‹ L'œuvre économique de L. WolowskiChapitre 3 sur 25 · LE CREDIT FONCIER · texte numérisé non relu

LE CREDIT FONCIER

CHAPITKE PREMIER

VIE DE WOLOWSKl

Les débuts de Wolow^ski en France. — Sa carrière d'écrivain et de financier. — Sa seconde législature. — Sa mort.

Louis Wolowski naquit en Pologne, en i>>io.

Son père, François Wolowski, homme riche* et intelligent, ayant joue en politique un grand rôle qu'il tenait de sa position d'avocat et de sa haute expérience, s'ctant affectionné à la France et instruit dans notre droit, l'envoya ù Paris, à douze ans, pour y faire ses études.

Il en revint définitivement, âgé de i8 ans, pour s'occuper d'agriculture avec son père, et surtout faire son droit à Varsovie. L'esprit libéral qui animait son pa3's et lui faisait tourner les yeux vers la P>ance, assura un accueil enthou-

siaste parmi ses camarades au jeune étudiant revenant des lycées de Paris. Il fut persécuté pour cela.

On sait comment la révolution de Pologne éclata bientôt en i83o.

Le Gouvernement avait alors emprisonné Wolowski. L'insurrection brisa ses fers et ku mit les armes à la main. Il fut nommé officier. Son père, pendant ce temps, à raison de la notoriété qui s'attachait à lui, était appelé à faire partie du gouvernement révolutionnaire.

La Pologne, comme on le sait, succomba dans la lutte.

Con-damné à mort par contumace, le jeune étudiant chercha un refuge en France, où bientôt toute la famille se réunit. Elle était nombreuse, composée de trois fils et une fille.

Le domaine patrimonial, situé à 3o kilomètres de Varsovie, avait été confisqué et l'on se retrouva en France, presque sans ressources.

Mais, après deux ans d'études, grâce à des dispenses universitaires, Louis Wolowski était licencié en droit et se trouvait pourvu d'une carrière par son inscription au barreau.

L'ordre des avocats de Paris a toujours été nombreux, rempli de praticiens rompus aux affaires, d'hommes à l'esprit élevé, libéral.

On y comptait des noms qui, dans la discussion des affaires, ou dans la vulgarisation du droit, s'étaient acquis une notoriété universelle, et devaient soutenir l'héritage de gloire des Gerbier, Mannory, Target, Linguet, Courvoisier, BeLlart.

Ce barreau venait de perdre Mérilhou le jeune, Berryer père, en l'S:^^; Billecocq et Martignac en 1X32.

En y entrant, en i'S33, Wolowski, auprès des anciens, Persil, VatiniesniL Mauguin. Chauveau-Lagarde. Dupin, Parent Real, qui mourut l'année suivante : Laine, qui sur-

vécut pcu(i833;, trouvait des hommes appelés à jouer un grand rôle au palais : Mourier, Philippe Dupin, Hennequin, Marie, Odilon Barrot, Berryer et Jules Favre.

Il a toujours été difficile, surtout aux débutants, quand ils ne sont pas servis par les circonstances et ne peuvent se révéler de prime saut, comme cela était arrivé, quelques années auparavant, à Chaix (d'Est- Ange), de se faire un nom et même une place en ce grand barreau. La situation de Wolowski, pour le présent, était celle de ce jeune aigle avant le succès, alors qu'il se trouvait seul et sans relations sur le pavé de Paris, pleurant ses parents, qui lui avaient laissé six cents francs et une sœur à soutenir.

Wolowski, pressé par les mêmes nécessités et moins bien servi par l'occasion, dut très-vite faire appel à ses brillantes facultés dans un rôle plus obscur, mais qui lui en assurait immédiatement l'emploi et la rémunération. Il entra, comme secrétaire, dans le cabinet d'un avocat à la Cour de cassation, M. Dalloz.

Dans ces conditions, le découragement, s'emparant des jeunes âmes, y éteint trop souvent la flamme, qui, à la longue, aurait pu mettre en lumière un homme influent et éclairer, échauffer les autres autour de lui!

Mais, pour ceux qui ne s'en rebutent pas, l'Etude a, comme la Religion, des consolations souveraines, et rangé parnn' les plus nobles de ces intelligences s'essayant dans le jcuue barreau, bientôt appelé à les animer de son ardeur, Wolowski n'entendait pas s'en tenir aux études qui suffisent à la pratique. Il était voué au culte de cette seconde science du droit que signale Cicéron :

« Allera varo cxcdsa^ digna qiuv à maximis ing-eniis Cf>lcrclur ; neiiipe^ ut ipsa iiatnra^ nniversalis, ingens ; qii^v ntvi à ptwtoris cdiclo, scd ex intima philosophia haurienda essct^ et iindc scmel cxplicata^ fans Icgum et Jiiris facile inveni)'i posset . » (De Leg. I.)

M. Dalloz avait été en rapports avec les collaborateurs de la Thémis, bibliothèque périodique du jurisconsulte, qui, sous la direction de M. Blondeau, s'était publiée à partir de la fin de 1819.

Il applaudit au projet de son secrétaire qui, grâce aux relations formées dans son cabinet et dans le barreau, se proposait de prendre la place que cette revue laissait disponible par sa disparition depuis i83o.

Le cadre de la Thémis, destiné à faire connaître l'état de la science du droit en France et à l'Etranger, grâce à la collaboration de jurisconsultes anglais, belges, allemands, notamment de MM. Warkœnig, Birnbaum, Holtius, comprenait quatre parties : législation et histoire du droit, jurisprudence, doctrine, enseignement.

Ce recueil, principalement rédigé par la collaboration des professeurs de nos facultés, MM. Blondeau, Pellat, Berriat-St-Prix, Pardessus, Demante, Delvincourt, Rossi, Carré, et des universités étrangères, était surtout consacré à l'étude comparative des lois anciennes et modernes, du droit des divers Etats européens et de son enseignement.

En 1834, parut la première livraison de la Rejnie de législation et de jurisprudence que fondait Wolowski, avec le concours pécuniaire et matériel de confrères autant que lui dénués d'expérience et de fortune, mais pleins de mérite, d'espoir et d'avenir.

C'étaient, par exemple, autant d'amis que cette similitude de situation lui avait attachés, non moins que la bonté de son cœur et l'aménité de son caractère.

Son âme aimante l'avait déjà poussé à d'autres liens. Il avait épousé une de ses cousines, mademoiselle Laure Guérin, et dans le logement qu'occupait le jeune ménage, qui servait aussi de bureau à la direction, à la rédaction, à l'administration de la nouvelle Revue, trop pauvre pour la loger mieux et pour se faire aider dans la gestion com-

merciale de cette afTairc. Wolowski collait de ses propres mains les bandes des numéros, y mettait les adresses, avec l'aide de quelqu'un des collaborateurs et de sa jeune femme, dont l'esprit et la grâce embellissaient ce laborieux intérieur.

Il a ainsi tracé le programme de son entreprise :

« Histoire et philosophie du droit ; législation comparée ; discussion des questions les plus importantes du droit actuel en matière civile, commerciale, criminelle et administrative ; examen critique des projets de lois présentés aux Chambres : de la doctrine des auteurs et de la jurisprudence des arrêts ; analyse des travaux de droit publiés à l'Etranger et compte-rendu des séances de l'Académie des Sciences morales et politiques : tel est le cadre de cette publication. »

C'était celui même de la Thémis. La nouvelle revue rédigée par un plus grand nombre d'avocats, prit plus de place dans le monde judiciaire, sans que, grâce à la distinction de ses collaborateurs et aux relations que son directeur sut renouer h l'Etranger, elle lui fût inférieure au point de vue doctrinal.

Un bon juge, certes, M. Laferrière, en a parlé en ces termes, s'il est nécessaire de faire apprécier l'œuvre à laquelle concoururent les plumes de MM, Ch. Giraud, Troplong, Pont, Sacaze, Renouard, Faustin-Hélie, Laboulaye, Rodièrc, Ortolan, Dufour, Championnière, etc.

u La Revue de législation de M. Wolowski a ouvert ù la philosophie, à l'histoire du droit français, au droit administratif, à réconomie politique dans ses rapports avec les institutions civiles et administratives, une voie large et féconde. »

En dehors de ses relations juridiques, Wolowski avait été, en sa qualité de réfugié, accueilli par le parti libéral qui avait fait la révolution de i83o. Il n'avait pas eu

besoin même, pour cela, de sortir Ju monde des tribunaux. On sait quels lecteurs familiers y avait trouvés Voltaire.

C'est principalement dans ce milieu judiciaire, autant qu'à l'aide du concours des notabilités politiques et littéraires, que s'était fondée, en 1820, sous le patronnage du duc de Broglie, la Société des amis de la liberté de la presse^ pour répandre en France et naturaliser les principes du gouvernement représentatif, particulièrement pour patronner les écrivains poursuivis à raison de leur franchise en faveur de ce nouvel ordre de choses.

On sait avec quelle faveur une grande partie du barreau prêtait sa parole et son attention à la défense de ces mêmes écrivains ; les passions qu'avaient soulevées ces nombreux procès qui se multiplièrent de 1822 à i832 ; les procès faits à Cauchois-Lemaire, de Sénancourr, Levasseur, Leleux, au colonel de Maziau ; l'affaire des quatre sergents de La Rochelle et les pamphlets de Paul-Louis-Courrier, notamment le procès, avec le réquisitoire de M. de Broé, la fin mystérieuse de ce malheureux frondeur.

Plus d'un étudiant avait pris le fusil dans les trois glorieuses journées de juillet.

Wolowski, révolutionnaire en Pologne, fut libéral en France. L'ardeur de la jeunesse, son isolement, sa pénurie et l'entraînement des cercles de la capitale, expliquent che>: lui, à ce début de la vie active, une tendance d'opinion politique, contrastant en somme avec l'opinion constitutionnelle dominante au barreau, et dont Tàgc, la réflexion, les avantages d'une situation acquise, non moins que la ruine définitive de la nationalité polonaise, finirent par atténuer chez lui la vivacité.

Wolowski entra comme collaborateur au Siècle et y fut dix ans occupé à faire le bulletin des Chambres.

Ce journal, alors administre par le député de la Vendée,

n'avait pas l'esprit qu'y a porte un autre directeur et qui l'a mené où Ton sait.

Wolowski s'est toujours, au contraire, montre animé d'une piété sérieuse, sur laquelle ne doivent pas nous abuser quelques épigrammes pour les anciens privilèges économiques dont jouissait le clergé, et c'est un exemple à citer entre tant d'autres, que la religion n'exclut pas le libéralisme ni l'esprit de critique.

Le travail de journaliste, auquel l'attachait la nécessité, demandait beaucoup de temps à notre jeune écrivain et le détournait de ses études juridiques. Mais il le porta, par contre,- vers celles industrielles et sociales, où il trouva mieux encore sa voie.

Dès i838, il publia sur les sociétés par actions une brochure que nous n'analyserons pas, maii qui rencontra un sérieux succès. Tous les hommes d'affaires de cette époque l'eurent en mains et l'ont conservée, quoique si complètement démodée par les refontes de la législation commerciale.

Déjà le développement des affaires et les progrès de l'industrie, à Paris, demandaient qu'on accrût les cours de législation industrielle au Conservatoire des Arts et Métiers.

En iSSq, on y consacra une chaire nouvelle que, grâce à l'appui de M. Passy, Wolowski fut appelé à occuper. Nul, malgré son jeune âge, ne put critiquer un choix que justifiait une notoriété acquise par les connaissances étendues et les publications juridiques du professeur. Et, d'autre part, sa réputation de journaliste libéral le rendait sympathique à l'auditoire fréquentant ces cours.

Wolowski occupa dignement cette chaire, sous des titres quelque peu différents, pendant la plus grande partie de sa vie ; en somme, durant trente-cinq ans.

Son exercice fut interrompu seulenient quelques mois, à l'occasion de ses deux législatures.

On peut penser avec quelle élévation, quelle indépendance, quel juste sentiment des principes et des nécessités de la vie sociale, le professeur traitait les questions dominant son enseignement. Car il fallait bien exposer Téconomie politique pour expliquer la législation industrielle au point de vue théorique, comme il ne manquait pas de le faire.

Or enseigner les principes de l'économie politique sur le capital, le salaire, les coalitions, dire que les associations coopératives dénuées de capital fixe et de fonds de roulement sont vouées à l'impuissance et à la dissolution, comme le professait Wolowski ; combattre cette sorte d'enseignement économique déjà répandu dans Paris parmi les groupes ouvriers, c'était froisser leurs adhérents et heurter de front bien des passions que les doctrinaires semblent s'être donné à tâche de flatter.

Mais les amis des doctrinaires étaient, au Conservatoire des Arts et Métiers, no3'és dans un auditoire sympathique. Ils écoutaient d'abord patiemment et sans oser protester, arrivaient ensuite à s'éclairer et cédaient enfin, avec cette bonne foi des gens ignorants qui veulent s'instruire, à l'influence d'un professeur qui apportait la science et la vérité ; qui, d'ailleurs, n'avait rien de hautain, de provoquant, et montrait des intentions conciliantes ; bien plus, qui, par sa parole, non seulement modérée, mais émue, manifestait cet amour des classes laborieuses instinctif au cœur généreux, et ce sentiment de solidarité humaine qu'inspire la gratitude aux réfugiés.

L'enseignement de l'économie politique, à vrai dire, n'appartenait pas à Wolowski, au début de ses Feçons au Conservatoire.

Elle y était entrée depuis longtemps, à une époque voisine de la fondation, sous le nom d'économie industrielle^ et kl chaire, dès 1820, avait été confiée à J.-B. Sa}^ Le

lIlic Deca>:cs, itiaugarant une politique modérée, avait consiviérc comme un moyen de combattre les ultraroyalistes cet institut populaire, avec des professeurs d'un caractère libéral comme J.-B. Say, a3'ant osé, au nom de la Science, donner des leçons au gouvernement impérial.

En i832, à la mort de ce maître, cette chaire fut transférée à Blanqui et ce fut, par la suite, l'origine de son amitié avec Wolowski.

Rlanqui était d'un libéralisme plus prononcé que J.-B. Say ; il attachait plus d'inconvénients que lui encore à l'intervention de l'Etat dans les relations des particuliers et les aflaires de l'industrie. Il combattait avec plus de force pour la liberté commerciale.

Chose étrange ! le gouvernement de juillet admettait qu'un professeur d'économie industrielle ne l'enseignât pas à rebours et combattît la protection douanière, à l'encontre de la politique suivie par les Chambres, dont il vo3'ait l'exagération ; et ce fut après 1848 qu'on prétendit le lui interdire. Blanqui fut décrété d'accusation au Conseil supérieur du Commerce, comme attaquant les lois sur l'entrée des graines oléagineuses et des aiguilles ; comme excitant les ouvriers contre les chefs d'industrie, parce qu'il admettait leur droit naturel de porter la cotonnade anglaise.

'Wolowski, au Conseil supérieur et au Conservatoire, se constitua le défenseur ardent de son collègue.

Blanqui mourut quelques années après, en [854, et le gouvernement ne le remplaça pas. Il était, difficile, en ellct, de donner la chaire d'économie politique à quelqu'un disposé à ne pas l'enseigner, et un professeur sérieux aurait été, assurément, affilié ou allié à la lii^-iic pour la défense de la liberté commerciale^ qui, fondée en 184*') par Bastiat, un autre professeur du Conservatoire des Arts et Métiers, avait gagné beaucoup de terrain.

Plus ami donc de la tranquillité que de la lumière, et

malgré ses dispositions favorables à la reforme commercial, dont il avait donné déjà bien des gages à la ligue, le gouvernement laissa la chaire vacante jusqu'à l'époque où il les compléta, jusqu'en 1860. Et ce fut une faute, car les leçons du Conservatoire auraient contribué à préparer Topinion à cette réforme et nous aideraient à soutenir que ce n'a pas été une surprise.

Bien qu'il n'eût pas le titre officiel, d'ailleurs, Wolowski profita de cette vacance pour recueillir, dans une certaine mesure, l'héritage du professeur d'économie politique. On peut dire qu'il était virtuellement en possession de son programme en 1860, époque où la chaire délaissée par Blanqui fut rouverte sous ce titre, non plus Economie industrielle^ mais Cours de statistique et administration industrielle \ bien plus encore, en 1864, époque où le Gouvernement, reconnaissant la faute faite au sujet de cet enseignement, comme moyen de rendre populaire la réforme commerciale, voulut du moins la justilier en le développant.

La chaire occupée par Wolowski prit alors le titre de Cours de législation industrielle et d'économie politique.

On peut penser que Wolowski jouissait déjà de quelque popularité à Paris, quand éclata la révolution de 1848, et sa noble conduite tendit alors à le rendre populaire.

Au lieu de prendre prétexte de l'agitation de la rue pour suspendre son cours et se confiner dans ses études favorites, il pensa que le moment était venu de porter partout son enseignement, de le crier, à l'encontre des revendications sociales que faisait bruyamment le peuple armé.

Alors, au risque cPctrc séquestré dans quelque faubourg ouvrier, ou fusillé au sortir d'une réunion populaire, martyre que d'autres apôtres de -l'ordre ont rencontré, il parcourut les clubs et les rassemblements des rues. Il put même aborder l'une de ces assemblées, sans aller loin, car au Conservatoire des Arts et Métiers était installé un des clubs, auquel Blanqui et Wolowski vinrent plus d'une fois prendre la parole.

Partout il vint à bout de se faire écouter, à force de douceur et d'autorité persuasive, de gens aigris par l'infériorité de leur condition, par la misère, suite du chômage, par les prédications socialistes. Partout il répandait la propagation des principes qui condamnaient le programme de la révolution ouvrière ; que le capital est l'appui du salarié ; que les souffrances des classes laborieuses viennent plus des défauts de la production que de ceux de la répartition des richesses.

On peut se demander comment Wolowski fut envoN^é à l'Assemblée constituante, où il ne pouvait manquer de tenir un semblable langage, du moment oii les corporations ouvrières jouaient un si grand rôle dans les événements de cette époque et dans les choix à faire par le sulfrage universel.

Cest ce que nous expliquerons plus loin.

C'était, en tous cas, un choix excellent, comme le montrera l'étude spéciale que nous consacrerons aux deux législatures de Wolowski.

Sorti de la représentation nationale, par suite des événements de décembre i85i, il s'occupa de la fondation et de la direction du Crédit foncier, qu'il administra sous le titre de directeur.

Il donna sa démission de cette fonction, en voyant que le Gouvernement voulait user trop largement du caractère public de cette banque, et que l'Kmpereur tendait à l'ab-

sorber. On comprend, malgré le caractère libéral d'un bon nombre de ses réformes, le ressentiment que l'auteur du coup d'Etat devait inspirer à un ancien représentant du peuple.

Cette partie de la vie de Wolowski, s'étendant de l'une à l'autre république, ces vingt ans écoulés de i85i à 187 r, furent, en outre, remplis par ses rapports avec les sociétés savantes et la préparation des principales productions qu'il a laissées, depuis la traduction des Principes d'écomie politique^ de Rôscher, qu'il commença en i85i, jusqu'à son volume sur la Liberté commerciale^ daté de 1870; les plus importantes portant sur la circulation monétaire ou fiduciaire.

Après avoir livré à l'impression la traduction de Rôscher, Wolowski, en i855, prépara, en deux volumes, sous le titre de Mélanges d'économie politique et de finances, une édition des mémoires et des discours parlementaires de Léon Faucher, son beau-frère, mort en 1854, édition donnée par sa sœur. Madame Léon Faucher.

Nous nous ferons un plaisir de citer souvent ce pieux monument.

Cette même année, i855, Wolowski prit la place de Blanqui à l'Académie des Sciences morales et politiques. Il en fut le président en 1 8(3(3 et 18(37. ^^ suivait assidûment les séances et y fit de nombreuses communications, dont plusieurs ont été imprimées, surtout dans le Bulletin.

En i8()i, il fut nommé membre de la Société d'Agriculture^ à raison des titres qu'il tirait de la fondation du Crédit foncier de France, et surtout de ses études sur cette institution et de la part prise par lui à la suppression de l'échelle mobile.

Wolowski fut aussi attaché à la Société d'économie politique de Paris. Il en fut vice-président en 1868, et il l'était de nouveau à l'époque de sa mort.

On trouve dans le Journal des Economistes^ organe de cette société savante, un grand nombre de ses articles qu'il serait long et superflu d'analyser, qui souvent ne sont que des analyses d'ouvrages économiques nouveaux.

On voit aussi dans les procès-verbaux des discussions mensuelles l'expression des opinions de notre auteur sur la plupart des questions d'un intérêt d'actualité, dans l'ordre industriel et social. Or cette expression était devenue d'une grande importance dans ces dernières années, à raison du rôle qui appartenait à Wolowski dans l'Assemblée, surtout dans la délibération des propositions fiscales ; son opinion exprimée de la veille devenait parfois, le lendemain, la loi du pays.

IIÏ.

La double législature de Wolowski, en définitive, est son principal titre à la célébrité, si toute sa carrière fut digne d'estime.

La deuxième période, surtout, eu égard à l'importance de l'œuvre financière de la Chambre des députés, au rôle qu'il y joua, lui assure un nom dans Thistoire, en même temps que Tutilité de ses services lui ont acquis un titre à la gratitude universelle.

Wolowski, dans sa carrière parlementaire, fut un député sérieux, laborieux, montrant autant d'éloignement pour les incidents propres à faire perdre le temps des Chambres et pour les discussions politiques, alimentant la curiosité des esprits légers et des tribunes, que le grand nombre y trouve d'attraits. Jamais, on ne le voit, par des discours

ou des interruptions, témoigner d'intérêt pour les délibérations de cette nature. A peine, dans une dizaine d'années de législature, prit-il deux ou trois fois la parole sur les propositions de lois électorales ou constitutionnelles.

Si cet esprit était plus répandu, on ne verrait pas des réformes économiques utiles attendre indéfiniment leur place à l'ordre du jour ; on n'entendrait pas des députés se plaindre avec découragement de n'être pas écoutés dans les discours dépourvus de tout autre intérêt ; et, comme le déplorait un jour Wolowski, la discussion du budget, le principal objet de chaque législature, ne serait pas la tâche qu'on diffère d'abord et qu'ensuite on écourte le plus.

Nous pouvons observer que, pendant les premières années qui suivirent sa mort, on ne rendit guère de lois importantes dans l'ordre financier, et celles qui se sont produites en 1879 et 1880, l'œuvre du dégrèvement, par" exemple, auraient sans doute marché plus vite avec lui, étant donnés l'omnipotence de la Chambre et le grand rôle de Wolowski dans les commissions du budget.

Quand il reparut à la tribune, en 1871, ses études, ses relations de famille, son âge et sa situation de fortune en faisaient un des hommes influents de l'Assemblée. Ses publications, ses dépositions aux enquêtes sur l'agriculture, le régime douanier, la circulation monétaire et fiduciaire, le signalaient comme un spécialiste très-éclairé. Il n'avait pas, néanmoins, la confiance universelle qu'on rencontre chez quelques hommes parlementaires : les Casimir Périer, les Mauguin, les Berryer, les' Thiers, les Rouher. On le regardait comme un travailleur, mais comme un théoricien.

Ce grief ne lui était point inconnu. Il s'écriait, dans un de ses livres :

« On nous a souvent accusé de faire de la théorie. Nous croyons que ce terme, pris dans un mauvais sens, s'applique

avec bien plus de raison à ceux qui nous combattent. Un grand philosophe, M. Royer-Collard, a dit que le dédain de la théorie signifiait simplement un refus de vouloir comprendre ce que Ton dit quand on parle et ce que l'on imagine quand on pense.

» Ramener sans cesse les faits à la doctrine, c'est la théorie telle que nous Taimons ; écarter les faits, n'en tenir aucun compte pour se livrer à des hypothèses, c'est la théorie dont on rencontre sans cesse l'expression chez ceux qui se piquent le plus d'être des praticiens et qui font à tout bout de champ de la théorie et de la plus audacieuse, sans s'en apercevoir, comme le bon M. Jourdain faisait de la prose. »

C'est assez bien plaidé. Mais ces protestations n'y faisaient rien. Quand un homme a une certaine réputation dans le public, cet homme ne peut réagir contre Topinion et il est rare qu'elle ait complètement tort.

Le reproche d'être trop théoricien tient, d'ailleurs, pour Wolowski, plutôt à la façon dont il développait ses idées qu'au fond même de ses conceptions. Nous ne trouvons pas, quant à nous, qu'il le méritât autrement que par leur forme trop absolue et leur expression trop vague, si ce n'est en ce qui touche au Crédit foncier, matière sur laquelle il écrivit souvent la tête dans les nuages.

Mais, à cause de cela, dès 1848, précisément on l'avait pris en suspicion ; on avait un peu peur de s'égarer à sa suite ; de faire trop de réformes, trop d'innovations, trop d'expériences mal assorties au caractère national.

A la forme, Wolowski était un orateur disert, correct et même élégant. Son style n'était pas celui d'un homme d'affaires ; il manquait de vivacité, de nerf, de concision surtout. Il avait l'abondance des gens qui ont beaucoup vu et beaucoup lu, qui connaissent plusieurs langues, et cela donnait de l'intérêt à ses discours.

Mais cette qualité offrait pour revers un défaut, L'abon-

dance dégénérait en prolixité, au point que la lassitude des auditeurs succédait parfois à l'intérêt.

Il avait été gâté par les conférences du jeune barreau et celles qu'il fit à plusieurs reprises sous l'Empire.

Sa déposition devant la commission d'enquête sur les conditions de la circulation monétaire dura trois séances. Michel Chevalier, obligé de tout suivre, l'a raillé de cette exubérance. Par le fait, cette déposition, pleine de renseignements instructifs, est un factum confus oià bien peu de gens iront les chercher, faute de pouvoir s'y guider à l'aide du questionnaire dont Wolowski a dédaigné de se servir.

Dans la séance du jeudi 3o mars 1870, le Conseil supérieur de l'agriculture, des manufactures et du commerce, poursuivant l'enquête monétaire, s'occupait de régler l'audition des déposants.

« Je ne veux nommer personne, dit M. de Parieu ; mais, en fait de témoins, j'en connais un qui aura de la peine à se renfermer dans une seule séance.

— Il m'a promis, répartit M. Gressier, qu'il ne parlerait pas plus de trois heures. »

Or l'événement prouva que M. de Parieu avait raison. La déposition de Wolowski, adversaire connu de ses théories monétaires, et que, pour ce motif, il avait eu la malice de désigner comme un obstacle à l'expédition de l'enquête, occupa près de deux séances.

Il faut dire que cela dépendit du conseil dans une grande mesure, et des délégués, par qui il fut beaucoup questionné, notamment sur les précieux documents qu'il a fait annexer à la publication de l'enquête, et vivement argumenté, comme l'un des rares défenseurs d'un système généralement critiqué.

Dans lin enseignement destiné à des gens du monde, il apportait parfois la même fantaisie. Il lui arrivait de monter en chaire avec des pages de notes sur les matières

à traiter dans sa leçon. Puis, captive par quelque théorie sociale qu'il rencontrait dès le début, il s'oubliait dans l'improvisation, et rappelé à lui-même par le sentiment seul de l'heure, il repliait ses notes, pour les expédier à la leçon suivante.

Cette prolixité, jointe à l'opposition que soulevaient certaines idées de Wolowski, qu'on trouvait trop avancées ou trop théoriques, comme la réforme postale et celle hypothécaire, l'impôt sur le revenu, explique l'impatience avec laquelle il était parfois interrompu à la tribune par les cris : Aux voix.

Sous la Constituante de 1848, sa réputation était déjà faite à cet égard.

Ce désir d'écourter les explications de l'économiste fut loin, d'ailleurs, d'être toujours excusable. Il n'eut bien souvent d'autre cause que cette légèreté du caractère national qui rend les Chambres françaises inattentives et réfractaires aux discussions prolongées d'affaires et, nous l'avons dit, Wolowski n'en abordait pas d'autres.

On peut remarquer que plusieurs discours de lui ont été ainsi interrompus au moment où il abordait les considérations tirées de la législation étrangère. Or quel député était plus capable de l'exposer à ses collègues, et quoi de plus instructif en matière économique, financière et commerciale surtout, que l'exemple des nations voisines, le but auquel tendent leurs lois nouvelles et les effets qu'elles produisent ?

L'aménité du caractère de l'orateur l'empêcha de jamais garder de ces ressentiments qui naissent de la mauvaise volonté de quelques adversaires, d'une interruption railleuse parfois.

Il n'usait pas d'une forme familière dans notre langage, bien que dangereuse, et qu'on peut signaler comme une arme à deux tranchants, nous voulons dire l'ironie. Il ne

remploya jamais, en tous cas, contre les individus, mais seulement envers les idées.

Il ne s'amusa jamais de personne, pas même de Pierre Leroux.

Il oubliait toujours les mots piquants de ses adversaires, jamais les bons procédés.

Un jour, un député lui criant de parler plus fort, Wolowski crut pouvoir lui reprocher qu'il n'écoutait pas.

« C'est que je cherche à faire faire silence, répondit celui-là. Je suis venu pour vous entendre, tout exprès, et vous m'accusez de ne pas vous écouter ! Vous êtes ingrat !

— Ce n'est pas mon habitude, répartit Wolowski avec autant d'esprit que de justesse. »

Il avait, d'ailleurs, la patience et l'à-propos, ces deux qualités indispensables à l'avocat.

Un jour qu'il était injustement assailli des cris : Aux voix ! « Je tire ma montre, dit-il, elle est impartiale et me rend témoignage que je ne suis pas trop long. »

Il se rencontre dans la vie parlementaire, à raison des passions politiques mises en jeu par les débats de cette nature, des froissements plus profonds, qu'on ne trouve guère au barreau. Quel noble témoignage à se rendre, quand on peut se dire qu'on n'a ni provoqué, ni même rétorqué les propos blessants ou les injures ! Homme hardi et d'opinions très-arrêtées, Wolowski donnait, à cet égard, l'exemple d'une véritable mansuétude.

Dans une séance dont nous avons parlé déjà, en 1871, comme il analysait les produits de VïncoiTie tax^ sans doute moins bien renseigné que lui, quelqu'un, du banc même du gouvernement, s'écria : « C'est absurde ! »

— « Permettez ! répondit fièrement Wolowski. Si c'est absurde, prenez-vous-en aux chiffres. Malheureusement, vous devez savoir qu'ils ont très-mauvais caractère. «

Par cette sage modération, outre les rieurs, ne mit-il pas la raison de son côte ?

Mais l'un de ses plus précieux titres à l'attention de ses collègues, c'était précisément sa connaissance approfondie de la législation à l'Etranger, en matière économique et financière.

C'est ce qui le fit désigner comme membre du jury de toutes les expositions universelles qui se sont succédé depuis 1849.

Outre l'Académie des Sciences morales et politiques et des Sociétés savantes de Paris, aux réunions desquelles il assistait avec une exactitude extraordinaire, il trouvait moyen de payer de sa personne auprès des académies étrangères, qui s'étaient crues honorées de l'avoir pour correspondant et auxquelles le recommandait son double titre de docteur en droit de la Faculté d'Heidelberg et docteur en économie politique de celle de Tubingen.

Ses vacances étaient consacrées à des voyages, qui n'étaient point ceux d'un touriste. Tous les ans, il passait quelques semaines en Angleterre et en Allemagne. Reçu dans les séances des sociétés savantes, il y prenait la parole, comme il le fit, en 1866, par exemple, à Gand ; à la Haye, en 1869, dans les réunions du congrès de statistique.

Membre du Conseil supérieur du commerce, il avait à sa disposition les renseignements de toutes les sociétés industrielles.

Fondateur du Crédit Foncier, il était reçu confraterncllement par tous les banquiers du monde.

De là le trésor aussi vaste que varié de connaissances qui donnait un si grand attrait, surtout un si grand prix, aux entretiens de Wolowski, à ses leçons, à ses discours parlementaires.

C'est sur ce dernier terrain que ses études théoriques et

pratiques ont trouvé leur principal champ d'application et le plus large, par le fait, qu'elles pussent rencontrer.

L'homme de cabinet triompha, à la longue, par la patience et la force de la raison, des défiances qui l'avaient accueilli d'abord et on finit par lui livrer le budget.

Si grande par le prestige militaire, dont elle est trop jalouse ; pouvant offrir, comme des titres plus sérieux à la supériorité parmi les nations, sa bonne organisation administrative, la sage modération de ses lois civiles et administratives, la netteté de sa législation commerciale, le bon esprit, les lumières élevées, la pureté immaculée de la magistrature appelée à appliquer les unes et les autres, la France fut souvent signalée comme une nation arriérée au point de vue économique, vis-à-vis de l'Etranger. Ce n'est pas l'Europe seule qui, à cet égard, avait pu rire de nos prétentions à l'hégémonie, mais encore des nations nées d'hier, presque barbares naguère, les Etats-Unis, l'Australie, le Japon.

Nous avons opéré, sous ce rapport, depuis vingt-cinq ans, une réforme qui convenait à notre honneur non moins qu'à nos intérêts ; une réforme devenue indispensable à raison du rapprochement, du progrès de toutes les nations et faute de laquelle nous eussions pu être grandement distancés dans ce double mouvement.

Wolowski, dans la dernière période politique de ce quart de siècle, surtout, a été le plus remarquable instigateur de cette réforme économique, qui, comme lui, supérieure aux préoccupations gouvernementales, brillant de la sérénité de la raison, se perpétuera, se propagera dans l'avenir.

Tel est pour l'économiste dont nous avons retracé la vie, son titre au souvenir de l'histoire et surtout à la considération, à la gratitude de tous les Français, sans distinction de parti.

Après une longue et douloureuse maladie, Wolowski mourut le i5 août 1876, à Gisors, chez M. Louis Passy, son gendre.

Ses obsèques eurent lieu à Paris le 18, Elles furent suivies par des députations du Sénat, de la Chambre des députes et des diverses sociétés savantes auxquelles le sénateur défunt avait appartenu.

De nombreux amis s'étaient réunis pour rendre les derniers honneurs à l'homme qui s'était toujours montré animé de l'amour de ses semblables ; soit dans les manifestations de sa vie publique ; soit dans les actes d'assistance aussi nombreux que discrets, qu'a révélés l'examen de sa vie privée.

L'idée commune qui se retrouvait dans les discours officiels et dans tous les entretiens autour de sa tombe, c'est que cette mort, prématurée vraiment, terminait une carrière largement, doublement complète, à ne considérer que les œuvres dont elle avait été remplie.

SECONDE FÂETIE

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