce avec l'Italie, par exemple, est défavorable -, favorable, si l'on veut, s'agissant notamment des achats de soie pour nos manufactures du Sud- Est, de grains et de bestiaux pour améliorer notre alimentation. L'excédent d'importation, toutefois, qui dépasse 140
millions, pourrait entraîner des difficultés de règlement, s'il n'y était pourvu par les arrérages des rentes italiennes, en si grand nombre émises en France. Grâce à cette circonstance, chaque année, l'Italie, qui sortait créancière de la balance du commerce, a dû nous payer un solde, à titre d'arréragé, pour arriver à la balance des capitaux. Grâce à l'unité de territoire monétaire constituée par la loi de 1866, il est arrivé un résultat étrangement en désaccord avec les prévisions alarmistes de ceux qui dénonçaient alors, dans l'Enquête, l'exportation de nos monnaies. Des quatre nations de l'union latine dont les terres sont contiguës, le numéraire, sans distinction d'origine, de contrats financiers ou commerciaux, doit aller chez celle qui sera généralement la créancière des autres. Or, c'est la situation que nous avons prise, que nous maintenons, vis à vis de la Belgique, de la Suisse, de l'Italie surtout.
La Banque, en 1879, avait près de (5oo millions de cet argent, et l'Italie, grâce à cette exportation favorisée par ses billets de basse coupure à cours forcé, pour recouvrer sa monnaie, a été amenée à la redemander, en renonçant à l'union en un point. ('Convention du 5 novembre 1878V iM. Hans Forsell, dans son discours du 17 mai 1881. à la conférence, déclarait être flottant entre les risques et les avantages relatifs de l'accroissement ou de la contraction du numéraire. Nous n'hésitons pas, quant à nous et nous préférons, comme pour tout, la marche en avant.
Dira-t-on que c'est s'applaudir de Tafflux de l'argent,' auquel nous venons de toucher encore ? Eh bien ! en traitant plus haut de cette question, nous avons montré que les placements à l'Etranger atténuent plutôt qu'ils n'aggravent la sortie de l'or.