‹ L'œuvreChapitre 42 sur 68 · LS \ L'ŒUVRE. PAR · texte numérisé non relu

LS \ L'ŒUVRE. PAR

Das. à la campagne, lors de son grand amour, s’il avait cru tenir le bonheur, en en possédant une en. fin, vivante, à pleins bras, ce n'était encore que l'éternelle illusion, puisqu'ils étaient restés quand . même étrangers ; et il préférait l'illusion de son art, cette poursuite à la beauté jamais atteinte, ce désir fou que rien ne contentait. Ah ! les vouloir toutes, . les créer selon son rêve, des gorges de satin, des hanches couleur d'ambre, des ventres douillets de vierges, et ne les aimer que pour les beaux tons, et les sentir qui fuyaient, sans pouvoir les étreindre! … Christine était la réalité, le but que la main atteignait, et Claude en avait eu le dégoût en une saison, lui le soldat de l'incréé, ainsi que Sandoz rappelait parfois en riant.

Pendant des mois, la pose fut ainsi pour elle une torture. La bonne vie à deux avait cessé, un ménage à trois semblait se faire, comme s’il eût introduit dans la maison une maîtresse, cette femme qu'il pei- gnait d'après elle. Le tableau immense se dressait entre eux, les séparait d'une muraille infranchis- sable: et c'était au delà qu'il vivait, avec l’autre. Elle en devenait folle, jalouse de ce dédoublement de sa personne, comprenant la misère d’une telle souffrance, n’osant avouer son mal dont il l'aurait plaisantée. Et pourtant elle ne se trompait pas, elle sentait bien qu'il préférait sa copie à elle-même, que cette copie était l’adorée, la préoccupation uni- . que, là tendresse de toutes les heures. Il la tuait à la pose pour embellir l’autre, il ne tenait plus que de l’autre sa joie ou sa tristesse, selon qu il la voyait vivre ou languir sous son pinceau. N'était-ce done pas de l'amour, cela? et quelle souffrance de prêter sa chair, pour que l’autre naquit, pour que le cau-

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chemar de cette rivale les hantât, fût toujours entre eux, plus puissant que le réel, dans l'atelier, à table, au lit, partout! Une poussière, un rien, de la couleur sur de la toile, une simple apparence qui rompait tout leur bonheur, lui, silencieux, indifférent, brutal parfois, eiie, torturée de son abandon, déses-. pérée de ne pouvoir chasser de son ménage cette concubine, si envahissante et si terrible dans son immobilité d'image!

Et ce fut dès lors que CH es décidément battue, sentit peser sur elle toute la souveraineté de l'art. Cette peinture, qu’elle avait déjà acceptée sans restrictions, elle la haussa encore, au fond d’un ta-

- bernacle farouche, devant lequel elle demeurait écra- sée, comme devant ces puissants dieux de colère, que l’on honore, dans l'excès de haine et d’épouvante qu'ils inspirent. C'était une peur sacrée, la certitude

. qu’elle n'avait plus à lutter, qu’elle serait broyée ainsi qu'une paille, si elle s’entêtait davantage. Les toiles grandissaient comme des blocs, les plus pe- . tites lui semblaient triomphales, les moins bonnes l’accablaient de leur victoire ; tandis qu'elle ne les … jugeait plus, à terre, tremblante, les trouvant toutes formidables, répondant toujours aux questions de son mari : RARES ANTUX +

— Oh! très bien! Oh! superbe !... Oh! extraordinaire, ed celle-làl .

Cependant, elle était sans colère contre lui, elle l’adorait d’une tendresse en pleurs, tellement elle le voyait se dévorer lui-même. pts quelques semai- nes d’heureux travail, tout s'était gâté, il ne pouvait 7 se sortir de sa grande figure de femme. C'était pourquoi il tuait son modèle de. fatigue, s’acharnant pendant des journées, puis lâchant tout pour un -

s pe

x mois. À dix reprises, la figure fut commencée, aban-

donnée, refaite complètement. Une année, deux

années s’écoulèrent, sans que le tableau aboutit,

presque terminé parfois, et le lendemain gratté,

entièrement à reprendre.

Ah! cet effort de création dans l’œuvre d'art, cet effort de sang et de larmes dont il agonisait, pour créer de la chair, souffler de la vie! Toujours en ba-

taille avec le réel, et toujours vaincu, la lutte contre

3 l’Ange! Il se brisait à cette besogne impossible de

faire tenir toute la nature sur une toile, épuisé à la

longue dans les perpétuelles douleurs qui tendaient ses muscles, sans qu'il pût jamais accoucher de son génie. Ce dont les autres se satisfaisaient, l’à peu

près du rendu, les tricheries nécessaires, le tracas-

saient de remords, l'indignaient commèé une fai-

blesse lâche ; et il recommencait, et il gâtait le bien

pour le mieux, trouvant que ca ne « parlait » pas,

crâne, comme le glas obstiné d’une cloche.

mécontent de ses bonnes femmes, ainsi que le di-

saient plaisamment les camarades, tant qu’elles ne

descendaient pas coucher avec lui. Que lui man-

quait-il donc, pour les créer vivantes ? Un rien sans

doute. Il était un peu en decà, un peu au delà peut-

être. Un jour, le mot de génie incomplet, entendu

derrière son dos, l'avait flatté et épouvanté. Oui, ce devait être cela, le saut trop court ou trop long, le déséquilibrement des nerfs dont il souffrait, le détraquement héréditaire qui, pour quelques grammes

de substance en plus ou en moins, au lieu de faire

un grand homme, allait faire un fou. Quand un désespoir le chassait de son atelier, et qu'il fuyait son œuvre, il emportait maintenant cette idée d’une impuissance fatale, il l'écoutait battre contre son

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Son existence devint misérable. Jamais le doute

de lui-même ne l’avait traqué ainsi. Il disparaissait des journées entières ; même il découcha une nuit,

rentra hébété le lendemain, sans pouvoir dire d'où.

il revenait : on pensa qu'il avait baltu la banlieue,

plutôt que de se retrouver en face de son œuvre.

manquée. C'était son unique soulagement, fuir dès que cette œuvre l’emplissait de honte et de haine, ne reparaître que lorsqu'il se sentait le courage de

l’affronter encore. Et, à son retour, sa femme ellemême n'osait le questionner, trop heureuse de le

revoir, après l'anxiété de l’attente. Il courait furieusement Paris, les faubourgs surtout, par un besoin de s’encanailler, vivant avec des manœuvres, expri-

mant à chaque crise son ancien désir d’être le goujat ; d’un maçon. Est-ce que le bonheur n’était pas d’avoir 4

des membres solides, abattant vite et bien le travail

pour lequel ils étaient taillés ? Il avait raté son exis-

tence, il aurait dû se faire embaucher autrefois,

quand il déjeunait chez Gomard, au Chien de Mon- £

targes, où il avait eu pour ami un Limousin, un

grand gaillard très gai, dont il enviait les gros bras.

Puis, lorsqu'il rentrait rue Tourlaque, les jambes

brisées, le crâne vide, il jetait sur sa peinture le regard nayré et peureux qu on en sur une morte, d dans une chambre de deuil; jusqu’à ce qu "un nouvel Eh espoir de la ressusciter, de la créer vivante enfin, hi >

fit remonter une flamme au visage.

Un jour, Christine posait, et la figure de tou

une fois de plus, allait être finie. Mais, depuis une +4 heure, Claude s’assombrissait, perdait de la joie

J'enfant qu’il avait montrée, au début de la séance, Aussi n’osait-elle souffler, ‘sentant à son propre malaise que tout se FA encore, Dore de LA ;

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cipiter la catastrophe, si elle bougeait un doigt. Et,

en effet, il eut brusquement un cri de douleur, il

jura dans un éclat de tonnerre.

— Ah! nom de Dieu de nom de Dieu!

Il avait jeté sa poignée de brosses du haut de l'échelle. Puis, aveuglé de rage, d’un coup de poing terrible, il creva la toile.

Christine tendait ses mains tremblantes.

.— Mon ami, mon ami.

Mais, quand elle eut couvert ses épaules d’un pei-

gnoir, et qu'elle se fût approchée, elle éprouva au

cœur une joie aiguë, un grand élancement de raneune satisfaite. Le poing avait tapé en plein dans la gorge de l’autre, un trou béant se creusait là. tee elle était donc tuée!

Immobile, saisi de son meurtre, Claude regardait cette poitrine ouverte sur le vide. Un immense chaie lui venait de la blessure, par où le sang de son œuvre lui semblait couler. Était-ce possible ? était- ce lui qui avait assassiné ainsi ce qu’il aimait le Br au monde? Sa colère tombait à une stupeur, il se mit à promener ses doigts sur la toile, tirant les

Le es de la déchirure, comme s'il avait voulu rapprocher les lèvres d'une plaie. Il étranglait, il bé-

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gayaits éperdu d’une douleur douce, infinie : — Elle est crevée… elle est crevée.. qe Alors, Christine fut remuée jusqu'aux éntfailles,

dans sa maternité pour son grand enfant d'artiste. Elle pardonnait comme toujours, elle voyait bien

qu'il n'avait plus qu’une idée, raccommoder à l'instant la déchirure, guérir le mal; et elle l’aida, ce fut elle qui tint les lambeaux, pendant que, par derrière, 1l collais un morceau de toile. Quand elle se

rhabilla, l'autre était là de nouveau, immortelle, ne

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gardant à la place du cœur qu'une mince cicatrice,

qui acheva de passionner le peintre.

Dans ce déséquilibrement qui s’aggravait, Claude

en arrivait à une sorte de superstition, à une

croyance dévote aux procédés. Il proscrivait l'huile, en parlait comme d'une ennemie personnelle. Au. contraire, l’essence faisait mat et solide ; et il avait. des secrets à lui qu il cachait, des solutions d’ambre, du copal liquide, d'autres résines encore, qui séchaient vite et empêchaient la peinture de craquer. Seulement, il devait ensuite se battre contre des embus terribles, car ses toiles absorbantes buvaïent

du coup le peu d'huile des couleurs. Toujours la question des pinceaux l'avait préoccupé : il les vou- lait d’un emmanchement spécial, ‘dédaignant la marte, exigeant du crin séché au four. Puis, la grosse affaire était le couteau à palette, car il l’em-

ployait pour les fonds, comme Courbet; il en possé-

dait une collection, de longs et flexibles, de larges :

et trapus, un surtout, triangulaire, pareil à celui des

vitriers, qu'il avait fait fabriquer exprès, le vrai cou |

teau de Delacroix. Du reste, il n’usait jamais du grattoir, ni du rasoir, qu'il trouvait déshonorants. Mais

il se permettait toutes sortes de pratiques ne |

rieuses dans l’application du ton, il se forgeait. des

recettes, en changeait chaque mois, croyait avoir.

brusquement découvert la bonne peinture, parce

que, répudiant le flot d'huile, la coulée ancienne, il procédait par des touches successives, béjoitées,

jusqu’à ce qu'il fût arrivé à la valeur exacte. Une de

ses manies avait longtemps été de peindre de ass ?

à gauche : sans le dire, il était convaincu que cela

lui portait bonheur. Et le cas terrible, l'aventure où il s'était détraqué encore, venait d' Être sa théorie

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envahissante des couleurs complémentaires. Ga- . gnière, le premier, lui en avait parlé, très enclin | également aux spéculations techniques. Après quoi, lui-même, par la continuelle outrance de sa passion, s'était mis à exagérer ce principe scientifique … qui fait découler des trois couleurs primaires, le À jaune, le rouge, le bleu, les trois couleurs secondaires, l'orange, le vert, le violet, puis toute une * série de couleurs D lmeutaires et similaires, dont les composés s’obtiennent iLéntnoent les uns des autres. Ainsi, la science entrait dans la peinture, une méthode était créée pour l'observation logique, il n'y avait qu’à prendre la dominante d'un tableau, à en établir la complémentaire ou la simi- laire, pour arriver d’une façon expérimentale aux 4 variations qui se produisent, un rouge se transfor- mant en un jaune près d’un bleu, par exemple, tout un paysage changeant de ton, et par les reflets, et par la décomposition même de la lumière, selon les . - nuages qui passent. Il en tirait cette conclusion vraie, que les objets n’ont pas de couleur fixe, qu’ils . se colorent suivant les circonstances ambiantes; et :e grand mal était que, lorsqu'il revenait bite : __ nant à l'observation directe, la tête bourdonnante de -

tee

celte science, son œil prévenu forçait les nuances délicates, affirmait en notes trop vives l'exactitude de la théorie ; de sorte que son originalité de notation, si claire, si vibrante de soleil, tournait à là ga- geure, à un renversement de toutes les habitudes 4 se l'œil, des chairs violâtres sous des cieux trico- - lores. La folie semblait au bout. | La misère acheva Claude. Elle avait grandi peu à peu, à mesure que le ménage puisait sans compter: et, lorsque plus un sou ne resta des vingt mille

francs, elle s'abattit, affreuse, irréparable. Chris-

tine, qui voulut chercher du travail, ne savait rien faire, pas même coudre : elle se désolait, les mains inertes, s’irritait contre son éducation imbécile de * demoiselle, qui lui laissait la seule ressource de se

placer un jour domestique, si leur vie continuait à:

se gâter. Lui, tombé dans ia moquerie parisienne, ne vendait absolument plus rien. Une exposition indépendante, où il avait montré quelques toiles, avec des Camarades, venait de l’achever près des amateurs, tant le public s'était égayé de ces tableaux bariolés de tous les tons de l’arc-en-ciel. Les

marchands étaient en fuite, M. Hue seul faisait le

voyage de la rue Tourlaque, restait là, extasié,

devant les morceaux excessifs, ceux qui éclataient en fusées imprévues, se désespérant de ne pas les.

couvrir d'or; et le peintre avait beau dire qu'il les Jui donnait, qu'il le suppliait de les accepter, le

petit bourgeois y mettait une délicatesse extraordinaire, rognait sur Sa vie pour amasser une somme de loin en loin, puis emportait alors avec religion

la toile délirante, qu'il pendait à côté de ses tableaux

de maître. Cette aubaine était trop rare, Claude x avait dû se résigner à à des travaux de commerce, SEe. répugné, Si désespéré de culbuter à ce bagne où il jurait de ne jamais descendre, qu'il aurait préféré -

mourir de faim, sans les deux pauvres êtres qui

agonisaient avec lui. Il connut les chemins de croix

bâclés au rabais, .les saints et les saintes à la grosse,

les stores dessinés d’après des poncifs, toutes les besognes basses encanaillant la peinture dans une imagerie bête et sans naïveté. Même il eut la honte

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de se faire refuser des portraits à vingt-cinq francs, ; .

parce qu il ratait la ressemblance ; etil en arriva au

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