‹ L'œuvreChapitre 43 sur 68 · TES · texte numérisé non relu

TES

Nes L'ŒUVRE. 333

dernier degré de la misère, iltravailla «au numéro » : des petits marchands infimes, qui vendent sur les ponts et qui expédient chez les sauvages, lui ache-

tèrent tant par toile, deux francs, trois francs, selon

la dimension réglementaire. C'était pour lui comme une déchéance physique, il en dépérissait, il en sor-

4ait malade, incapable d’une séance sérieuse, regar- dant son grand tableau en détresse, avec des yeux

de damné, sans y toucher d'une semaine parfois,

comme s'il s'était senti les mains encrassées et dé- chues. À peine avait-on du pain, la vaste baraque

devenait inhabitable l'hiver, cette halle dont Christine s'était montrée glorieuse, en s’y installant. Aujourd’hui, elle, si active ménagère autrefois, s’y trainait, n'avait plus de cœur à la balayer; et tout coulait à l’abandon dans le désastre, et le petit

Jacques débilité de mauvaise nourriture, et leurs . repas faits debout d’une croute, et leur vie entière,

mal conduite, mal soignée, glissée à la saleté des pauvres qui perdent jusqu à l’orgueil d'eux-mêmes.

Après une année encore, Claude, dans un de ces

jours de défaite où il fuyait son tableau manqué, fit

une rencontre. Cette fois, il s'était juré de ne ren-

* trer jamais, il courait Paris depuis midi, comme s'il avait entendu galoper derrière ses talons le spectre blafard de la grande figure nue, ravagée de conti-

nuelles retouches, toujours laissée informe, le pour-

suivant de son‘désir douloureux de naître. Un

brouillard fondait en une petite pluie jaune, salis-

sant les rues boueuses. Et, vers cinq heures, il tra- versait la rue Royale de son pas de somnambule,

au risque d’être écrasé, les vêtements en loques, crotté Fun l’'échine, quand un coupé s'arrêta

brusquement. |

— Claude, eh! Claude! Vous ne reconnaissez donc pas vos amies? | C'était Irma Bécot, délicieusement vêtue d’une toilette de soie grise, recouverte de chantilly. Elle avait abaïissé la glace d’une main vive, elle souriait, elle rayonnait dans l'encadrement de la portière. — Où allez-vous?

Lui, béant, répondit qu'il n'allait nulle part. E e s'égaya plus haut, en le regardant de ses yeux de vice, avec le retroussis de lèvres pervers d’une dame, que tourmente l’envie subite d'une crudité, aperçue chez une fruitière borgne.

— Montez alors, il y a si longtemps qu’on ne s’est vu! Montez donc, vous allez être renversé! né - effet, les cochers s’impatientaient, poussaient ; leurs chevaux, au milieu d’un vacarme; et il monta, étourdi; et elle l’emporta, ruisselant, avec son bérissement farouche de pauvre, dans le petit coupé de satin bleu, assis à moitié sur les dentelles de sa jupe ; tandis queles fiacres rigolaient de l'enlèvement, en prenant la queue, pour rétablir la circulation.

Irma Bécot avait enfin réalisé son rêve d'un hôtel à elle, sur l’avenue de Villiers. Mais elle y avait mis des années, le terrain d’abord acheté par un amant, puis les cinq cent mille francs de la bâtisse, les trois

cent mille francs des meubles, fournis par d’autres, au petit bonheur des coups de passion. C'était une demeure princière, d’un luxe magnifique, surtout … d’un extrême raffinement dans le bien-être voluptueux, une grande alcôve de femme sensuelle, un … grand lit d'amour qui commençait aux ini. du: ves-

ne:

‘ibule, pour monter et s'étendre jusqu'aux murs à.

c‘oitonnés des chambres. Aujourd’ hui. après avoir seaucoup coûté, l'auberge FADODEENE Res car

Le are. Rés à ve :

us. L'ŒUVRE. | 335

on y payail le renom de ses matelas de pourpre, les

" . nuits y étaient chères.

En rentrant avec Claude, Irma défendit sa porte. Elle aurait mis le feu à toute cette fortune, pour un caprice satisfait. Comme ils passaient ensemble dans la salle à manger, monsieur, l'amant qui payait alors, tenta d'y pénétrer quand même; mais elle le fit renvoyer, très haut, sans craindre d'être entendue. Puis,

- à table, elle eut des rires d'enfant, mangea de tout,

elle qui n'avait jamais faim; et elle couvait le peintre

d'un regard ravi, l’air amusé de sa forte barbe mal . tenue, de son veston de travail aux boutons arrachés.

Lui, dans un rêve, se laissait faire, mangeait aussi avec l’appétit glouton des grandes crises. Le diner fut silencieux, le’ maitre d'hôtel servait avec une dignité hautaine.

— Louis, vous porterez le café et les liqueurs à dans ma chambre. |

Il n'était guère plus de huit heyres, et Irma voulut s’y enfermer tout de suite ave@ Claude. Elle poussa le verrou, plaisanta : bonsoir, madame est couchée!

— Mets-toi à ton aise, je te garde. Hein? il y a assez longtemps qu'on en cause! A la fin, c’est trop bête ! À

Alors, lui, tranquillement, enleva son veston dans la chambre somptueuse, aux murs de soie mauve,

garnis d’une dentelle d'argent, au lit colossal, drapé

de broderies a ciennes, pareil à un trône. Il avait

l'habitude d’être en manches de chemise, il se crut

chez lui. Autant dormir là que sous un pont, puisqu'il avait juré de ne rentrer jamais plus. Son aven-

turc ne l’étonnait même pas, dans le détraquement

de sa vie. Et elle, ne pouvant comprendre cet abandon brutal, le trouvait drôle à mourir, se ré-

créait comme une fille échappée, à moitié dévêtue elle-même, le pinçant, le mordant, jouant à des Jeux de mains, en vrai petit voyou du pavé.

— Tu sais, ma tête pour les jobards, mon Titien, comme ils disent, ce n’est pas pour toi... Ah! tu me changes, vrai! tu es différent!

Et elle l’empoignait, lui disait combien elle avait eu envie de lui, parce qu'il était mal peigné. De grands rires étranglaient les mots dans sa gorge. Il lui semblait si laid, si comique, qu'elle le baisait partout avec rage.

Vers trois heures du matin, au milieu des draps froissés, arrachés, Irma s’allongea, nue, la chair gonflée de sa débauche, bégayante de lassitude.

— Et ton collage à propos, tu l’as donc épousé?

Claude, qui s ‘endormait, rouvrit des yeux hébétés.

— Oui.

— Et tu couches toujours avec?

— Mais oui.

- Elle se remit à rire, elle ajouta simplement :

— Ah! mon pauvre gros, mon pauvre gros, ce que vous devez vous embêter!

Le lendemain, quand Irma laissa partir Claude, toute rose comme après une nuit de grand repos, correcte dans son peignoir, coiffée déjà et calmée, elle garda un instant ses mains entre les siennes ; et, très affectueuse, elle le ConRSIRee d’un air 4 la fois attendri et blagueur.

— Mon pauvre gros, ça ne Va pas fait plaisir. Nonlne jure pas, nous le sentons, nous autres femmes... Mais, à moi, ça m'en a fait beaucoup, oh! MU Merci, merci bien ! |

Et c'était fini, il aurait fallu de il la ro très cher, pour qu elle recommençât.

Claude, directement, rentra rue Tourlaque, dans la secousse de cette bonne fortune. Il en éprouvait un singulier mélange de vanité et de remords, qui pendant deux jours le rendit indifférent à la peinture, rêvassant qu'il avait peut-être bien manqué sa vie. D'ailleurs, il était si étrange à son retour, si débordant de sa nuit, que, Christine l’ayant questionné, il balbutia d'abord, puis avoua tout. Il y eut une scène, elle pleura longtemps, pardonna encore, . pleine d’une indulgence infinie pour ses fautes, s’inquiétant maintenant, comme si elle eût craint qu’une pareille nuit ne l’eût trop fatigué. Et, du fond de son chagrin, montait une joie inconsciente, l’orgueil qu’on ait pu l'aimer, l’égaiement passionné de le voir capable d'une escapade, l'espoir aussi qu'il lui reviendrait, puisqu'il était allé chez une autre. Elle frissonnait dans l'odeur de désir qu'il rapportait, elle n’avait toujours au cœur qu’une jalousie, cette peinture exécrée, à ce point qu'elle l’aurait plutôt jeté à une femme. | . Mais, vers le milieu de l'hiver, Claude eut une . nouvelle poussée de courage. Un jour, rangeant de vieux châssis, il retrouva, tombé derrière, un an- cien bout de toile. C'était la figure nue, la femme couchée de Plein arr, qu'il avait seule gardée, en la coupant dans le tableau, lorsque celui-ci fui était revenu du Salon des Refusés. Et, comme il la déroulait, il lâcha un cri d’admiration.

— Nom de Dieu ! que c’est beau!

Tout de suite, il la fixa au mur par quatre clous; . et, dès lors, il passa des heures à la contempler. Ses mains tremblaient, un flot de sang lui montait au visage. Était-ce possible qu'il eût peint un tel morceau de maître? Il avait donc du génie, en ce temps-

là? On lui avait donc changé le crâne, et les yeux, et. les doigts? Une telle fièvre l’exaltait, un tel besoin de s’épancher, qu'il finissait par appeler sa femme.

— Viens donc voir! Hein? est-elle plantée? en a-t-elle, des muscles emmanchés finement?... Cette cuisse-là, tiens! baignée de soleil. Et l’épaule, ici, jusqu’au renflement du sein... Ah! mon Dieu! c'est de la vie, je la sens vivre, moi, comme si je la touchais, la peau souple et tiède, avec son odeur, |

Christine, debout près de lui, regardait, répondait par des paroles brèves. Cette résurrection d’ellemême, après des années, telle qu elle était à dix-huit ans, l’avait d’abord flattée et surprise. Mais, depuis qu’elle le voyait se passionner ainsi, elle ressentait un malaise grandissant, une vague irritation sans cause avouée.

— Comment! tu ne la HO pas d’une beauté a s’agenouiller devant elle ?

— Si, si. Seulement, elle a noirci. à

Claude protestait avec violence. Noirci, allons. donc! Jamais elle ne noircirait, elle avait l’immortelle jeunesse. Un véritable amour s'était emparé de . lui, il parlait d’elle ainsi que d’une personne, avait de brusques besoins de la revoir, qui lui faisaiens tout quitter, comme pour courir à un rendez-vous.

Puis, un matin, il fut pris d’une fringale de Hans

vail.

— Mais, nom d’un chien! puisque jai fait ca je

puis bier le refaire. Ah! cette fois, si je ne suis pas

une brute, nous allons voir! De

Et Christine, immédiatement, dut lui donner une : séance de pose, car il était déjà sur son échelle, brûlant de se remettre à son grand tableau. Pendant un mois, il la tint huit heures Diese nue, Ps

pieds malades d'immobilité, sans pitié pour l’épui- . sement où il la sentait, de même qu'il se montrait d’une dureté féroce pour sa propre fatigue. Il s’entêtait à un chef-d'œuvre, il exigeait que sa figure debout valût cette figure couchée, qu’il voyait sur le mur rayonner de vie. Continuellement, il la consultait, il la comparait, désespéré et fouetté par la peur de ne l’égaler jamais plus. Il lui jetait un coup d'œil, un autre à Christine, un autre à sa toile, . s'emportait en jurons, quand il ne se contentait pas. Enfin, il tomba sur sa femme.

— Aussi, ma chère, tu n'es plus comme là-bas, quai de Bourbon. Ah! mais, plus du toutl!... C'est très drôle, tu as eu la poitrine mûre de bonne heure, Je me souviens de ma surprise, quand je t'ai vue . avec une gorge de vraie femme, tandis que le reste gardait la finesse grêle de l'enfance... Et si souple, et si frais, une éclosion de bouton, un charme de printemps... Certes, oui, tu peux t'en flatter, ton corps à été bigrement bien !

Il ne disait pas ces choses pour la blesser, il parlait simplement en observateur, fermant les yeux à demi, causant de son corps comme d'une pièce d'étude qui s’abîmait.

— Le ton est toujours splendide, mais le dessin, non, non, ce n’est plus ça!.. Les jambes, oh! les jambes, très bien encore : c’est ce qui s’en va en dernier, chez la femme... Seulement, le ventre et les

seins, dame! ça se gâte. Ainsi, regarde-toi dans la

NOR LS A LT QE GP re ON M de : k diet T L

SAC MO ah

PASS em

Je ee L'ON L'u

gonflent, el ça n’a rien de beau. Va, tu peux chercher sur son corps, à elle, ces poches n’y sont pas.

# D'un regard tendre, il désignait la figure couchée ;

.etil RUE

te il y a là, près des aisselles, des poches qui se-

AURAS ETS 7

— Ce n’est point ta faute, mais c'est évidemment ça qui me fiche dedans... Ah ! pas de chance!

Elle écoutait, elle chancelait, dans son chagrin. Ces heures de pose, dont elle avait déjà tant souffert, tournaient maintenant à un supplice intolérable. Quelle était donc cette nouvelle invention, de l’accabler avec sa jeunesse, de souffler sur sa jalousie, en lui donnant le regret empoisonné de sa beauté disparue ? Voilà qu’elle devenait sa propre rivale, qu’elle ne pouvait plus regarder son ancienne image, sans. être mordue au cœur d'une envie mauvaise! Ah! que cette image, cette étude faite d’après elle, avait pesé sur son existence! Tout son malheur était là : sa gorge montrée d’abord dans son sommeil; puis, son corps vierge dévêtu librement, en une minute de tendresse charitable; puis, ce don d’ellemême, après les rires de la foule, huant sa nudité; puis, sa vie entière, son abaissement à ce métier de modèle, où elle avait perdu jusqu’à l’amour de son mari. Et elle renaissait, cette image, elle ressuscitait, plus vivante qu'elle, pour achever de la tuer; car il n'y avait désormais qu'une œuvre, c'était la femme couchée de l’ancienne toile qui se rélevaità présent, dans la femme debout du nouveau tableau.

Alors, à chaque séance, Christine se sentit vieil-. : lir. Elle abaissait sur elle des regards troubles, elle . eroyait voir se creuser des rides, se déformer les lignes pures. Jamais elle ne s’était étudiée ainsi, elle avait la honte et le dégoût de son corps, ce désespoir : infini des femmes ardentes, lorsque l'amourles quitte avec leur beauté. Était-ce donc pour cela qu'il ne l'aimait plus, qu'il allait passer les nuits chez d autres, et qu'il se réfugiait dans la passion hors nature ï de son œuvre ? Elle en perdait l'intelligence nette des

choses, elle en tombait à une déchéance, vivant en camisole et en jupe sales, n'ayant plus la coquetterie de sa grâce, découragée par cette idée qu'il devenait inutile de lutter, puisqu'elle était vieille.

Un jour, Claude, enragé par une mauvaise séance, eut un cri terrible dont elle ne devait plus guérir. Il avait failli crever de nouveau sa toile, hors de lui, secoué d’une de ces colères, où il semblait irrespon-

sable. Et, se soulageant sur ellé, le poing tendu :

. — Non, décidément, je ne puis rien faire avec ça... Ah! vois-tu, quand on veut poser, il ne faut Les avoir d'enfant ! |

Révoltée sous l'outr age, pleurante, elle courut se rhabiller. Mais ses mains s'égaraient, elle ne trouvait pas ses vêtements pour se couvrir assez vite. Tout de suite, lui, plein de remords, était descendu

ù a, consoler.

… De

grâce, pose, Dose rs un peu, pour me brobter que tu ne m'en veux point.

fa rattrapait, nue entre ses bras, il lui disputait

sa chemise, qu’elle avait déjà passée à moitié. Et elle pardonna une fois de plus, elle reprit la pose,

si frémissante, que des ondes douloureuses passaient le long de ses membres; tandis que, dans son immobilité de statue, de grosses larmes muettes continuaient de tomber de ses joues sur sa gorge, où elles ruisselaient. Son enfant, ah! certes, oui, il aurait mieux fait de ne pas naître! C'était lui peutêtre la cause de tout. Elle ne pleura plus, elle excusait déjà le père, elle sé sentait une colère sourde

contre le pauvre être, pour qui sa maternité ne s'était jamais éveillée, et qu'elle haïssait maintenant, à

cette idée qu'il avait pu, en elle, détruire l'amante. 29,

Page 1