‹ L'œuvreChapitre 45 sur 68 · MOTTE · texte numérisé non relu

MOTTE

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malgré la claire après- -midi de février.

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époque. Ensuite, un attendrissement douloureux Jui était venu de cette faillite du génie, une amère et saignante pitié, devant ce tourment effroyable de l'impuissance. Est-ce qu’on savait Jamais, en art, où était le fou? Tous les ratés le touchaient aux lar-

mes, et plus le tableau ou le livre tombait à l'aber-

ration, à l’effort grotesque et lamentable, plus ül frémissait de charité, avec le besoin d’endormir pieusement dans l’extravagance de leurs rêves, ces foudroyés de l’œuvre. -

Le jour où Sandoz était monté sans re le peintre, il ne s’en alla pas, il insista, en voyant les yeux de Christine rougis de larmes. |

— Si vous pensez qu'il doive rentrer bientôt, je | vais l'attendre. | RAR RE |

— Oh! il ne peut tarder. ue

— Alors, je reste, à moins que je ne vous dérange. &

Jamais elle ne l'avait ému à ce point, avec son affaissement de femme délaissée, ses gestes las, sa parole lente, son insouciance de tout ce qui n'étal pas la passion dont elle brûlait. Depuis une semaine :

peut-être, elle ne rangeait plus une chaise, n’essuyait …

plus un meuble, laissant s’accomplir la débâcle du . ménage, ayant à peine la force de se mouvoir ellemême. Et c'était à serrer le cœur, sous la lumière crue de la grande baie, cette misère culbutant dans la saleté, cette sorte de hangar mal crépi, nu et encombré de désordre, où l'on grelottait de tristesse, #-

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Christine, pesamment, était allée se rasseoir près È d'un lit de fer, que Sandoz n avait pas remarqué en :# entrant. . : HS — Tiens! demanda-t-il, “est-ce mr: Jacques est malade ?

Elle recouvrait l'enfant, dont les mains, sans cesse, repoussaient le drap. ;

— Oui, il ne se lève plus depuis trois jours. Nous avons apporté là son lit, pour qu'il soit avec nous. Oh! il n’a jamais été solide. Mais il va de moins en moins bien, c’est désespérant.

Les regards fixes, elle parlait d'une voix monotone, et il S'effraya, quand il se fut approché. Blème,

. là tête de l'enfant semblait avoir grossi encore, si

lourde de crâne maintenant, qu'il ne pouvait plus la porter. Elle reposait inerte, on l'aurait cru déjà morte, sans le souffle fort qui sortait des lèvres décolorées. F

— Mon petit Jacques, c’est moi, c’est ton parrain... Est-ce que tu ne veux pas me dire bonjour?

PéniDlement. la tête fit un vain effort pour se soulever, les paupières s’entr'ouvrirent, montrant le blanc des yeux, puis se refermèrent.

— Mais avez-vous vu un médecin?

Elle eut un haussement d’épaules. |

— Oh! les médecins! est-ce qu'ils savent? Il en est venu un, il à dit qu'il n’y avait rien à faire. Espérons que ce sera une alerte encore. Le voilà qui a douze ans. C’est la croissance.

Sandoz, glacé, se tut, pour ne pas augmenter son” inquiétude, puisqu'elle ne paraissait pas voir la gravité du mal. Il se promena en silence, il s'arrêta

devant le tableau.

— Ahlah! ça marche, il est en bonne route, cette fois.

est fini.

— Comment, fini!

Et, quand.elle eut ajouté que la toile devait partir la semaine suivante pour le Salon, il resta gèné, il

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s'assit sur le divan, en homme qui désirait la juger sans hâte. Les fonds, les quais, la Seine, d'où montait la pointe triomphale de la Cité, demeuraient à l'état d’ébauche, mais d'ébauche magistrale, comme si le peintre avait eu peur de gâter le Paris de son rêve, en le finissant davantage. À gauche se trouvait aussi un groupe excellent, les débardeurs qui déchargeaient les sacs de plâtre, des morceaux très travaillés ceux-là, d’une belle puissance de facture. Seulement, la barque des femmes; au milieu, trouait

Jle tableau d’un flamboiement de chairs qui n'étaient

pas à leur place; et la grande figure nue surtout, . peinte dans la fièvre, avait un éclat, un grandissement d’hallucination d’une fausseté étrange et déconcertante, au milieu des réalités voisines. Sandoz, silencieux, se désespérait, en face de cet avortement superbe. Mais il rencontra les yeux de Christine fixés sur lui, et il eut la force de murmurer :

— Étonnante, oh! la fine, Étannantoi D'ailleurs, Claude rentra au même moment. Il eut une exclamation de joie en apercevant son vieil ami, il lui serra vigoureusement la main. Puis, il s’approcha de Christine, baïsa le petit Jacques, qui avait de nouveau rejeté la couverture. | RL — Comment va-t-il? Le LES ETR — Toujours la même chose. ot ù — Bon! bon! il grandit trop, le repos le remettra. 1128 Je te disais bien de ne pas l’inquiéter. | Et Claude alla s'asseoir sur le divan, près de Sandoz. Tous deux s’abandonnaient, se renversaient, couchés à demi, les regards en l'air, parcourant le 5 tableau ; tandis que Christine, à côté du Jit, ne. enr dait rien, ne semblait penser à rien, dans la désola-

tion continue de son cœur. Peu à peu, la nuit venait, la vive lumière de la baie vitrée pâlissait déjà, se décolorait en une tombée de crépuscule, uniforme et lente.

— Alors, c'est décidé, ta femme m'a dit que tu l'envoyais? |

— Oui. Ven

— Tu as raison, il faut en sortir, de cette ma-

chine... Oh! il y a des morceaux, là dedans! Cette

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fuite du quai, à gauche; et l'homme qui soulève un sac, en bas... Seulement...

Il hésitait, il osa HS

— Seulement, c’est drôle que tu te sois entêté à laisser ces baigneuses nues... Ça ne s'explique guère, je t’assure, et tu m'avais promis de les habiller, te souviens-tu?... Tu y tiens donc bien, à ces femmes?

— Oui.

Claude répondait sèchement, avec obtain de l’idée fixe, qui dédaigne même de donner des raisons. Il avait croisé les deux bras sous sa nuque, il se mit à parler d'autre chose, sans quitter des

yeux son tableau, que le crépuscule commençait à

obscurcir d’une ombre fine.

— Tu ne sais pas d’où je viens? Je viens de chez Courajod.. Hein ? le grand paysagiste, le peintre de la Mare de Gagny, qui est au Luxembourg! Tu te rappelles, je le croyais mort, et nous avons su qu'il

habitait une maison près d'ici, de l’autre côté de la

butte, rue de l’Abreuvoir... Eh bien! mon vieux, il me tracassait, Courajod. En allant prendre l'air parfois, j avais découvert sa baraque, je ne pouvais plus passer devant, sans avoir l'envie d'entrer. Pense donc! un maître, un gaillard qui a inventé notre paysage d'à présent, et qui vit là, inconnu, fini,

g%8 LES ROUGON-MACQUART.

terré comme une taupe! Puis, tu n’as pas idée de la rue ni de la cambuse : une rue de campagne, emplie de volailles, bordée de talus gazonnés; une cambuse pareille à un jouet d'enfant, avec de pétites fenêtres, une petite porte, un petit jardin, oh! le jardin, une lichette de terre en pente raide, plantée de quatre poiriers, encombrée de toute une bassecour faite de planches verdies, de vieux plâtres, de grillages en fer consolidés de ficelles.

Sa voix se ralentissait, il clignait les paupières,

comme si la préoccupation de son tableau fût invin-

ciblement rentrée en lui, l’envahissant peu à peu, au point de le gêner dans ce qu'il disait.

— Aujourd'hui, voilà que j'aperçois justement Cou- ‘ rajod sur sa porte... Un vieux de quatre-vingts ans passés, ratatiné, rapetissé à la taille d’un gamin. Non! il faut l’avoir rencontré avec ses sabots, son tricot de paysan, sa marmotte de vieille femme... Et, bravement, je m'approche, je lui dis : « Monsieur Courajod, je vous connais bien, vous avez au Luxem-

bourg un tableau qui est un chef-d'œuvre, permettez | .à un peintre de vous serrer la main, ainsi qu'à un

maitre. » Ah! du coup, si tu l’avais vu prendre peur,

bégayer, reculer, comme si je voulais le battre. Une

fuite. Je l'avais suivi, il s'estcalmé, m'a montréses

poules, ses canards, ses lapins, ses chiens, une mé-= nagerie extraordinaire, jusqu’à un corbeau! Il vit au

milieu de ça, il ne parle plus qu'à des bêtes. Quant à l'horizon, superbe ! toute la plaine Saint-Denis, des lieues et des lieues, avec des rivières, des villes, des

fabriques qui fument, des trains qui soufflent. Enfin, . un vrai trou d’ermite sur la montagne, le dos tourné = à Paris, les yeux là-bas, dans la campagne sans bornes. Naturellement, je suis revenu à mon af

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faire. «Oh! monsieur Courajod, quel talent! Si vous

saviez l'admiration que nous avons pour vous! Vous

êtes une de nos gloires, vous resterez comme notre

père à tous. » Ses lèvres s'étaient remises à trembler, il me regardait de son air d’épouvante stu-

pide, il ne m'aurait pas repoussé d’un geste plus

suppliant, si j'avais déterré devant lui quelque ca-

davre de sa jeunesse ; et il mâchonnaïit des paroles

sans suite, entre ses gencives, un zézaiement de vieillard retombé en enfance, impossible à com-

prendre : « Sais pas... si loin... trop vieux... m’en

fiche bien... » Bref, il m'a flanqué dehors, je l'ai entendu qui tournait sa clef violemment, qui se bar-. ricadait avec ses bêtes, contre les tentatives d’admiration de la rue... Ah! ce grand homme finissant

en épicier retiré, ce retour volontaire au néant, avant

la mort! Ah!ia gloire, la gloire pour qui nous mour-

rons, nous autres!

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De plus en plus étouffée, sa voix s’éteignit en un

grand soupir douloureux. La nuit continuait à se

faire, une nuit dont le flot peu à peu amassé dans les coins, montait d’une crue lente, inexorable, submergeant les pieds de la table et des chaises, toute la confusion des choses trainant sur le carreau. Déjà, le bas de la toile se noyait; et lui, les yeux désespérément fixés, semblait étudier le progrès des té- “nèbres, comme s’il eût enfin jugé son œuvre, dans cette agonie du jour; pendant que, au milieu du profond silence, on n’entendait plus que le souffle rauque

+ du petit malade, près de qui apparaissait encore Îa

silhouette noire de la mère, immobile.

Sandoz, alors, parla à son tour, Les bras également noués sous la nuque, le dos renversé sur un coussin du divan.

— Est-ce qu’on sait? est-ce qu’il ne vaudrait pas ù mieux vivre et mourir inconnu? Quelle duperie, si celte gloire de l'artiste n'existait pas plus que le paradis du catéchisme, dont les enfants eux-mêmes se moquent désormais! Nous qui ne croyons plus à.

Dieu, nous croyons à notre immortalité... Ah! mi--

sère | ee Et, pénétré par la mélancolie du crépuscule, il se confessa, il dit ses propres tourmentis, que réveillait tout ce qu’il sentait là de souffrance humaine, à — Tiens! moi que tu envies peut-être, mon vieux, oui! moi qui commence à faire mes affaires, comme disent les bourgeois, qui publie des bouquins et qui gagne quelque argent, eh bien! moi, J'en meurs... Je te l’ai répété souvent, mais tu ne me crois pas, … parce que le bonheur pour toi qui produis ayec tant. de peine, qui ne peux arriver au public, ce serait … naturellement de produire beaucoup, d’être vu, loué : ou éreinté.…. Ah! sois reçu au prochain Salon, entre 4 dans le vacarme, fais d’autres tableaux, et tu nee diras ensuite si cela te suffit, si tu es heureux enfin. Écoute, le travail a pris mon existence. Peu à peu, » ilm'a volé ma mère, ma femme, tout ce que j'aime … C'est le germe apporté dans le crâne, qui mange la cervelle, qui envahit letronc, les membres, qui ronge 4 le corps-éntier. Dès que je saute du lit, le matin, le « travail m’empoigne, me cloue à ma table, sans men laisser respirer une bouffée de grand air; puis, il me « suit au déjeuner, je remâche sourdement mes phrases avec Mon pain; puis, il m'accompagne quand je . sors, rentre diner dans mon assiette, se couche le » soir sur mon oreiller, si impitoyable, que jamais je n'ai le pouvoir d’arrêter l'œuvre en train, dont la vé-" gétation continue, jusqu’au fond de mon sommeil:

de

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Et plus un être n'existe en dehors, je monte em-

brasser ma mère, tellement distrait, que dix minu-

tes après l'avoir quittée, je me demande 51 je Hui a: réellement dit bonjour. Ma pauvre femme n'a pas ..: mari, je ne suis plus avec elle, même lorsque n2s mains se touchent. Parfois, la sensation aiguë me vient que je leur rends les journées tristes, et j'en ai un grand remords, car le bonheur est uniquement fait de bonté, de franchise et de gaieté, dans

un ménage; mais est-ce que je puis m'échapper des

pattes du monstre! Tout de suite, je retombe au somnambulisme des heures de création, aux indifférences et aux maussaderies de mon idée fixe. Tant mieux si les pages du matin ont bien marché, tant pis si une d’elles est restée en détressel La maison rira ou pleurera, selon le bon plaisir du travail dévorateur... Non! non! plus rien n’est à moi, j'ai rêvé des repos à la campagne, des voyages lointains, dans mes jours de misère; et, aujourd'hui que je pourrais me contenter, l’œuvre commencée est là qui me cloître : pas une sortie au soleil matinal, pas une escapade chez un ami, pas une folie de paressel Jusqu'à ma volonté qui y passe, l'habitude est prise, j'ai fermé la porte du monde derrière moi, et j'ai jeté la clef par la fenêtre. Plus rien, plus rien dans mon trou que le travail et moi, et il me mangera, et il n’y aura plus rien, plus rien:

JT se tut, un nouveau silence régna dans nbine

croissante. Puis, il recommença péniblement.

— Encore si l’on se contentait, si l'on tirait quelque joie de cette existence de chien! Ah! je ne sais pas comment ils font, ceux qui fument des cigarettes et

qui se chatouillent béatement la barbe en travaillant.

Oui, il y en a, paraît-il, pour lequel la production

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sera aimé un jour... Ah! si les autres savaient de quelle gaillarde facon je porte leurs colères! Seule

est un plaisir facile, bon à prendre, bon à quitter, sans fièvre aucune. [ls sont ravis, ils s’admirent, ils ne peuvent écrire deux lignes qui ne soient pas deux lignes d’une qualité rare, distinguée, introuvable.

Eh bien! moi, je m'accouche avec les fers, et l’en= fant, quand même, me semble une horreur. Est:il

possible qu’on soit assez dépourvu de doute, pour

croire en soi? Cela me stupéfie de voir des gaillards … qui nient furieusement les autres, perdre toute … critique, tout bon sens, lorsqu'il s’agit de leurs en-

fants bâtards. Eh! c’est toujours très laid, un ivre! il faut ne pas en avoir fait la sale cuisine, pour J'aimer... Je ne parle pas des potées d’injures qu'on reçoit. Au lieu de m'incommoder, elles m'excitent … plutôt. J'en vois que les attaques. bouleversent, qui. ont le besoin peu fier de se créer des sympathies. Simple fatalité de nature, certaines femmes en mour-!: raient, si elles ne plaisaient pas. Mais l'insulte est saine, c’est une mâle école que l’impopularité, rien ne vaut, pour vous entretenir en souplesse êt en . force, la huée des imbéciles. 11 suffit de se dire … qu'onsa donné sa vie à une œuvre, qu'on n'attend ni justice immédiate, ni même examen sérieux, qu’on 3 travaille enfin sans espoir d'aucune sorte, uniquement parce que le travail bat sous votre peau commé le cœur, en dehors de la volonté; et l'on arrive très bien à en mourir, avec l'ilastote consolante qu'on

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ment, il y a moi, et moi, je m'accable, je me désole à ne plus vivre une minute heureux. Mon Dieu! que d'heures terribles, dès le jour où je commence un roman ! Les premiers chapitres marchent encore, 5 ai de l’espace pour avoir du génie; ensuite, me voilà

éperdu, jamais satisfait de la tâche quotidienne, condamnant déjà le livre en train, le jugeant inférieur __ aux aînés, me forgeant des tortures de pages, de phrases, de mots, si bien que les virgules ellesmêmes prennent des laideurs dont je souffre. Et, quand il est fini, ah! quand il est fini, quel soulagement! non pas cette jouissance du monsieur qui s’exalte dans l’adoration de son fruit, mais le juron du portefaix qui jette bas le fardeau dont il a l'échine cassée... Puis, ça recommence; puis, ça recommencera toujours; puis, J'en crèverai, furieux contre moi, exaspéré de n'avoir pas eu plus de talent, enragé de ne pas laisser une œuvre plus complète, plus haute, des livres sur des livres, l’entassement d'une montagne; et j'aurai, en mourant, l’affreux doute de la besogne faite, me demandant si c'était bien ça, si je ne devais pas aller à gauche, lorsque j'ai passé à droite; et ma dernière parole, -mon dernier râle sera pour vouloir tout refaire. Une émotion l'avait pris, ses paroles s’étranglaient, il dut souffler un instant, avant de jeter ce cri pas- sionné, où s’envolait tout son lyrisme impénitent : — Ah! une vie, une seconde vie, qui me la donnera, pour que le travail me la vole et pour que j'en meure encore! | ù La nuit s'était faite, on n’apercevait plus la silhouette raidie de la mère, il semblait que le souffle - rauque de l'enfant vint des ténèbres, une détresse énorme êt lointaine, montant des rues. De tout l’atelier, tombé à un noir lugubre, la grande toile seule gardait une pâleur, un dernier reste de jour qui s’ef- façait. On voyait, pareille à une vision agonisante, flotter la figure nue, mais sans forme précise, les jambes déjà évanouies, un bras mangé, n'ayant de De 30.

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net que la rondeur du ventre, dont la chair luisait, couleur de Jnne. | = Après un long silence; Sandoz demanda : 4 — Veux-tu que j'aille avec toi, lor sque fu accompagneras là-bas ton tableau ? 4 Claude ne lui répondant pas, il crutl’ entendre pleu- : rer. Était-ce la tristesse infinie, le désespoir dont il venait d'être. secoué lui-même? Il attendit, il répéta : sa question; et le peintre, alors, apres avoir ravalé un sanglot, bégaya enfin : | | ‘8 —— Merci, mon vieux, le tableau ee je ne l'en- 2 verrai pas. PRES 0 — Comment, tu étais décidé o pis FA — Oui, oui, j'étais décidé... Mais je ne foie pas a vu, et je viens de le voir, sous ce Jour qui tombait. Et Ah! c'est raté, raté encore, ah! ça m'a tapé date &. les yeux comme un OUR de poing, j en ai eu la se- 2 cousse au cœur! : | | Ses larmes, maintenant, Érsont tone et Fa tièdes, dans l'obscurité qui le cachait. Il s'était contenu, et le drame dont l'angoisse silencieuse l'avait 3 ravagé, éclatait malgré ui. :

—- Mon pauvre ami, murmura Sandoz bouleversé, | c'est dur à se dire, mais tu as peut-être raison tout | de même d'attendre, pour soigner des morceaux... “4 Seulement, je suis furieux, car je vais croire que r c'est moi qui t'ai découragé, avec mon éternel et 1 stupide mécontentement des choses.

Claude, simplement, répondit: x Le | — Toi! quelle idée ! je ne l'écoutais pas... . Non je regardais tout qui fichait le camp, dans cette sacré toile. La lumière S en ana, etil pa à eu un momen

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jolis, la femme nue détonne comme un pétard, pas

même d’aplomb, les jambes mauvaises... Ah! c'était à en crever du coup, j'aisenti que la vie se décrochait

dans ma carcasse... Puis, les ténèbres ont coulé en-

core, encore : un vertige, un engouffrement, la terre

roulée au néant du vide, la fin du monde! Je n'ai plus vu bientôt que son ventre, décroissant comme une lune malade. Et tiens! tiens! à cette heure, il n y a plus rien d'elle, plus une lueur, elle est morte,

toute noire!

En effet, le tableau, à son tour, avait complètement disparu. Mais le peintre s'était levé, on l’entenst jurer dans la nuit épaisse.

— Nom de Dieu! ça ne fait rien... Je vais m'y remettre.

Christine, qui, elle aussi, avait quitté sa chaise, et contre laquelle il se heurtait, l'interrompit.

— Prends garde, j'allume la lampe.

Elle l’alluma, elle reparut très pâle, jetant vers

le tableau un regard de crainte et de haine. Eh

quoi ! il ne partait pas, l’'abomination recommencait!

— Je vais m'y remettre, répéta Claude, et il me tuera, et il tuera ma femme, mon enfant, toute la baraque, mais ce sera un chef-d'œuvre, nom de Dieu!

Christine alla se rasseoir, on-revint près de Jacques, qui s'était découvert une fois encore, du tâtonnement égaré de ses petites mains. Il soufflait toujours, inerte, la tête enfoncée dans l’oreiller, pareille à un poids dont le lit craquait. En partant, Sandoz dit ses craintes. La mère semblait hébétée, le père retournait déjà devant sa toile, l’œuvre à créer, dont l'illusion passionnée combattait en lui la réalité

douloureuse de son enfant, cette chair vivante de sa M phair.

lui avait tant de fois née ne il soil

Le lendemain matin, Claude achevait de, s'habiller, lorsqu'il entendit la voix effarée de Christine. Elle aussi venait de s’éveiller en sursaut, du lourd som-. meil qui l'avait engourdie sur la pass pendant qu'elle gardait le malade.

— Claude! Claude! vois donc... Il est mort.

NH accourut, les yeux gros, trébuchant, sans com-

prendre, répétant d'un air de profonde surprise :

— Comment, il est mort?

Un instant, ils restèrent béants au-dessus du lit.

Le pauvre être, sur le dos, ayec sa se {trop grosse

d'enfant du génie, ne jusqu’à l’enflure des

crétins, ne paraissait pas avoir bougé depuis la … veille; seulement, sa bouche élargie, décolorée, ne …

soufflait plus, et ses yeux vides s'étaient ouverts.

Le père le toucha, le trouva d’un froid de glace. — C'est vrai, il est mort. | | Et leur stupeur était telle, qu'un instant encore

ils demeurèrent les yeux secs, uniquement frappés ". de la brutalité de l'aventure, qu’ ls RS Ines

croyable.

Puis, les genoux cassés, Christine s 'abatiit devant

le lit; et elle pleurait à grands sanglots, qui la ottent toute, les bras tordus, le front au bord

du metelas. Dans ce premier moment terrible, son désespoir s’aggravait surtout d’un poignant remords, F3

celui de ne l'avoir pas aimé assez, le pauvre enfant.

Une vision rapide déroulait les jours, chacun d’eux

lui apportait un regret, des paroles mauvaises, des

caresses différées, des rudesses même parfois. Et : : c'élait fini, jamais plus elle ne le dédommagerait du … vol qu'elle lui avait fait de son cœur. Lui qu'elle -

trouvait si désobéissant, il venait de trop obéir. Elle

« Tiens-toi tranquille, laisse travailler ton père! » qu'à la fin 1l était sage, pour longtemps. Gette idée ja suffoqua, chaque sanglot lui arrachait un cri sourd.

Claude s'était mis à marcher, dans un besoin nerveux de changer de place. La face convulsée, il ne pleurait que de grosses larmes rares, qu'il essuyait régulièrement, d’un revers de main. Et, quand il passait devant le petit cadavre, il ne pouvait s'empêcher de lui jeter un regard. Les yeux fixes, grands ouverts, semblaient exercer sur lui une puissance. D'abord, il résista, l'idée confuse se précisait, finissait par être une obsession. Il céda enfin, alla prendre une petite toile, commença une étude de l'enfant mort. Pendant les premières minutes, ses larmes l'empêchèrent de voir, noyant tout d’un brouillard : il continuait de les essuyer, s’entêlait d’un pinceau tremblant. Puis, le travail sécha ses paupières, assura sa main; et, bientôt, il n’y eut plus là son fils glacé, il n’y eut qu’un modèle, un sujet dont l'étrange intérêt le passionna. Ce dessin exagéré de Ja tête, ce ton de cire des chairs, ces yeux pareils à des trous sur le vide, tout l’excitait, le chauffait d’une flamme. Il se reculait, se complaisait, souriait vaguement à son œuvre.

Lorsque Christine se releva, elle le trouva ainsi à la besogne. Alors, reprise d’un accès de larmes, elle dit seulement : “RUSSES

— Ah! tu peux le peindre, il ne bougera plus!

Durant cinq heures, Claude travailla. Et, le sur- Jendemain, lorsque Sandoz le ramena du cimetière, après l'enterrement, il frémit de pitié et d’admiration devant la petite toile, C'était un des bons morceaux de jadis, un chef-d'œuvre de clarté et de puissance,

avec üne immense tristesse en plus, la fin de tout, la vie mourant de la mort de cet enfant.

Mais Sandoz, qui se récriait, plein d’éloges, resta saisi d'entendre Claude lui dire :

— Vrai, tu aimes ca? Alors, tu me décides.

Puisque l’autre machine n’est pas prête, je vais envoyer ça au Salon. |

La veille, Claude avait porté l’£nfant mort au Palais-de-l'Industrie, lorsqu'il rencontra Fagerolles, un matin qu'il vaguait du côté du parc Monceau.

— Comment! c'est toi, mon vieux! s’écria cordialement ce dernier. Et qu'est-ce que tu deviens, qu ’estce que tu fais? On se voit si peu!

Puis, lorsque l’autre lui eut parlé de son envoi au Salon, de cette petite toile, dont il était plein, il ajouta :

— Ah! tu as envoyé, mais alors je vais te faire

recevoir Ça. Tu sais que, cette année, je suis candi-

dat au jury.

En effet, dans le tumulte et l'éternel eo teutee ment des artistes, après des tentatives de réformes vingt fois reprises, puis abandonnées, l’administra-

tion venait de confier aux exposants le droit d’élire

eux-mêmes les membres du jury d'admission; et cela bouleversait le monde de la peinture et de la sculpture, une véritable fièvre électorale s'était déclarée, les ambitions, les coteries, les intrigues, toute la

- basse cuisine qui déshonore la politique.

— Je t'emmène, continua Fagerolles. Il faut que tu visites mon installation, mon petit hôtel, où tu n'as pas encore mis les pieds, malgré tes promesses... C’est là, tout près, au coin de l’avenue de Villiers.

Et Claude, dont il avait pris gaiement le bras, dut le suivre. Il était envahi d'une lâcheté, cette idée que son ancien camarade pourrait le faire recevoir, l'emplissait à la fois de honte et de désir. Sur l'avenue, devant le petit hôtel, il s'arrêta, pour en regarder la facade, un découpage coquet et précieux d’architecte, la reproduction exacte d’une maison renaissance de Bourges, avec les fenêtres à meneaux, la tourelle d'escalier, le toit historié de plomb. C'était un vrai bijou de fille; et il demeura surpris, lorsque, en se retournant, il aperçut, à l’autre bord. de la chaussée, l'hôtel royal d’Irma Bécot, où il avait passé une nuit dont le souvenir lui restait comme ün rêve. Vaste, solide, presque sévère, ce dernier gardait une importance de palais, en face de son voisin, l'artiste, réduit à une fantaisie de bibelot..

— Hein? cette Irma, dit Fagerolles, avec une nuance de respect, elle en a, une cathédrale !... Ah! dame, moi, je ne vends que de la peinture!... Entre donc. | L'intérieur était d'un luxe magnifique et bizarre : de vieilles tapisseries, de vieilles armes, un amas de meubles anciens, de curiosités de la Chine et du Japon, dès le vestibule; une salle à manger, à gauche, toute en panneaux de laque, tendue au plafond d'un dragon rouge; un escalier de bois scu'oté, où flottaient des bannières, où montaient en panaches des plantes vertes. Mais, en haut, l'atelier surtout était une merveille, assez étroit, sans un tableau, entièrement recouvert de portières.

eo PE AN os FU FETE TN

d'Orient, occupé d’un bout par une cheminée énorme, dont des chimères portaient la hotte, empli à l’autre bout par un vaste divan sous une tente, tout un monument, des lances soutenant en l’air le dais somptueux des tentures, au-dessus d’ün entassement de tapis, de fourrures et de coussins, pres-

que au ras du parquet.

Claude examinait, et une question lui venait aux

lèvres, qu'ilretint. Est-ce que cela était payé? Décoré de l’année précédente, Fagerolles exigeait, assurait-

on, dix mille francs d’un portrait. Naudet, qui, après l'avoir lancé, exploitait maintenant son succès

par coupes réglées, ne lâchait pas un de ses tableaux

à moins de vingt, trente, quarante mille francs. Les commandes seraient tombées chez lui dru comme grêle, si le peintre n'avait pas affecté le dédain, l’ac-

cablement de l’homme dont on se disputait les moindres ébauches. Et, cependant, ce luxe étalé sen-

tait la dette, il n y avait que des acomptes donnés aux fournisseurs, tout l'argent, cet argent gagné comme à la Bourse, dans des coups de hausse, filait entre les doigts, se dépensait sans qu'on en retrouvât

latrace. Dureste, Fagerolles, encore en pleine flamme

de cette brusque fortune, ne comptait pas, ne s’in-

quiétait pas, fort de l'espoir de vendre toujours, de

plus en plus cher, glorieux de la grande situation qu’il prenait dans l’art contemporain.

A la fin, Claude remarqua une petite toile sur un chevalet de bois noir, drapé de peluche rouge. C'était tout ce qui trainait du métier, avec un casier à couleurs de palissandre et une boîte ce pastel, oubliée sur un meuble.

— Très fin, dit Claude devant la petite toile, pour être aimable. Et ton Salon, il est envoyé?

— Ah! oui, Dieu merci! Ce que j'ai eu de monde! Un vrai défilé qui m'a tenu huit jours sur les jambes, du matin au soir. Je ne voulais pas exposer, ca déconsidère. Naudet, lui aussi, s’y opposait. Mais, que veux-tu ? on m'a tant sollicité, tous les jeunes gens désirent me mettre du jury, pour que je les défende... Oh! mon tableau est bien simple, Un Déjeuner, comme j'ai nommé ça, deux messieurs et trois dames sous des arbres, les invités d'un château qui ont emporté une collation et qui la mangent dans une clairière... Tu verras, C'est assez original.

Sa voix hésitait, et quand il rencontra les yeux de Claude qui le regardait fixement, il acheva de se troubler, il plaisanta la petite toile, posée sur le chevalet. |

— Ça, c'est une cochonnerie que Naudet m'a demandée. Va, je n’ignore pas ce qui me manque, un peu de ce que tu as de trop, mon vieux... Moi, tu sais, je t'aime toujours, je t'ai encore défendu hier. dter des peintres. : |

Il lui tapait sur les épaules, il avait senti le mépris secret de son ancien maître, et il voulait le reprendre, par ses caresses d'autrefois, des câlineries de gueuse disant : «Je suis une gueuse », pour qu'on l’aime. Ce fut très sincèrement, dans une sorte de déférence inquiète, qu'il lui promit encore de s'em- ployer de tout son pouvoir à la réception de son tableau.

Mais du monde arrivait, plus de quinze personnes

entrèrent et sortirent en moins d’une heure : des … pères qui amenaient de jeunes élèves, des exposants qui venaient se recommander, des camarades qui

avaient à échanger des influences, jusqu’à des femmes qui mettaient leur talent sous la protection de

leur charme. Et il fallait voir le peintre faire son métier de candidat, prodiguer les poignées de main,

dire à l’un : « C’est si joli votre tableau de cette an-

née, ça me plaît tant! » s'étonner devant un autre :

«Comment! vous n’avez pas encore eu de médaille ! »

répéter à tous : « Ah! si j'en étais, ce que je les ferais marcher! » 1 renvoyait les gens ravis, il pous-

sait la porte sur chaque visite d’un air d’amabilité

extrême, où perçait le ricanement secret de l ancien

- rouleur de trottoirs.

— Hein? crois-tu! dit-il à Claude, dans un moment où ils se retrouvèrent seuls, en ai<je, du temps à perdre avec ces crétins!

Mais, comme il s’approchait de la baie vitrée, il en ouvrit brusquement un des panneaux, et l’on

distingua, de l’autre côté de l’avenue, à un des balcons

de l’hôtel d'en face, une forme blanche, üne femme

vêtue d’un peignoir de dentelle, qui levait son mou-

choir. Lui-même agita la main, à trois fois. Puis, les deux fenêtres se refermèrent.

Claude avait reconnu Irma ; et, dans le silence qui s'était fait, Fagerolles s’expliqua tranquillement.

— Tu vois, c’est commode, on peut correspondre. Nous avons une télégraphie complète. Elle

m'appelle, il faut que j'y aille. Ah! mon vieux,

en voilà une qui nous donnerait 7 leçons! — Des leçons, de quoi?

— Mais de tout! Un vice, un art, une intelli-

gence!.…. Si je te disais que c'est elle qui me fait

peindre! oui, parole d'honneur, elle à un flair du

succès extraordinaire! Et, avec ça, toujours voyou

au fond, oh! d’une drôlerie, d’une rage si amusante, quand ça la prend de vous aimer!

Deux petites flammes rouges lui étaient montées

aux joues, tandis qu’une sorte de vase remuée troublait un instant ses yeux. Ils s'étaient remis ensem-

ble, depuis qu’ils habitaient l'avenue; on disait même

que lui, si adroit, rompu à toutes les farces du pavé

parisien, se laissait manger par elle, saigné à chaque

instant de quelque somme ronde, qu’elle envoyait sa

femme de chambre demander, pour un fournisseur, pour un caprice, pour rien souvent, pour l'unique plaisir de lui vider les poches; et cela expliquait en partie la gène où il était, sa dette grandissante, malgré le mouvement continu qui enflait la cote de ses toiles. D'ailleurs, il n'ignorait pas quil était

chez elle le luxe inutile, une distraction de femme:

aimant la peinture, prise derrière le dos des messieurs sérieux, payant en maris. Elle en plaisantait, il y avait entre eux comme le cadavre de leur perversité, un ragoût de bassesse, qui le faisait rire et s’exciter lui-même de ce rôle d'amant de cœur, oublieux de tout l’argent qu’il donnait.

Claude avait remis son chapeau. Fagerolles piétinait, jetant des regards d'inquiétude vers l’hôtel d’en face.

— Je ne te renvoie pas, mais tu vois, di at.

tend... Eh bien! c’est convenu, ton affaire est faite, à moins qu'on ne me nomme pas... Viens donc au … Palais-de-l'Industrie, le soir du dépouillement. Oh!

une bousculade, un vacarme ! et, du reste, tu saurais tout de suite si tu dois compter sur moi.

D'abord, Claude jura qu'ilne se dérangerait point.

Cette protection de FRERES lui était lourde; et il n'avait pourtant qu’une peur, au fond, celle que le. terrible gailiacd ne tint pas sa promesse, par lâcheté

devant l'insuccès. Puis, le jour du vote, il ne ne ne demeurer en place, il s'en alla rôder aux Champs=

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. Élysées, en se donnant le prétexte d’une longue pro-

menade. Autant là qu'ailleurs ; car il avait cessé tout travail, dans l'attente inavouée du Salon, et il recommençait ses interminables courses à travers Paris. Lui, ne pouvait voter, puisqu'il fallait avoir été reçu au moins une fois. Mais, à plusieurs reprises, il passa devant le Palais-de-l'Industrie, dont le trottoir l’intéressait, avec sa turbulence, son défilé d'artistes électeurs, que s’arrachaient des

. ‘hommes en bourgerons sales, criant les listes, une

trentaine de listes, de toutes les coteries, de toutes les opinions, la liste des ateliers de l'École, la liste libérale, intransigeante, de conciliation, des jeunes, des dames. On eût dit, au lendemain d’une émeute, la folie du serutin, à la porte d’une section.

Le soir, dès quatre heures, lorsque le vote fut terminé, Claude ne résista pas à la curiosité de monter . voir. Maintenant, l'escalier était libre, entrait qui voulait. En haut, il-tomba dans l’immense salle du . jury, dont les fenêtres donnent sur les Champs- Élysées. Une table de douze mètres en occupait le centre ; tandis que, dans la cheminée monumentale, à l’un des bouts, brûlaient des arbres entiers. Et il y. avait là quatre ou cinq cents électeurs, restés pourle dépouillement, mêlés à des amis, à de simples curieux, parlant fort, riant, déchaînant sous le haut plafond un grondement d'orage. Déjà, autour de la table, des bureaux s'installaient, fonctionnaient, une quinzaine en tout, composés chacun d’un président et de deux scrulateurs. Mais il restait à en organiser -trois ou quatre, et personne ne se présentait plus, tous fuyaient, par crainte de l’écrasante besogne.

qui clouait les gens de zèle une partie de la nuit. Justement, Fagerolles, sur la brèche depuis le

matin, s’agitait, criait, pour dominer le vacarme.

— Voyons, messieurs, 1] nous manque "un homme !.… Voyons, un homme de bonne volonté par ici! |

Et, à ce moment, ayant aperçu Claude, il se précipita, l’amena de force. :

— Ah!toi, tu vas me faire le plaisir de t’asseoir à cette place et de nous aider ! C’est pour la bonne cause, que diable!

Claude, ducoup, se trouva président d’un bureau,

et il remplit sa fonction avec une gravité de timide, émotionné au fond, ayant l'air de croire que la réception de sa toile allait dépendre de sa conscience à cette besogne. Il appelait tout haut les noms inscrits

sur les listes, qu'on lui passait par petits paquets

égaux ; pendant que ses deux scrutateurs les inserivaient. Et cela dans le plus effroyable des charivaris,

dans le bruit cinglant de grêle de ces vingt, trente = noms criés ensemble pardes voix différentes ,aumilieu du ronflement continu de la foule. Comme il ne pouvait rien faire sans passion, il s'animait, désespéré quand une liste ne contenait pas le nom de Fage-

rolles, heureux dès qu'il avait à lancer ce nom une fois de plus. Du reste, il goûtait souvent cette joie,

car le camarade s'était rendu populaire, se montrant partout, fréquentant les cafés où se tenaient des « groupes influents, risquant même des professions « de foi, s'engageant vis-à-vis des jeunes, sansnégliger |. de saluer très bas les membres de l'Institut. Une sympathie générale montait, Fagerolles os Fi

comme l'enfant gâté de tous.

Vers six heures, par cette pluvieuse journée de’? mars, la nuit tomba Les garçons apportèrent les. lines: et des artistes méfiants, des profils muets

et sombres qui surveillaient le dépouillement d'un œil oblique, se rapprochèrent. D’autres commençaient les farces, risquaient des cris d'animaux, lâchaient un essai de tyrolienne. Mais ce fut à huit heures seulement, lorsqu'on servit la collation, des viandes froides et du vin, que la gaieté déborda. On vidait violemment les bouteilles, on s’empiffrait au petit bonheur des plats attrapés, c'était une kermesse en goguette, dans cette salle géante, que

. les bûches de la cheminée éclairaient d’un reflet

de forge. Puis, tous fumèrent, la fumée brouiila

d’une vapeur la lumière jaune des lampes; tandis

que, sur le parquet, traînaient les bulletins jetés pendant le vote, une couche épaisse de papiers, salis encore des bouchons, des miettes de pain, des quelques assiettes cassées, tout un fumier où s’enfonçaient les talons des bottes. On se lâchait, un petit sculp-

teur pâle monta sur une chaise pour haranguer le

peuple, un peintre-à la moustache raide, sous un

nez crochu, enfourcha une chaise et galopa autour de la table, saluant, faisant l'Empereur.

Peu à peu, cependant, beaucoup se lassaient, s’en allaient. Vers onze heures, on n'était plus que deux cents. Mais, après minuit, il revint du monde, des flâneurs en habit noir et en cravate blanche, qui sortaient du théâtre ou de soirée, piqués du désir de connaître avant Paris les résultats du scrutin. Il arriva aussi dés reporters; et on les voyait

s’élancer hors de la salle, un à un, dès qu'ane addition partielle leur était communiquée.

Claude, enroué, appelait toujours. La fumée et la chaleur devenaient intolérables, une odeur d’étable montait de la jonchée boueuse du sol. Une heure du matin, puis deux heures, sonnèrent. Il dépouillait,

LMD,

il dépouillait, et la conscience qu'il y mettait, l'attardait tellement, que les autres bureaux ayaient depuis longtemps fini leur travail, quand le sien se trouvait empêtré encore dans des colonnes de chiffres. Enfin, toutes les additions furent centralisées, on

proclama les résultats définitifs. Fagerolles était. nommé le quinzième sur quarante, de cinq places

avant Bongrand, porté sur la même liste, mais dont le nom avait dû être souventrayé. Et le jour pointait, lorsque Claude rentra rue Tourlaque, brisé et ravi.

Alors, pendant deux semaines, il vécut anxieux.

Dix fois, il eut l’idée d'aller aux nouvelles, chez Fage-

rolles; mais une honte le retenait. D'ailleurs, comme

le jury procédait par ordre alphabétique, rien peut-

être n'était décidé. Et, un soir, il eut un coup au

cœur, sur le boulevard de Clichy, en voyant venir

deux larges épaules, dont le dandinement lui était bien connu.

C'était Bongrand, qui parut embarrassé. Le pres mier, il lui dit :

— Vous savez, là-bas, avec ces bougres, ca ne . marche guère... Mais tout n'est pas perdu, nous veil

lons, Fagerolles et moi. Et comptez sur Fagerolles,

car moi, mon bon, j'ai une peur Le chien de vous

compromettre. SRE

La vérité était que Bongrand se LA ee en con- 1 tinuelle hostilité avec Mazel, nommé président du

jury, un maître célèbre de l'École, le dernier rempart de la convention élégante et beurrée. Bien qu'ils

se traitassent de chers collègues, en échangeant de grandes poignées de main, cette hostilité avait éclaté dès le premier jour, l’un ne pouvait demander l'admission d'un tableau, sans que l’autre votât un re- +

fus. Au contraire, Fagerolles, élu secrétaire, s était

fait l'amuseur, le vice de Mazel, qui lui pardonnait sa défection d’ancien élève, tant ce rénégat l’adulait aujourd'hui. Du reste, le jeune maître, très rosse,. comme disaient les camarades, se mortrait pour les débutants, les audacieux, plus dur que les membres de l’Institut ; et il ne s'humanisait que lorsqu'il voulait faire recevoir un tableau, abondant alors . en inventions drôles, intriguant, enlevant le vote avec des souplesses d’escamoteur.

Ces travaux du jury étaient une rude corvée, où Bongrand lui-même usait ses fortes jambes. Tous les jours, le travail se trouvait préparé par les gardiens, un interminable rang de grands tableaux posés à terre, appuyés contre la cimaise, fuyant à travers les salles du premier étage, faisant le tour entier du Palais; Pet chaque après-midi, dès une heure, les quarante, "4 ayant à leur tête le président, armé d'une sonnette, recommençaient la même promenade, jusqu’à l’é- puisement de toules:les lettres de l’alphabet. Les ju- gements étaient rendus debout, on bâclait le plus possible la besogne, rejetant sans vote les pires toi- les; pourtant, des discussions arrêtaient parfois le groupe, on se querellait pendant dix minutes, on réservait l’œuvre en cause pour la revision du soir; tandis que deux hommes, tenant une corde de dix mètres, la raidissaient, à quatre pas de la ligne des tableaux, afin de maintenir à bonne distance le flot des jurés, qui poussaient dans le feu de la dispute, et dont les ventres, malgré tout, creusaient la corde. Derrière le jury, marchaient les soixante-dix gar- __ diens en blouse blanche, évoluant sous les ordres d’un brigadier, faisant le tri à chaque décision comee RAT per les secrétaires, les reçus séparés des refusés qu ‘on emportait à à l'écart, comme des ca-

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