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Aussi, on faisait hier un bruit insupportable. Comment veut-on qu’on juge de la sorte, au galop, si je ne puis pas même obtenir le silence !
Il donna un terrible coup de sonnette.
— Alions, messieurs, nous y sommes... Un peu de bonne volonté, je vous prie.
Par malheur, dès les premiers tableaux. posés sur le chevalet, il eut encore une mésaventure. Entre autres, une toile attira son attention, tellement il la trouvait mauvaise, d'un ton aigre à agacer les dents; et, comme sa vue baissait, il se pencha pour voir la — signature, en murmurant: | |
— Quel est donc le cochon. |
Mais il se releva vivement, An secoué d'avoir lu |
le nom d’un de ses amis, un artiste qui était, lui … aussi, le rempart des saines doctrines. Espérant qu'on ne l’avait pas entendu, il cria:
— Superbe !.. Le numéro un, n'est-ce Pas, messieurs ? à
On accordale numéro un, l'admission qui donnait droit à la cimaise. Seulement, on riait, on se poussait du coude. Il en fut très blessé et devint farouche.
Et ils en étaient tous là, beaucoup s’épanchaient au premier regard, puis rattrapaient leurs phrases, dès qu'iis avaient déchiffré la signature; ce qui finis
sait par les rendre prudents, gonflant le dos, s'assu= rant du nom, l'œil furtif, avant de se prononcer. D'ailleurs, lorsque passait l'œuvre d'un collègue,
quelque toile suspecte d’un membre du jury, on avait la précaution de s’avertir d’un signe, derrière les épaules du peintre : « Prenez Han pas de a Ê c’est de lui! » rar
Malgré l'énervement de la séance, Fagerolles en- È leva une première affaire. C'était un épouvantable
portrait, peint par un de ses élèves, dont la famille, très riche, le recevait. Il avait dû emmener Mazel à l'écart, pour l’attendrir, en lui contant une histoire sentimentale, un malheureux père de trois filles, qui mourait de faim; et le président s'était longtemps fait prier: que diable! on lâchait la peinture, quand on avait faim! on n’abusait pas à ce point de ses trois filles! Il leva la main pourtant, seul avec Fage- rolles. On protestait, on se fâchait, deux autres membres de l'Institut se révoltaient eux-mêmes, lorsque Fagerolles leur souffla très bas:
» — C'est pour Mazel, c'est Mazel qui m'a supplié de voter... Un parent, je crois. Enfin, il y tient. Et les deux académiciens levèrent promptement la main, et une grosse majorité se déclara Mais des rires, des mots d'esprit, des cris indignés éclatèrent : on venait de placer sur le chevalet l’Æn- fant mort. Est-ce qu'on allait, maintenant, leur en- voyer la Morgue? Et les jeunes blaguaient la grosse > tête, un singe crevé d’avoir avalé une courge, évi- | demment; et les vieux, effarés, reculaient.
Fagerolles, tout de suite, sentit la partie perdue.
D'abord, il tâcha d’escamoter le vote en plaisantant, selon sa manœuvre adroite.
— Voyons, messieurs, un vieux lutteur.…
Des paroles furieuses l’interrompirent. Ah! non, pas celui-là! On le connaissait, le vieux lutteur! Un fou qui s’entêtait depuis quinze ans, un orgueilleux
qui posait pour le génie, qui avait parlé de démolir le Salon, sans jamais y envoyer une toile possible! | Toute la haine de l'originalité déréglée, de la con- currence d'en face dont on a eu peur, de la force invincible qui triomphe, même battue, grondait dans l'éclat des voix. Non, non, à la porte!
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votre nom dans les journaux. Ë He 515, CRE
. sa sonnette sans relâche, très rouge de voir son au
Alors, l'agerolles eut le tort de s'irriter, lui aussi, cédant à la colère de constater son peu d'influence
"sérieuse.
— Vous êtes injustes, soyez justes au moins!
Du coup, le tumulte fut à son comble. On l’entourait, on le poussait, des bras s’agitaient menaçants, ù des phrases partaient comme des balles. : en:
— Monsieur, vous déshonorez le jury. Pue.
— Si vous défendez ça, c’est pour qu'on mette e
— Vous ne vous y connaissez pas. # Et, Fagerolles, hors de lui, perdant jusqu’à la sou- 4 plesse de sa blague, répondit lourdement: | — Je m'y connais autant que vous. ce — Tais-toi donc! reprit un camarade, un petit É peintre blond très rageur, tu ne vas pas vouloir nous faire avaler un pareil navet! j 4 Oui, oui, un navet! tous répétaient le nom. avec conviction, ce mot qu'ils jetaient d'habitude aux dernières des croûtes, à la peinture pâle, froide et glate des barbouilleurs. C3 — (C'est bon, dit enfin Fagerolles, îles dents ser= rées, je demande le vote. | Si Depuis que la discussion s’ag ggravait, Mazel agitait. 2
torité méconnue. Ë — Messieurs, allons, messieurs. > C'est extraor= dinaire, qu'on ne puisse s'entendre sans crier. FA
Messieurs, je vous en prie. se He il obtint un peu de silence. Au fond,
ble? On en reel tent d autres!
— Voyons, messieurs, on dents Re vole. Le VE
. Lui-même allait peut-être lever la main, lorsque . Bongrand, muet jusque-là, le sang aux joues, dans une colère qu'il contenait, partit brusquement, hors de propos, lâcha ce cri de sa conscience révoltée: — Mais, nom de Dieu! il n’y en a pas quatre parmi nous capables de foutre un pareil morceau!
Des grognements coururent, le coup de massue était si rude, que personne ne répondit.
. — Messieurs, on demande le vote, répéta Mazel, devenu pâle, la voix sèche.
| Et le ton suffit, c'était la haine latente, les rivali- tés féroces sous la bonhomie des poignées de main. Rarement, on en arrivait à ces querelles. Presque toujours, on s’entendait. Mais, au fond des vanités - ravagées, il y avait des blessures à jamais saignantes, des duels au couteau dont on agonisait en souriant. 1 Bongrand et Fagerolles levèrent seuls la main, et l'Enfant mort, refusé, n'eut plus que la chance d’être repris, lors de la révision générale.
C'était la besogne terrible, cette révision générale Le jury, après ses vingt jours deséances quotidiennes, avait beau s’accorder deux journées de repos, afin de permettre aux gardiens de préparer le travail, il éprouvait un frisson, l'après-midi où il tombait au milieu de l’étalage des trois mille tableaux refusés, parmi lesquels il devait repêcher un appoint, pour compléter le chiffre réglementaire de deux mille cinq cents œuvres reçues. Ah! ces trois mille tableaux placés bout à bout, contre les cimaises de toutes les salles, autour de la galerie extérieure, par- tout enfin, jusque sur les parquets, étendus en mares s stagnantes, entre lesquelles on ménageait de petits sentiers filant le long des cadres, une inondation, un - débordement qui montait, envahissait le Palais-de-
316 LES ROUGON-MACQUAKI.
l'Industrie, le submergeait sous le floi trouble de tout ce q'ie l’art peut rouler de méciocrité ct folie!
Et ils n'avaient qu'une séance, d’une heure à sept,
six heures de galop désespéré, au travers de ce dédale! D'abord, ils tenaient bon contre la fatigue, les regards ie mais, bientôt, leurs jambes se cas saient à cette marche forcée, leurs yeux s'irritaient à ces couleurs dansantes; et il fallait marcher toujours, voir et juger toujours, jusqu’à défaillir de lassitude. Dès quatre heures, c'était une déroute, une débâcle d'armée battue. En arrière, très loin, des jurésse trainaient, hors d’haleine. D'autres, unà un, perdus entre les cadres, suivaient les sentiers étroits, renonçant à en sortir, tournant sans espoir de trouver jamais le bout. Comment être justes, grand Dieu ! Que reprendre dans ce tas d’épouyante? Au petit bonheur, sans bien distinguer un paysage d’un portrait, on complétait le nombre. Deux cents, deux cent quarante, encore huit, il en manquaitencore huit. Celui-là? Non, cet autre! Comme vous
voudrez. Sept, huit, c'était fait! Enfin, ils avaient 3 trouvé le bout, ils s’en allaient en béquillant, sauvés, É libres! J | 4
Une nouvelle scène les avait Re dans une #4
salle, autour de l’£nfant mort, étalé à terre, parmi ++ d’autres épaves. Mais, cette fois, on plaisantait, Une farceur feignait de trébucher et de mettre le pied au milieu de Ja toile, d’autres couraient le long des petits sentiers, comme pour chercher le vrai sens … du tableau, déclarant qu'il était beaucoup mieux Le l'envers. RU
Fagerolles se mit à blaguer, lui aussi.
— Un peu de CouRSe à la poche, messieurs,
argent. De grâce, messieurs, soyez gentils, repre- nez-le, faites cette bonne action.
; Tous s’égayaient à l'entendre, mais ils refusaient À plus rudement, dans la cruauté de leur rire. Non, È non, jamais!
… . — Le prends-tu pour ta charité? cria la voix d’un
camarade. | . … C'était un usage, les jurés avaient droità une « cha- … rité », chacun d'eux pouvait choisir dans le tas une toile, si exécrable qu'elle fût, et qui, dès lors, se - trouvait reçue sans examen. D'ordinaire, on faisait - l’aumône de cette admission à des pauvres. Ce quarante repêchés de la dernière heure étaient les mendiants de la porte, ceux qu’on laissait se glisser au bas bout de la table, le ventre vide.
— Pour ma charité, répéta Fagerolles plein d'em-
barras, c’est que j'en ai un autre, pour ma charité...
ei Oui, des fleurs, d'une dame...
= Des ricanements l'interrompirent. Était-elle jolie ? Ces messieurs, devant la peinture de femme,:se montraient goguenards, sans galanterie aucune. Et lui, demeurait perplexe, car la dame en question __ était une protégée d'Irma. Il tremblait à l'idée de la terrible scène, s’il ne tenait ee sa promesse. Un =. expédient lui vint.
— Tiens!et vous, er Vous pouvez bien le prendre pour votre charité, ce petit rigolo d'enfant
mort?
Le. Bongrand, le cœur crevé, indigné de ce négoce, 4 agita ses grands bras.
— Moi! je ferais cette injure à un vrai peintre !... Qu’ il soit done plus fier, nom de Dieu! qu'il ne foute jamais rien au Salon!
Alors, comme on ricanait toujours, Fagerolles,
voulant que la victoire lui restât, se décida, l'air superbe, en gaillard très fort qui ne craignait Pass d'être compromis. |
— Cest bon, je le prends pour ma charité.
On cria bravo, on lui fit une ovation railleuse, de. grands saluts, des poignées de main. Honneur au . brave qui avait le courage de son opinion !l'Et un gardien emporta entre ses bras la pauvre toile huée, cahotée, souillée ; et ce fut de la sorte qu'un tableau du peintre de Plein air se » trouva enfin reçu par le jury. | | Le
Dès le lendemain matin, un billet de Fagerolles apprit à Claude, en deux lignes, qu’il avait réussi à » faire passer l'Enfant mort, mais que cela n'avait pas été sans peine. Claude, malgré la joie de la nouv elle, éprouva un serrement de cœur: cette brièveté, … quelque chose de bienveillant, de pitoyable, ue l’humiliation de l'aventure sortait de chaque mot. Un instant, il fut malheureux de cette victoire, à un point tel, qu’il aurait voulu reprendre son œuvre. et la cacher. Puis, cette délicatesse s'émoussa, il > retomba aux défaillances de sa fierté d’ artiste, tant sa misère humaine saignait de la longue attente du succès. Ah ! être vu, arriver quand même ! Il en était aux capitulations dernières, il se remit à souhaiter l'ouverture du Salon, avec l'impatience fébrile d’ un débutant, vivant dans une illusion qui lui montrait une foule, un flot de têtes moutonnant et acelamant sa toile.
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ne font se ruer dans un écrasement de cohue. Depuis
une semaine, la presse, la rue, le public appartenaient aux artistes. Ils tenaient Paris, il était uniquement question d'eux, de leurs envois, de leurs faits, de leurs gestes, de tout ce qui touchait à leurs personnes : un de ces engouements en coup de foudre, dont l'énergie soulève Les pavés, jusqu'à des
bandes de campagnards, de tourlourous et de
bonnes d'enfant poussées les jours gratuits au tra-
vers des salles, jusqu’à.ce chiffre effrayant de cin-
quante mille visiteurs, par certains beaux dimanches, toute une armée, les arrière-bataillons du menu peuple ignorant, suivant le monde, défilant les yeux ts dans cette grande Late
d'images.
D'abord, Claude eut peur de ce jour fameux du vernissage, intimidé par la bousculade de beau monde dont on parlait, résolu à attendre le jour plus démocratique de la véritable ouverture. Il refusa
même à Sandoz de l’accompagner. Puis, une telle fièvre le brûla, qu'il partit brusquement, dès huit. heures, en se donnant à peine le temps d’avaler un morceau de pain et de fromage. Christine, qui ne s'était pas senti le courage d’aller avec lui, le rap- pela, l’embrassa encore, émue, inquiète.
— Et, surtout, mon chéri, ne te fais pas de chagrin, quoi qu'il arrive.
Claude étouffa un peu en ee dans le salon d'honneur, le cœur battant d’avoir monté vite le
grand escalier. Il faisait dehors un limpide ciel de
mai, le velum de toile, tendu sous les vitres du plafond, tamisait le soleil en une vive lumière blanche; et, par des portes voisines, ouvertes sur la galerie
du jardin, venaient des souffles humides, d’une fraî-
cheur frissonnante. Lui, un moment, reprit ha leine, dans cet air qui s’alourdissait déjà, gardant une vague odeur de vernis, au milieu du musc dis= cret des femmes. Il parcourut d'un coup d'œil les tableaux des murs, une immense scène de massacre
en face, ruisselant de rouge, une colossale et pâle sainteté à gauche, une commande de l'État, la banale illustration d’une fête officielle à droite, puis des portraits, des paysages, des intérieurs, tous éclatant en notes aigres, dans l'or trop neuf des cadres. Mais la peur qu'il gardait du public fameux de cette solennité, lui fit ramener ses regards sur la foule peu à peu grossie. Le pouf circulaire, placé au centre, et d’où jaillissait une gerbe de plantes vertes, n'était occupé que par trois dames, trois monstres, abominablement mises, installées pour une journée de médisances. Derrière lui, il entendit une voix rauque broyer de dures syllabes : c'était un Anglais en veston à carreaux, expliquant la scène de massacre à une femme jaune, enfouie au fond d’un cachepoussière de voyage. Des espaces restaient vides, des groupes se formaient, s’émiettaient, allaient se reformer plus loin; toutes les têtes élaient levées, les hommes avaient des cannes, des paletots sur le … bras, les femmes marchaient doucement, s’arrêtaient en profil perdu; et son œil de peintre était surtout … accroché par les fleurs de leurs chapeaux, très aiguës de ton, parmi les vagues sombres des hauts chapeaux de soie noire. Il aperçut trois prêtres, deux simples soldats tombés là on ne savait d’où, des queues ininterrompues de messieurs décorés, des cortèges de jeunes filles et de mères barrant la cir. culation. Cependant, beaucoup se connaissaient, il y avait, de loin, des sourires, des saluts, parfois une …
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poignée de main rapide, au passage. Les voix de- . meuraient discrètes, couvertes par le roulement continu des pieds.
à Alors, Claude se mit à chercher son tableau. Il - {âcha de s'orienter d’après les lettres, se trompa, - suivit les salles de gauche. Toutes les portes s’ou- - vraient à la file, c'était une profonde perspective de … portières en vieille tapisserie, avec des angles de ta- - bleaux entrevus. Il alla jusqu’à la grande salle de . l'Ouest, revint par l’autre enfilade, sans trouver sa lettre. Et, quand il retomba dans le ee d'honneur, la cohue y avait grandi rapidement, on commençait à y marcher avec peine. Cette fois, ne pouvant avancer, 1l reconnut des peintres, le peuple des peintres,
chez lui ce jour-là, et qui faisait les honneurs de la maison : un surtout, un ancien ami de l'atelier Bou- tin, jeune, dévoré d'un besoin de publicité, travail- . Jant pour la médaille, racolant tous les visiteurs de quelque influence et les amenant de force voir ses tableaux; puis, le peintre, célèbre, riche, qui rece- S vait devant son œuvre, un sourire de triomphe aux lèvres, d'une galanterie affichante avec les femmes,
à dont il avait une cour sans cesse renouvelée; puis,
les autres, les rivaux qui s’exècrent en se es à pleine voix des éloges, les farouches gucttant d’une porte les succès des camarades, les timides qu'on ne ferait pas pour ur empire passer dans leurs salles, __ les blagueurs cachant sous un mot drôle la plaie saignante de leur défaite, les sincères absorbés, tà- chant de comprendre, distribuant déjà les médailles; etil y avait aussi les familles des peintres, une jeune - femme, charmante, accompagnée d’un enfant co- quettement pomponné, une bourgeoise revêche, maigre, flanquée de deux laiderons en noir, une
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grosse mère, échouée sur une banquette au milieu de toute une tribu de mioches mal mouchés, une dame mûre, belle encore, qui regardait, avec sa
grande fille, passer une gueuse, la maîtresse du père, toutes deux au courant, très calmes, échangeant un. : sourire ; et il y avait encore les modèles, des femmes qui se tiraient par les bras, qui se montraient leurs corps les unes aux autres, dans les nudités des tableaux, parlant haut, habillées sans goût, gâtant leurs chairs superbes sous de telles robes, pos semblaient bossues, à côté des poupées bien mises, … des Parisiennes dont rien ne serait resté, au débal- | <
lage.
mn.
Quand il se fut dégagé, alé enfila les portes de droite. Sa lettre était de ce côté. Il visita les salles » marquées d’un L, ne trouva rien. Peut-être sa toile, égarée, confondue, avait-elle servi à boucher un trou s ailleurs. Alors, comme il était arrivé dans la grande 24
salle de l'Est, il se lança au travers des autres petites .
salles en retour, cette queue reculée, moins fré- … quentée, où les tableaux semblent se rembrunir | d'ennui, et qui est la terreur des peintres. Là encore, : il ne découvrit rien. Ahuri, désespéré, il vagabonda,
sortit sur la galerie du jardin, continua de chercher, parmi le trop-plein des numéros débordant au de=
hors, paires et Rs sous Ja lumière crue ;
rs la troisième fois dans le daton re On.
s'y écrasait, maintenant. Le Paris célèbre, riche,
et du cet de Éons de ere de ns où de Bourse, les femmes de tous les ronge catins,
en une houle accrue sans cesse; et, dans la colère de ses vaines recherches, il s'étonnait de la vulgarité - des visages, vus de la sorte en masse, du disparate "4 des toilettes, peu d'élégantes pour beaucoup de com- munes, du manque de majesté de ce monde, à tel . point, que la peur dont il avait tremblé se changeait en mépris. Était-ce donc ces gens qui allaient encore huer son tableau, si on le retrouvait? Deux …. petits reporters blonds complétaient une liste des - personnes à citer. Un critique affectait de prendre des notes sur les marges de son catalogue; un autre . professait, au centre d’un groupe de débutants; un autre, les mains derrière le dos, solitaire, demeurait planté, accablait chaque œuvre d’une impassibilité auguste. Et ce qui le frappait surtout, c'était cette bousculade de troupeau, cette curiosité en bande . sans jeunesse ni passion, l’aigreur des voix, la fati- % gue des visages, un air de souffrance mauvaise. Déjà, l'envie était à l'œuvre : le monsieur qui fait de l’es- prit avec les dames; celui qui, sans un mot, regarde, Fe hausse terriblement les épaules, puis s'en va; les __ deux qui restent un quart d'heure, coude à coude, L appuyés à la planchette de la cimaise, le nez sur Ë
une petite toile, chuchotant très bas, avec des re- - gards torves de conspirateurs.
Mais Fagerolles venait de paraître; et, au milieu du : flux continuel des groupes, il n’y avait plus que lui, la main tendue, se montrant partout à la fois, se prodiguant dans son double rôle de jeune maître et de membre influent du jury. Accablé d’éloges, de remerciements, de réclamations, il avait une réponse pour chacun, sans rien perdre de sa bonne grâce. Depuis le matin, il supportait l'assaut des petits peintres de sa clientèle qui se trouvaient mal
Ps
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placés. C'était le galop ordinaire de la première heure,
tous se cherchant, courant se voir, éclatant en ré-
criminations, en fureurs bruyantes, interminables : on était trop haut, le jour tombait mal, les voisi-
nages tuaient l'effet, on parlait de décrocher son
tableau et l'emporter. Un surtout s’acharnait, un grand maigre, relançant de salle en salle Fagerolles, qui avait beau lui expliquer son innocence : il n'y pouvait rien, on suivait l’ordre des numéros de classement, les panneaux de chaque mur étaient disposés par terre, puis accrochés, sans qu’on favorisât per-
sonne. Et il poussa l’obligeance jusquà promettre. ; son intervention, lors du remaniement des salles, n après les médailles, sans arriver à calmer le grand
maigre, qui continua de le poursuivre.
Un instant, Claude-fendit la foule pour lui demander où l’on avait mis sa toile. Mais une fierté l’ar-
rêta, à le voir si entouré. N'était-ce pas imbécile et douloureux, ce continuel besoin d’un autre ? Du reste,
il réfléchissait brusquement qu'il devait avoir sauté F4 toute une file de salons, à droite; et, en effet, 1l y avait là des lieues nouvelles de peinture. Il finit par débou- cher dans une salle, où la foule s’étouffait, en tas devant un grand tableau qui occupait le panneau d'honneur, au milieu. D'abord, il ne putle voir, tant
le flot des épaules moutonnait, une muraille épaissie
de têtes, un rempart de chapeaux. On se ruait, dans une admiration béante. Enfin, à force de se hausser
sur la pointe des pieds, il aperçut la merveille, il reconnui le sujet, d’après ce qu'on lui en avait dit.
C'était le tableau de Fagerolles. Et il retrouvait
son Plein ar, dans ce Déjeuner, la même note blonde, se à
la même formule d'art, mais combien adoucie,
truquée, gâtée, d’une ares BOUT me
Re, ES
- rangée avec une adresse infinie pour les satisfac- … tions basses du public. Fagerolles n'avait pas com- mis la faute de mettre Ses trois femmes nues; seu- . lement, dans leurs toilettes osées de mondaines, il les avait déshabillées, l’une montrant sa gorge sous la dentelle transparente du corsage, l’autre décou- __ vrant sa jambe droite jusqu’au genou, en se renver- À sant pour prendre une assiette, la troisième qui ne livrait pas un coin de sa peau, vêtue d’une robe si 5 étroitement ajustée, qu’elle en était troublante d’in- 1 décence, avec sa croupe tendue de cavale. Quant aux deux messieurs, galants, en vestons de campa- __ gne, ils réalisaient le rêve du distingué ; tandis qu’un valet, au loin, tirait encore un panier du landau, arrêté derrière les arbres. Tout cela, les figures, les . - étoffes, la nature morte du déjeuner, s’enlevait gaiement en plein soleil, sur les verdures assombries du fond; et l’habileté suprème était dans cette forfan- terie d’audace, dans cette force menteuse qui bous- culait juste assez la foule, pour la faire se pâmer. __ Une tempête dans un pot de crème.
Claude, ne pouvants’approcher, écoutait des mots, autour de lui. Enfin, en voilà un qui faisait de ‘ Ja vraie vérité! Il n’appuyait pas comme ces goujats | de l’école nouvelle, il savait tout mettre sans rien mettre. Ah! les nuances, l’art des sous-entendus, __ le respect du public, les suffrages de la bonne Per compagnie ! Et avec ça une finesse, un charme, . ‘un esprit! Ce n’était pas lui qui se lâchait incongrument en morceaux passionnés, d’une création débordante; non, quand il avait pris trois notes sur nature, il donnait les trois notes, pas une de plus. Un chroniqueur qui arrivait, s’extasia, trouva le mot: une peinture bien parisienne. On le répéta,
lo F
4 | es
on ne passa plus sans déclarer ça bien parisien. Ces dos enflés, ces admirations montant en une marée d'échines, finissaient par exaspérer Claude;
et, pris du besoin de voir les têtes dont se composait
un succès, il tourna le tas, il manœuvra de facon à s’adosser contre la cimaise. Là, il avait le public de face, dans le jour gris que filtrait la toile du plafond, éteignant le milieu de la salle; tandis que la lumière vive, glissée des bords de l’écran, éclairait
les tableaux des murs, d’une nappe blanche, où l'or :
des cadres prenait le ton chaud du soleil. Tout de |
suite, il reconnut les gens qui l'avaient hué, autre-
fois : si ce n’était ceux-là, c’étaient leurs ‘frères: mais sérieux, extasiés, embellis de respectueuse
attention. L'air mauvais des figures, cette fatigue de
la lutte, cette bile de l'envie tirant et jaunissant la.
peau, qu'il avait remarquées d'abord, s’attendrissaient ici, dans l’unanime régal d’un mensonge ai-
mable. Deux grosses dames, la bouche ouverte,
bâillaient d’aise. De vieux messieurs arrondissaient |
les yeux, d’un air entendu. Un mari expliquait tout bas le sujet à sa jeune femme, qui hochait le menton, dans un joli mouvement du col. Il y avait des émer-
veillements béats, étonnés, profonds, gais, austères, - -des sourires inconscients, des airs mourants detête. -
Les chapeaux noirs se renversaient à demi, les fleurs
des femmes coulaient sur leurs nuques. Et tous ces visages s'immobilisaient une minute, étaient poussés, remplacés par d’autres qui leur ressemblaient, continuellement.
vides de la première heure, les souffles froids montés Ares: W dub
Alors, Claude s’oublia, stupide devant ce triomphe. La salle devenait trop petite, toujours des ban- | des nouvelles s’y entassaient. Ce n'étaient plus les
du jardin, l’odeur de vernis errante encore ; mainte-
nant, l'air s'échauffait, s’aigrissait du parfum des toi-
lettes. Bientôt, ce qui domina, ce fut l’odeur de chien
mouillé. Il devait pleuvoir, une de ces averses brus-
ques de printemps, car les derniers venus appor-: taient une humidité, des vêtements lourds qui semblaient fumer, dès qu'ils entraient dans la chaleur de la salle. En effet, des coups de ténèbres passaient, depuis un instant, sur l'écran du plafond.