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LA LIBERTÉ COMMERCIALE

Le traité franco-belge. — Lettres de Lamartine. — L'ancienneté du libre-échange en France. — L'intérêt des ouvriers, dans la question. — Défense delà réforme de 1860.

Wolowski a réuni sous ce titre divers discours et lettres qu'il avait, depuis 1842 jusqu'à 1868, consacrés à la défense du principe du libre-échange.

Nous avons dit que notre économiste, dès 1834, prit rang parnni les champions, alors bien peu nombreux, d'une idée qui a lentement fait son chemin dans les esprits, puis dans les lois et qu'il figura dans leur « association. »

Le premier travail, suivant l'ordre chronologique, de ceux ici réunis, est un mémoire sur l'union douanière entre la France et la Belgique, écrit en novembre 1842. Par une convention du 16 juillet précédent (approuvée par ordonnance du i3 août), une réciprocité de droits d'importation avait été établie entre les deux pays, quant aux fils et tissus de lin. Un droit différentiel avait été accordé à la

Belgique ; en retour, elle recevait nos vins au droit mo-

dique de 5o cent, par hectolitre et leur accordait, à l'intérieur, une réduction du droit d'accise.

Des négociations étaient poursuivies, pour étendre ces rapports à d'autres marchandises; mais le Gouvernement venait de les abandonner, sur les réclamations des tisseurs du Nord, des extracteurs de houille, des fabricants de fer. Grande faute de politique commerciale !

On sait quelle était alors la situation. Il s'agissait, nonseulement de lier, avec un pays dépourvu de frontières naturelles, des rapports tout favorables au nôtre, mais aussi d'empêcher que la Belgique en conférât les avantages aux états allemands. La préférence de ce royaume pour le placement de ses ressources, pour l'approvisionnement de son marché, était à obtenir ! La Belgique pouvait nous devenir hostile, en traitant, d'une manière plus ou moins directe, avec le Zollverein.

La question était d'autant plus importante, qu'on était dans l'ère des railways, dont l'établissement et la direction devaient se déterminer d'abord par l'observation des courants commerciaux existants et ensuite en développer la puissance. L'Allemagne et la France étaient en face Tune de l'autre, pour la conquête économique d'une nation et du pays qu'elle ouvrait aux mers du Nord. Pour cette conquête pacifique, nous avions, en notre faveur, l'avantage des sympathies, résultant des traditions nationales communes et de l'identité du langage. Mais la France céda le terrain, qu'elle aurait si glorieusement disputé s'il se fût agi d'une conquête armée, coûteuse et transitoire !

Nous fûmes alors aussi maladroits avec la Belgique et le Zollverein, que les négociations de cette union douanière, conduites par la Prusse, furent habiles.

En i834 et iSSg, le Gouvernement avait envoyé un commissaire, pour étudier l'effet des tarifs des états allemands, qui avaient supprimé les douanes entre eux, et

examiner les bases sur lesquelles on pourrait traiter avec leur union. Ce traité, proposé en ellct, fut rejeté par le Zollverein, nos offres étant insuffisantes.

L'année suivante, le droit d'importation de lacier en France fut élevé, de façon à froisser notamment l'intérêt delà Prusse. Par représailles, dans la conférence de 1841, elle proposa d'accroître les droits sur les articles français. Mais, comme, d'après la loi du ZoUverein, ces élévations ne pouvaient être adoptées que d'un consentement unanime et que les autres états, désireux de conserver leurs rapports avec la France, s'opposèrent, la motion ne put aboutir.

Pour punir cette simple manifestation, ou plus vraisemblablement par suite de leur entraînement sur la pente de la protection, les chambres de 1842 prononcèrent l'élévation du tarif sur divers articles allemands. Le Gouvernement n'était pas complice, moralement, on le sait, de toutes leurs erreurs économiques, car, dès cette époque les traités commerciaux étaient l'objet de froissements, vis à vis des chambres. Il voulut réparer l'eflct de cette faute et fit proposer encore un traité à la Prusse, qui le refusa. Mais, malgré l'influence de cet état directeur, on essaya de recourir au conseil de ZoUverein. Des négociations furent entamées en 1843, et, quoique bien contrariées, elles auraient pu aboutir, à la conférence, si on ne fût venu lui annoncer, en séance même, un nouvel acte d'hostilité commerciale de la France, l'élévation, par la législature de 1845, du droit sur les graines oléagineuses. On voit si Bcrryer avait eu raison de conjurer ce vote de toute son éloquence !

Le traité avec notre pays fut définitivement rejeté et n'a pu se faire que vingt ans après environ (le 29 mars 1862), sous l'inspiration d'une politique tout autre.

La Prusse, née sous le nom de Brandebourg, de la révocation de l'édit de Nantes, du moins comme état industriel, grandissait pendant ce temps et commençait à rayon-

ner en Allemagne, grâce à un rôle commercial, intelligemment conçu, audacieusement joué et qui devait être encore plus fructueux que la politique ou les succès militaires de Frédéric-le-Grand. On peut observer l'adroite tactique de son cabinet de Berlin, dans le but, en particulier, de s'ouvrir les débouchés sur la mer.

En cette même année 1842, à laquelle se rapporte le mémoire de Wolowski, elle négociait avec le Luxembourg. A raison du régime douanier de cet état, il lui était difficile de se rallier à aucun de ceux voisins -, mais ses sympathies l'auraient entraîné plutôt vers les Belges et vers nous. La Prusse, cependant, réussit à l'annexion inespérée, au Zollverein, d'un état de langue française. En même temps, sous prétexte d'empêcher que, par cet intermédiaire du nouveau participant, la Belgique régentât l'association douanière allemande, elle fit décider qu'il serait privé du droit appartenant à tous les autres, de gérer sa douane, de posséder une voix dans les conférences. C'était la Prusse qui parlerait pour lui et qui, en envoyant ses douaniers dans cet état étranger, percevrait ses contributions et administrerait ses finances.

Peu après, s'ouvrit le chemin de fer d'Anvers à Aixla-Chapelle et Ton put bientôt dire que le Luxembourg et la Belgique auraient autant de rapports commerciaux avec l'Allemagne, au moins, qu'avec la France. On sait combien ces états ont eu à s'émouvoir de l'union douanière, l'arme d'annexion de la Prusse. Le Zollverein a englobé de nouveau le Luxembourg en 187 1. Ne devons-nous pas nous en prendre à nous ?

Après avoir fait longtemps des ouvertures à la France, la Belgique avait traité avec cette association allemande, le i*' septembre 1844. Nous fîmes, cependant, avec elle, à la fin de l'année suivante, une convention qui confirma celle de 1842 et l'étendit à diverses marchandises impor-

tantes ^Convention i3 décembre 1H45J. C'étaient, du côté de ce pays, les ardoises, les machines ; de notre côté, outre les fils et tissus de lin et de chanvre, déjà visés en 1842, ceux de laine, les tissus de coton que nous exportions en Belgique à tarif réduit ou en franchise, les draps, vêtements, articles de mode.

Mais aucune concession n'était faite pour les fers, surtout pour la houille. Si pourtant nous avions pu recevoir ces matières premières d'un marché plus large que le nôtre, n'est-il pas évident que nos usiniers du Nord et de la Seine- Inférieure, les plus ardents défenseurs de la protection, seraient beaucoup plus avancés aujourd'hui ?

Puis, viennent dans le volume de Wolowski, des lettres adressées à M. de Lamartine. Celui-ci, ému des alarmes nées de la mauvaise récolte de 1846, avait pris la plume pour traiter la Questioît des subsistances ; mais il l'avait abordée sans l'étude ni même la réflexion nécessaires.

C'était d'autant plus fâcheux, que l'importance du sujet, la notoriété de l'auteur, le charme de son style, étaient propres à assurer Tessor de sa publication et de ses faux jugements. Il disait, par exemple, que le blé allait venir de pays d'où il coûterait deux tiers de moins qu'en France ; mais que tous les navires du monde n'en pourraient apporter que la subsistance de 17 jours, parce que c'est une marchandise très-lourde.

On sait combien Lamartine mettait de fantaisie dans les affaires et combien souvent il présenta en matière économique de programmes presque plaisants. En septembre

1848, il prononça, sur le préambule de la Constitution, un discours brillant de forme, mais nuageux au fond, qu'il terminait ainsi :

« Si vous borniez votre rôle à l'examen des questions économiques, citoyens, il me semble qu'il faudrait effacer de votre constitution ces trois mots sublimes : Liberté, Egalité, Fraternité, pour les remplaeer par ces deux mots immondes, pendre et acheter ! »

A côté pourtant de ce travers de traiter les affaires en poète, Lamartine, grâce à son caractère libéral, avait eu l'intuition de la fausseté des préjugés routiniers sur le commerce des grains. Il était à craindre que la famine leur donnât une nouvelle force, comme en cette malencontreuse année 1775,011 Turgot avait dû entreprendre de combattre la défense d'exporter, les greniers d'abondance, les obstacles au libre commerce des grains. Il y avait donc à prendre acte des bonnes choses sorties de la plume du député de Mâcon, en y ajoutant quelques chiffres un peu moins fantaisistes. C'est la tâche que s'était donnée Wolowski dans ces lettres.

Tel est l'empire des préjugés, que le succès des lettres sur le commerce des grains contribua à grandir cette popularité de Lamartine qui, peu de temps après, le porta au gouvernement.

Les hommes qui l'auraient mérité mieux n'étaient guères écoutés. Auprès des lettres de Wolow^ski, destinées à rectifier les idées courantes, on peut placer celles de son collègue, de Tracy, écrites avec une parfaite compétence, au milieu de son exploitation agricole de Paray-le-Fraisy et qui n'eurent aussi qu'un succès d'estime.

Il combattait, par exemple, en décembre 1847, la restauration des greniers d'abondance :

« Je ne puis m'empêchcr de dire de ce système inefficace, puisqu'il ne crée pas un atome de subsistance et que, au

contraire, il occasionne des pertes immenses, par avaries, intérêts de capitaux oisifs, qu'il est, avant tout, empreint d'un caractère d'injustice, que je dois signaler comme un des nombreux exemples de cette tendance générale, inaperçue, instinctive en quelque sorte, qui porte à sacrifier les campagnes aux intérêts des villes, »

Ensuite vient une autre publication, en lettres aussi, relative aux origines de la théorie économique du libreéchange. L'auteur s'attache à y démontrer que, longtemps après sa naissance, au Moyen-Age, le commerce international a été libre, avant de se voir entravé par l'effet des doctrines du système mercantile. Il cite, en ce sens, un édit de Flenri II et des vœux exprimés par Sully.

Peut être est-ce beaucoup de présomption que de critiquer un jugement de Wolowski sur l'histoire de la liberté commerciale. Mais nous pourrions, ce semble, contester au moins l'importance de ces antériorités. Ne sont-ce pas des éclairs isolés et insignifiants, au milieu de la nuit d'égoïsme et d'hostilité internationale, dont le voile s'étend, du sein du Moyen-Age, sur la plus grande partie de l'histoire moderne ?

Nicole Oresme a empêché Charles V d'imiter Jcan-le-Bon, qui, en dix ans, avait changé 71 fois la valeur de la livre tournois. Sous son prince, l'argent fut peu refondu et l'or pas du tout. La France en est-elle moins le pays où les monnaies ont été altérées le plus souvent ? Jean-le-Bon, au contraire, avait eu la sage inspiration de proclamer la liberté du travail, sans autres conditions que de faire pro-

duits bons et marchands. Cet édit a-t-il fait autre chose que d'arrêter, quelques années au plus, le développement de l'institution des maitrises, que TEconomie politique d'alors croyait bonne, et où le trésor puisait des subsides ?

Henri II voulait Tessor du commerce, sans doute dans le même sens que Philippe II ; c'est-à-dire au profit des manufactures protégées et pour nous assurer l'avantage de la balance commerciale. Gomment un prince d'alors eût-il pensé autrement, à moins d'être un génie devançant son siècle ?

Le système protecteur n'est-il pas d'importation italienne ? Ne date-t-il pas du règne de Catherine de Médicis en France, comme beaucoup d'autres institutions machiavéliques ?

Il nous paraît difficile, surtout sur une simple phrase, de considérer comme acquis à la cause du libre-échange, Sully, ce ministre dont le souci ne fut pas seulement de rivaliser avec l'Italie et l'Espagne, d'égaler ou de compenser leurs richesses métalliques, mais encore d'assurer le bonheur de la France par des lois dignes des prêtres égyptiens ; Sully, qui fut enfin l'auteur du système dont Colbert a terminé l'échafaudage.

A la suite, Wolowski a placé une analyse des traités de 1703 et 1786, écrite en 1847.

La même année, il prononça, dans la réunion publique de l'association pour la liberté des échanges, un discours qui figure aussi dans le volume sous ce titre : Le trai'aiî^ l'échange et la distribution des richesses. Il y combat, par

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l'ironie notamment, la théorie de k la protection du travail national. « Qu'appelle-t-on ainsi, demande-t-il ? Est-ce la fabrication dont nous avons le moins les matières premières et à laquelle ne conviennent na- les aptitudes des Français, de telle sorte que cette industrie ne puisse continuer à donner ses produits qu'à un prix sup^-rieur à celui que paient les étrangers aux fabriques similaires ? Dans ces conditions, pourquoi sommes-nous tenus de payer ce prix fort ? de rester acheteurs quand même ? Pourquoi y condamner les classes pauvres ? Est-ce là la protection du travail national ?... Invoquera-t-on l'intérêt du peuple même ? Mais les gens qui vivent de l'industrie n'en forment qu'un quart et encore la protection ne s'étend pas à toutes les branches d'industrie.

Dans celles dont les produits sont surtaxés à l'importation, n'admet-on pas bien légèrement la prétention des fabricants qui, mettant leurs frais en bloc, en y comprenant ceux mêmes des industriels dont ils doivent acheter les produits renchéris par la protection, en prenant ce total chez les producteurs les moins habiles le mortuum caput de chaque branche de travail), viennent dire : « Nous ne pouvons produire qu'à tel prix ; que nos profits nous soient assurés ! » De ce droit à l'exploitation du marché national, les ouvriers ne peuvent-ils inférer le droit au travail^ en disant : « Nous ne pouvons vivre qu'à tel prix ? » ^

Ce qui se passe de nos jours montre combien ce raisonnement était exact et ces appréhensions fondées.

Dans les rapports de la nombreuse commission qui a élaboré les chiffres du tarif général douanier, délibéré à la Chambre dans le courant de l'année 1880, le même système a été suivi, à l'égard de toutes les industries. On s'est attaché à rechercher, pour chacune d'elles, le prix de revient, depuis ses bâtiments de fabrication jusqu'au salaire

de ses ouvriers. iMais, ensuite, on a pensé à ces derniers et M. Richard Waddington a proposé, comme rapporteur, de prendre en considération les propositions de MM. Nadaud et Villain, tendant à limiter à dix heures la journée de travail dans les manufactures et à constituer des retraites pour les salariés âgés.

Le rapport sur le premier objet s'exprime ainsi :

« Il est un principe économique à peu près universelle ment reconnu ; c'est que le travail est une marchandise, qui se vend ou qui s'achète ; que le prix-courant de cette marchandise est nécessairement réglé par Tolfre et la demande et que l'Etat ne peut pas plus intervenir pour fixer ce prix, qu'il ne peut intervenir entre vendeur et acheteur, pour fixer le prix d'une marchandise quelconque...

» L'Etat, ne pouvant régler les salaires, peut-il régler les conditions dans lesquelles le travail aura lieu et auxquelles, par conséquent, est subordonnée la fixation du salaire ? Par la réglementation ainsi mise en vigueur, le lé • gislateur n'influera-t-il pas sur le taux de la rémunération du travail à laquelle il doit rester étranger ?

» A la question ainsi posée, il est impossible de ne pas répondre que la réduction des heures de travail, la défense faite aux salariés d'employer plus d'un laps déterminé de temps au gain de leur salaire, exercera une influence des plus directes sur les termes du contrat qui devra intervenir entre eux et les industriels auxquels ils vendent leur travail î «

Wolowski montrait donc, avec autant de profondeur que de raison, où nous amènerait l'abandon des principes. Après avoir fixé le minimum des prix, le législateur a voulu garantir un minimum de profit ; il ne recule pas aujourd'hui devant la fixation officielle du minimum de salaire, et comme le profit consiste dans l'écart de ces deux éléments, cha-

cun reçoit sa part de l'Etat. Nous reviendrions à la pitance nationale !

Dans le discours que nous analysons, ainsi que dans un autre prononce devant le même public, sur les résultats de la liberté commerciale en Suisse, où ce régime est en vigueur depuis la suppression du blocus continental, Wolowski démontre bien l'erreur de ceux qui le combattent dans l'intérêt des classes ouvrières.

Il pressentait que ce sj'stème était encore le mieux conçu pour développer le travail en ce pa\'s, même aux dépens des états protégés. Comparons aujourd'hui Zurich et St-Etienne !

II résumait ainsi ses motifs, pour proscrire, dans cet intérêt ouvrier la protection :

i" Elle fait hausser le profit, la rente et la rémunération de tous les capitaux, tandis qu'elle assure rarement celle plus élevée du travail manuel ;

2** Le renchérissement du prix des produits atteint plus sévèrement les classes populaires et les ouvriers, dont le plus grand nombre, en somme, sert des industries où la protection est impuissante à assurer la hausse des salaires. 3° On remarque, précisément, que les industries pour lesquelles la législation douanière a le plus fait comptent les ouvriers le moins rétribués, et, s'ils l'étaient d'une manière plus avantageuse, il se produirait vers leurs branches de travail un afflux des autres ouvriers et des bras des campagnes ou de l'Etranger, de façon à produire la concurrence et le rabais. Il n'y a qu'une manufacture, en effet, disait Wolowski, qu'on n'ait jamais osé parlé de protéger par des mesures d'exclusion, c'est l'industrie naturelle, l'exercice des bras. »

L'administration municipale, dans les grandes villes du Nord, à Lyon, en i83o, en 1834 surtout, criait vers le Gouvernement, pour avoir des mesures de protection, pen

sant qu'elles font vivre le travail national, c'est-à-dire le salarié : « C'est du pain, dist.it un maire, et non des bayonnettes, qu'il nous faut pour nos ouvriers ! »

Quelques députés protectionnistes ont essayé encore, dans la délibération du tarif général douanier de cette année, d'associer la cause des agriculteurs et des producteurs à celle des populations ouvrières, mais les députés élus dans les centres industriels ont protesté et se sont déclarés libre-échangistes, au nom de leurs commettants.

Cette doctrine, inaugurée dans la pratique par le second empire, se fortifiera certainement.

La vie à bon marché ! C'a été le mot d'ordre de la politique intérieure, de la politique extérieure, en matière commerciale, depuis 3o ans. Les gouvernements qui se sont succédé dans un cycle complet d'événements, pendant cette période, différents d'origine, de tendances, se sont accordés pour obéir à cette inspiration philanthropique, et c'est un représentant autorisé de l'Empire qui, conformément à sa pratique, a pu dire récemment au milieu de notre Parlement républicain, en rencontrant une approbation unanime :

« On ne peut taxer la consommation du peuple. On ne le peut pas ! Ne raisonnez pas, ne faites pas de la politique ; ne faites pas de calculs. C'est quelque chose qui saisit la pensée, qui s'empare de l'instinct de l'homme d'Etat, qui domine son âme, sa générosité, ses sentiments les plus relevés et qui lui dit : Non ! tu ne peux pas. Tu ne peux pas tarifer le pain. Il est la nourriture de tous ; il est parfois la seule nourriture du pauvre. Tu ne peux pas tarifer la viande ! elle est le besoin de celyi qui travaille ! » [Officiel du 22 février 18^80).

Voilà pourquoi on a soustrait à la surélévation résultant de la protection douanière la plupart des produits agricoles. Cette conquête est définitive et s'étendra dans le domaine industriel,

Telles sont les principales pensées qu'on trouve dans les pièces secondaires réunies au volume la Liberté commerciale.

On voit quel fut le fruit des efforts des économistes et surtout de ceux qui purent vulgariser la théorie libérale dans les esprits à la fois du peuple et des classes dirigeantes, du haut de la chaire ou de la tribune. Michel Chevalier, Bastiat, Wolowski, eurent ce double presiige.

Tous trois, se trouvant aux assemblées après 1848, y formèrent un groupe, qui réussit en prêchant comme un progrès le retour à la liberté naturelle etdont les projets faisaient un contraste, aussi frappant qu'heureux, avec les dispositions des Chambres sous la Restauration, sous le gouvernement de Juillet.

L'Assemblée nationale la première voulut bien entendre à quelques propositions libérales. Elle ne le fut pourtant pas autant qu'on pouvait l'espérer. Elle rejeta la proposition de Ste-Beuve, comme on s'en souvient, tendant à lever les prohibitions, à réduire au droit de balance la taxe fixe sur les matière.^ premières et les substances alimentaires, celles sur les produits manufacturés à des taux de 10 à 20 7oi et, après quatre ans, le droit sur le fer à fr. i les 100 kilog. (Séance du C^ janvier i85o).

Balayée par le coup d'état de Napoléon ni, cette assemblée fit place à une chambre encore moins libérale. C'était donc toujours, sur ces questions de politique commerciale, l'opposition des pouvoirs exécutifs et législatifs, qui avait amené Guizot à poser la question de cabinet pour

faire admettre quelques timides mesures de libre-échange.

Mais, après i852, les chambres avaient en face d'elles un souverain parvenu, imbu des doctrines modernes, de Tamour des classes populaires. Outre les pouvoirs que l'article 84 de la loi du 17 décembre 1814 avait donnés à nos rois, de permettre le dégrèvement de l'exportation et celui de l'importation des matières premières, la sénatus-consulte du 3o décembre i852, article 3, remettait au pouvoir exécutif l'arme bien plus puissante des traités de commerce, à l'aide de laquelle il pouvait détruire, sans distinction, les prohibitions et les tarifs prohibitifs.

Une série de décrets, qui se succèdent dans une période d'environ dix ans, détruisit en partie l'échafaudage douanier élevé sous les gouvernements antérieurs. L'importation des graines oléagineuses donna, de la sorte, lieu au simple droit de balance. Les fontes, la houille, la pierre, les marbres statuaires, la bourre de soie, les eaux-de-vie, les laines, les suifs, les bestiaux, furent taxés modérément.

En i856, l'empereur fit présenter un projet de lever les prohibitions, par exemple, sur les tissus de coton et de laine, où elles seraient remplacées par un droit de 35 "/q. L'émoi fut très-grand au sein de ces industries et dans les chambres. L'empereur fit retirer le projet et annoncer, au Moniteur^ que les prohibitions ne dureraient pas plus de cinq ans.

Son décret du 28 juillet nomma la commission chargée d'étudier les droits qui les remplaceraient, puis il continua la suite de ses décrets, en en soumettant parfois des séries à l'approbation du corps législatif, selon le prescrit de la loi de 1814. (V. par exemple, les lois du -26 juillet i856, 18 avril 1867, 18 juin 1859.)

Mais déjà l'on touchait à une réforme plus générale. Un traité de libre-échange avec l'Angleterre fut signé en date du 23 janvier 1860 et, dans la pensée du gouvernement.

ce n'était que le premier anneau d'une chaine de traités, d'où devrait résulter l'exclusion des prohibitions, la constitution d'un tarif conventionnel bien inférieur au tarif général des douanes.

Aussi la convention franco-anglaise inspira-t-elle à l'industrie des craintes et des récriminations très-vives, que n'étouffèrent pas les réjouissances de Paris et des pays vinicoles. On cria à la surprise, parce qu'on avait perdu de vue les avertissements officiels de i856. On prétendit que l'empereur s'était lui-même laissé surprendre par les Anglais, et, pour des concessions insignifiantes, leur avait sacrifié nos industries.

Sans se laisser émouvoir outre mesure, le gouvernement ouvrit une enquête (du i au 24 août 1860), pour se rendre compte de la mesure de la réforme, c'est-à-dire de la quotité des droits à fixer, qui furent arrêtés dans une série de traités additionnels. Puis, la question fut portée au corps législatif.

Une suite de discussions eut lieu, à propos de la promulgation de la convention première et de remaniements propres à diminuer l'exagération de notre vieux tarif général. Les hommes d'état protectionnistes épanchèrent en ces discussions toute leur amertume. Mais la lumière se fit et le corps législatif adopta une série de lois, qui, jointes aux traites, constituent notre réforme économique jusqu'à ce jour (V. les lois des 5 mai, 23 mai, 18 juillet, I août 1860, i5 juin, 2 juillet 186/, 19 mai 1866.)

Des traités de commerce, dans les années qui suivirent 1860, furent faits avec la Belgique, l'Italie, la Suisse, la Suède et la Norw^ége, les villes Hanséatiques, la Hollande, le ZoUvercin, l'Espagne, le Portugal, l'Autriche, la Russie, la Turquie, etc.

Le gouvernement multiplia les enquêtes, pour tâter le pouls sans cesse, si l'on peut dire, à l'industrie et à l'agri-

culture, au fur et à mesure que progressait cette opération, incontestablement douloureuse pour quelques-uns, de la réforme commerciale. Les déposants établirent que l'Angleterre nous achetait plus que nous chez elle, que la masse des producteurs et l'universalité des consommateurs s'applaudissaient du nouveau régime.

Les batailles parlementaires, entre temps, succédaient aux enquêtes. A la veille de Tune d'elles, « à laquelle son éloignement de la Chambre législative, dit Wolowski avec un juste regret, Tempêche de prendre part, » il voulut cependant y exercer son influence, en faisant à Paris (le lo mai 1868], une conférence sous les auspices de V Association polytechnique.

Ce remarquable discours renferme tous les arguments en faveur de la liberté commerciale, malgré la nécessité où se trouvait l'orateur de proportionner ses développements à l'intelligence, à l'attention de son public et de ménager le préjugé populaire. Il se divise en trois parties. La première est la défense du système économique ; la seconde, l'exposé des origines et des dispositions du traité franco-anglais et la troisième l'étude de ses résultats, que Wolowski a rendus plus sensibles en faisant suivre son travail des tableaux du commerce extérieur.

Dans la discussion générale, qui s'est rouverte à diverses reprises, ces deux années, au cours de la délibération du nouveau tarif douanier, on a fait appel parfois aux démonstrations de nos grands économistes contemporains, Bastiat, Wolowski, et Ton voit, en effet, que le pays leur est redevable de cette réforme qui, des séances modestes de la ligue pour la propagation du libre-échange, est venue aboutir, triomphante à celles du Parlement et qui rend à chacun de nous le droit d'acheter sur le marché de son choix.

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