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L'ŒUVRE. Al
trouvait-il couché sur son divan ? et il promenait ses yeux, encore troubles de sommeil, quand il apercut, à moitié caché par le paravent, un paquet de jupes. Ah! oui, cette fille, il se souvenait! IL prèta l'oreille, il entendit une respiration longue et régulière, d’un bien-être d’enfant. Bon! elle dormait toujours, et si calme, que ce Serait dommage de la réveiller. Il restait étourdi, il se grattait les jambes, ennuyé de cette aventure dans laquelle il retombait, et qui allait lui gâter sa matinée de travail. Son cœur tendre l’indignait, le mieux était de la secouer, pour
qu'elle filât tout desuite. Cependant, il passa un pan-
{alon doucement, chaussa des RATE marcha sur la pointe des pieds.
Le coucou sonna neuf heures, et Claude eut un geste inquiet. Rien n'avait bougé, le petit souffle con-
tinua, Alors, il pensa que le mieux était de se remet-
tre à son grand tableau : il ferait son déjeuner plus tard, quand il pourrait remuer. Mais il ne se décidait point. Lui qui vivait là, dans un désordre abominable, était gêné par le paquet des jupes, glissées à terre. De l’eau avait coulé, les vêtements étaient trempés encore. Et, tout en étouffant des grognements, 1l finit par les ramasser, un à un, et par les étendre sur des chaises, au grand soleil. S'il
était permis de tout jeter ainsi à la débandade!
Jamais ça ne serait sec, jamais elle ne s’en irait! Il
tournait et retournait maladroitement ces chiffons de femme, s’embarrassait dans le corsage de laine
noire, cherchait à quatre pattes les bas, tombés
derrière une vieille toile. C'étaient des bas de fil
d'Écosse, d'un gris cendré, longs et fins, qu'il examina, avant de les pendre. Le bord de la robe les
avait mouillés, eux aussi; et il les étira, il les passa
entre ses mains chaudes, pour la renvoyer plus vite. ie: Depuis qu’il était debout, Claude avait l'envie d'écarter le paravent et de voir. Cette curiosité, qu'il jugeait bête, redoublait sa mauvaise humeur. Enfin, … avec son haussement d’épaules habituel, ilempoignait ses brosses, lorsqu'il y eut des mots balbutiés, au milieu d'un grand froissement de linges; et l'haleine - nu douce reprit, etil céda cette fois, lâchant les pinceaux, passant la tête. Mais ce qu'il aperçut, l'immobilisa, grave, extasié, murmurant : Me.
— Ah! fichtre!.. ah! fichtre!.. LS La jeune fille, dans la chaleur de serre qui Hiopate 4 des vitres, venait de rejeter le drap; et, anéantie sous l'accablement des nuits sans sommeil, elle dormait, el baignée de lumière, si inconsciente, que pas une onde ne passait sur sa nudité pure. Pendant sa fièvre d’insomnie, les boutons des épaulettes de sa chemise … avaient dû se détacher, toute la manche gauche glissait, découvrant la gorge. C'était une chair dorée, d’une finesse de soie, le printemps de la chair, deux petits seins rigides, gonflés de sève, où pointaient deux roses pâles. Elle avait passé le bras droit sous | sa nuque, sa tête ensommeillée se renversait, sa poi-. trine confiante s’offrait, dans une adorable ligne d’abandon ; tandis que ses cheveux noirs, dénoués, la vètaient encore d’un manteau sombre.
— Ah! fichtre ! elle est bigrement bien!
C'était ça, tout à fait ca, la figure qu'il avait inu- tilement cherchée pour son tableau, et presque dans la pose. Un peu mince, un peu grêle d'enfance, mais si souple, d’une jeunesse si fraîche! Et, avec Ca, de seins déjà mûrs. Où diable la cachait-elle, la veille, cette gorge-là, qu'il ne l'avait pas devinée? Une vraie trouvaille ! Re
Légèrement, Claude courut prendre sa boîte de pastel et une grande feuille de papier. Puis, accroupi au bord d’une chaise basse, il posa sur ses genoux un carton, il se mit à dessiner, d’un air profondément heureux. Tout son trouble, sa curiosité charnelle, son désir combattu, aboutissaient à cet émerveillement d'artiste, à cet enthousiasme pour les beaux tons et les muscles bien emmanchés. Déjà, il avait oublié la jeune fille, il était dans le ravissement de la neige des seins, éclairant l’ambre délicat des épaules. Une modestie inquiète le rapetissait devant la nature, il serrait les coudes, il redevenait un petit garcon, très sage, attentif et respectueux. Cela dura près d’un quart d'heure, il s’arrêtait parfois, clignait les yeux. Mais il avait peur qu'elle ne bougeât, il se remettait vite à la besogne, en retenant sa respiration,
par crainte de l’éveiller.
Cépendant, de vagues raisonnements recommencaient à bourdonner en lui, dans son application au travail. Qui pouvait-elle être? A coup sûr, pas une
gueuse, comme il l'avait pensé, car elle était trop fraîche. Mais pourquoi lui avait-elle conté une his-
toire si peu croyable? Et il imaginait d’autres histoires: une débutante tombée à Paris avee un amant, qui l'avait lâchée; ou bien une petite bourgeoise débauchée par une amie, n’osant rentrer chez ses parents; ou encore un drame plus compliqué, des perversions ingénues et extraordinaires, des choses effroyables qu'il ne saurait jamais. Ces hypothèses augmentaient son incertitude, il passa à l’ébauche du visage, en l'étudiant avec soin. Le haut était d’une grande bonté, d’une grande douceur, le front limpide, uni comme un clair miroir, le nez petit, aux fines ailes nerveuses; et l'on sentait le sourire des | 2
yeux sous les paupières, un sourire qui d dlu- . miner toute la face. Seulement, le bas gâtait ce rayonnement de tendresse, la mâchoire avançait, les lèvres trop fortes saignaient, montrant des dents so= 4 lides et blanches. C'était comme un coup de passion, À la puberté grondante et qui s’ignorait, dans ces traits 5 noyés, d’une délicatesse enfantine. | | Brusquement, un frisson courut, pareil à une 4 moire sur le satin de sa peau. Peut-être avait-elle senti enfin ce regard d'homme qui la fouillait. Elle ouvrit les paupières toutes grandes, elle poussa un a Cri. : c2t 40 — Ah! mon Dieu! à | eu Et une stupeur la paralysa, ce lieu inconnu, ce garçon en manches de chemise, accroupi devant elle, 4 la mangeant des yeux. Puis, dans un élan éperdu, - 4 elle ramena la couverture, elle l’écrasa de ses deux à bras sur sa gorge, le sang fouetté d'une telle an- ne goisse pudique, que la rougeur ardente de ses joues È coula jusqu'à la pointe de ses seins, en un flot rose. #4 — Eh bien! quoi donc? cria Claude, mécontent, le crayon en l'air, que vous prend-il?
Elle ne parlait plus, elle ne bougeait plus, le a serré au cou, pelotonnée, repliée sur elle- -même, bossuant à peine le lt.
soyez gentille, remettez-vous comme vous ie Un nouveau flot de sang lui rougit les oreilles. Elle finit par bégayer : | — Oh! non, oh! non, monsieur. ce Mais lui se fâchait peu à peu, dans une de ce brusques poussées de colère dont il était RE LE ‘Cette obstination lui semblait Mise |
un grand malheur, si je sais comment vous êtes bâtie!.. J’en ai vu d’autres.
Alors, elle sanglota, et il s'emporta tout à fait, désespéré devant son dessin, jeté hors de lui par la pensée qu'il ne l’achèverait pas, que la pruderie de cette fille l’'empêcherait d’avoir une bonne étude pour son tableau.
— Vous ne voulez pas, hein? mais c’est metier Pour qui me prenez-vous?... Est-ce que je vous aï touchée, dites ? Si j'avais songé à des bêtises, j’au-
rais eu l’occasion belle, cette nuit... Ah! ce que je m’en moque, ma chère! Vous pouvez bien tout montrer.. Et puis, écoutez, ce n’est pas très gentil, de: me refuser ce service, car enfin je vous ai ramassée, vous avez couché dans mon lit.
Elle pleurait plus fort, la tête cachée au fond de l’oreiller.
- — Je vous jure que j'en ai besoin, autrement je ne: vous tourmenterais pas.
Tant de larmes le surprenaient, une honte lui venait de sa rudesse; et il se tut, embarrassé, il la laissa se calmer un peu; ensuite, il recommenca, d'une voix très douce :
— Voyons, puisque ça vous contrarie, n’en parlons plus... Seulement, si vous saviez! J'ai là une figure de mon tableau qui n'avance pas du tout, et vous étiez si bien dans la note! Moi, quand il s’agit de cette sacrée peinture, j'égorgerais père et mère. N'est-ce pas? vous m'excusez... Et, tenez! si vous étiez aimable, vous me donneriez encore quelques minutes. Non, non, restez donc tranquille! pas le torse, je ne demande pas le torse! La tête, rien que la tête! Si je pouvais finir la tête, au moins!... De 7 grâce, soyez aimable, remettez votre bras comme il
était, et Je vous en serai reconnaissant, voyez-vous, oh! reconnaissant toute ma vie!
A cette heure, il suppliait, il agitait pitoyablement son crayon, dans l'émotion de son gros désir d’ar- : 4 tiste. Du reste, iln’avait pas bougé, toujours accroupi sur la chaise basse, loin d'elle. Alors, elle se vis. qua, découvrit son visage apaisé. Que pouvait-elle faire ? Elle était à sa merci, et il avait l'air si malheu- reux ! Pourtant, elle eùt une hésitation, une dernière gène. Et, lentement, sans dire un mot, elle sortit son bras nu, elle le glissa de nouveau sous sa tête, en. ayant bien soin de tenir, de son autre main, restée cachée, la couverture tamponnée autour de son cou.
— Ah! que vous êtes bonne! Je vais me dépê- . | cher, vous serez libre tout de suite. - HE
11 s'était courbé sur son dessin, il ne lui jetait plus - LE que ces clairs regards du peintre, pour qui la femme a disparu, et qui ne voit que le modèle. D'abord, ses était redevenue rose, la sensation de son bras nÙ, 4 de ce peu d’elle-même qu'elle aurait montré ingé-
nument dans un bal, l’emplissait là de confusion. . Puis, ce garçon lui parut si raisonnable, qu’elle se tranquillisa, les joues refroidies, la bouche détendue en un vagüe sourire de confiance. Et, entre ses pau- à pières demi-closes, elle l’étudiait à son tour. Comme il l'avait terrifiée depuis la veille, avec sa forte barbe sa grosse tête, ses gestes emportés! Il n'était pas laid pourtant, elle découvrait au fond de ses yeux. bruns une grande tendresse, tandis que son nez la surprenait, lui aussi, un nez délicat de. femme, ;
perdu dans les poils hérissés des lèvres. Un peti tremblement d'inquiétude nerveuse le secouait, ur continuelle passion qui semblait faire vivre le crayon au bout de ses doigts minces, et den elle était t à
touchée, sans savoir pourquoi. Ce ne pouvait être
un méchant, il ne devait avoir que la brutalité des
timides. Tout cela, elle ne l’analysait pas très bien, mais elle le sentait, elle se mettait à l'aise, comme chez un ami.
L'atelier, il est vrai, continuait à l’effarer un peu. Elle y jetait des regards prudents, stupéfaite d’un tel désordre et d’un tel abandon. Devant le poêle, les cendres du dernier hiver s’amoncelaient encore. Outre le lit, la petite table de toilette et le divan, il n'y avait d’autres meubles qu’une vieille armoire de chêne disloquée, et qu'une grande table de sapin, encombrée de pinceaux, de couleurs, d’assicttes sales, d'une lampe à esprit-de-vin, sur laquelle était
restée une casserole, barbouillée de vermicelle. Des
Ka
chaises dépaillées se débandaient, parmi des chevalets boiteux. Près du divan, la bougie de la veille
traînait par terre, dans un coin du parquet, qu’on
devait balayer tous les mois; et il n’y avait que le coucou, un coucou énorme, enluminé de fleurs
rouges, qui parut gai et propre, avec son tic-tac so-
nore. Mais ce dont elle s’effrayait surtout, c'était des esquisses pendues aux murs, sans cadres, un flot épais d’esquisses qui descendait jusqu’au sol, où il s’amassait en un éboulement de toiles jetées pêle-
mêle. Jamais elle n'avait vu une si terrible peinture,
rugueuse, éclatante, d’une violence de tons qui la
blessait comme un juron de charretier, entendu sur
Ja porte d’une auberge. Elle baissait les yeux, at- tirée pourtant par un tableau retourné, le grand
tableau auquel travaillait le peintre, et qu’il poussait
chaque soir vers la muraille, afin de le mieux juger
le lendemain, dans la fraicheur du premier coup
d'œil Que pouvait-il cacher, celui-là, pour qu'on É 2,
18 LES ROUGON-MACQUART. | n’osât même pas le montrer? Et, au travers de la vaste pièce, la nappe de brûlant soleil, tombée des vitres, voyageait, sans être tempérée par le moindre store, coulant ainsi qu’un or liquide sur tous ces débris de meuble, dont elle accentuait l'insoucieuse misère. 150
Claude finit par trouver le silence lourd. Il voulut dire un mot, n'importe quoi, dans l'idée d’être poli, et surtout pour la distraire de la pose. Mais il eut beau chercher, il n'’imagina que cette question : ;
— Comment vous nommez-vous ?
Elle ouvrit ses yeux qu'elle avait ER comme reprise de sommeil. Re Le |
— Christine. FA 3
Alors, il s'étonna. Lui non plus, n de pas dit son nom. Depuis la veille, ils étaient là, AA à côte, sans se connaître. | de
— Mo je me nomme Claude. S tait d’ un joli rire. C pr échtee joueuse & un grande fille encore gamine. EH trouvait drôle ce
l'amusa. La cts en — Tiens! Claude, Christine, ce commence par la même lettre. : |
Ptit, se sentait à bout d'images ce il cr remarquer en elle un malaise d' impatience, et dans u la terreur qu’elle ne bougeät, il ne au hasard, pour l'occuper : : Pire
— ]] fait un peu chaud.
Cette fois, elle étouffa son rire, cette ue Fe qui renaissait et partait malgré elle, depuis qu'elle se rassurait. La chaleur devenait si fortes. sue
# EL “out
PSC ES ‘#3 #
était dans le lit comme dans un bain, la peau moite et pâlissante, de la pâäleur laiteuse des camélias.
— Oui, un peu chaud, répondit-elle sérieusement, tandis que ses yeux s’égayaient.
Claude, alors, conclut de son air bonhomme :
— C'est ce soleil qui entre. Mais, bah! ça fait du
bien, un bon coup de soleil dans la peau... Dites donc, cette nuit, nous aurions eu besoin de ça, sous la porte.
Tous deux éclatèrent, et lui, enchanté d’avoir découvert enfin un sujet de conversation, la questionna sur son aventure, sans curiosité, se souciant peu au fond de savoir la vérité vraie, uniquement désireux de prolonger la séance.
Christine, simplement, en quelques paroles, conta les choses. C'était la veille au matin qu’elle avait. quitté Clermont, pour venir à Paris, où elle allait entrer comme lectrice chez la veuve d’un général, madame Vanzade, une vieille dame très riche, qui habitait Passy. Le train, réglementairement, arrivait à neuf heures dix, et toutes les précautions étaient prises, une femme de chambre devait l’attendre, om avait même fixé par lettres un signe de reconnaissance, une plume grise à son chapeau noir. Mais voilà que son train était tombé, un peu au-dessus de Nevers, sur un train de marchandises, dont les voi- tures déraillées et brisées obstruaient la voie. Alors avait commencé une série de contre temps et de re-
= tards, d’abord une interminable pose dans les wagons
immobiles, puis l’abandon forcé de ces wagons, les bagages laissés là en arrière, les voyageurs obligés de faire trois kilomètres à pied pour atteindre une station, où l’on s'était décidé à former un train de sauvetage. On avait perdu deux heures, et deux
Jp LES ROUGON-MACQUART. Le
autres furent perdues encore, dans le trouble que l'accident occasionnait, d'un bout à l’autre de la ligne; si bien qu'on était entré en gare avec quatre heures de retard, à une heure du matin seulement. — Pas de chance! interrompit Claude, toujours. incrédule, combattu pourtant, surpris de la façon aisée dont s’arrangeaient les complications de cette * histoire. Et, naturellement, personne ne vous atten- 0 dait plus? N a En effet, Christine n’avait pas trouvé la femme de chambre de madame Vanzade, qui sans doute s'était lassée. Et elle disait son émoi dans la gare de Lyon, cette grande halle inconnue, noire, vide, bientôt dé- LU serte, à cette heure avancée de la nuit. D'abord, elle n'avait point osé prendre une voiture, se promenant avec son petit sac, espérant que quelqu'un viendrait. Puis, elle s'était décidée, mais trop tard, car il ny avait plus là qu’un cocher très sale, empestant le vin, qui rôdait autour d'elle, en s’offrant d'un air goguenard. ar rs.
— Oui, un rouleur, reprit Claude, intéressé main- e tenant, comme s'il eût assisté à la réalisation d' un # conte bleu. Et vous êtes montée dans sa voiture? Les yeux au plafond, Christine continua, sans quitter la pose: ESSOR Le HO — C'est lui qui m'a forcée. Il m'appelait sa ne il me faisait peur... Quandil a su que j'allais à Passy. il s’est fâché, il a fouetté son cheval si fort, que j fit dû me cramponner aux portières. Puis, je me suis rassurée un peu, le fiacre roulait doucement dans des rues éclairées, je voyais du monde sur les (rois toirs. Enfin, j'ai reconnu la Seine. Je ne suis jamais venue à Paris, mais j'avais regardé un plan... Et je. pensais qu'il filerait tout le long. des CUT, loue)
j'ai été reprise de peur, en m'’apercevant que nous passions sur un pont. Justement, la pluie commen- Gait, le fiacre qui avait tourné dans un endroit très noir, s'est brusquement arrêté. C'était le cocher qui descendait de son siège et qui voulait entrer avec moi dans la voiture. Il disait qu'il pleuvait trop.
Claude se mit à rire. Il ne doutait plus, elle ne pouvait inventer ce cocher-là. Comme elle se taisait, embarrassée : | — Bon! bon! le farceur plaisantait.
— Tout de suite, j'ai sauté sur le pavé, par l’autre portière. Alors, il a juré, il m'a dit que nous étions arrivés et qu'il m'arracherait mon chapeau, si je ne le payais pas... La pluie tombait à torrents, le quai était absolument désert. Je perdais la tête, j'ai sorti une pièce de cinq francs, et il a fouetté son cheval, et il est parti en emportant mon petit sac, où il n’y avait heureusement que deux mouchoirs, une moitié de brioche et la clef de ma malle, restée ‘en route.
— Mais on prend le numéro de la voiture! cria le peintre indigné.
Maintenant, il se souvenait d’avoir été frôlé par un fiacre fuyant à toutes roues, comme il traversait le pont Louis-Philippe, dans le ruissellement de l'orage. Et il s'émerveillait de l'invraisemblance de la vérité, souvent. Ce qu'il avait imaginé, pour être simple et logique, était tout bonnement stupide, à côté de ce cours naturel des infinies combinaisons de la vie. — Vous pensez si j'étais heureuse, sous cette porte!
- acheva Christine. Je savais bien que je n'étais pas à
Passy, j'allais donc coucher la nuit là, dans ce Paris terrible. Et ces tonnerres, et ces éclairs, oh! ces
éclairs tout bleus, tout rouges, qui me montraient
des choses à faire trembler |
Ses paupières de nouveau s'étaient closes, un fris-
son pâlit son visage, elle revoyait la cité tragique,
cette trouée des quais s’enfonçant dans des rougeoiments de fournaise, ce fossé profond de la rivière
roulant des eaux de plomb, encombré de grands
corps noirs, de chalands pareils à des baleines mortes, hérissé de grues immobiles, qui allongeaient
des bras de potence. Était-ce donc là une bien-
venue ?
Il y eut un silence. Claude s était remis à son dessin. Mais elle remua, son bras s'engourdissait.
— Le coude un peu rabattu, je vous prie.
Puis, d’un air d'intérêt, pour s'excuser :
Ce sont vos parents qui doivent être dans la
désolation, s'ils ont appris la catastrophe, — Je n'ai pas de parents
— Comment! ni père, ni mère... Vous êtes seule Le 4
— Qui, toute seule.
Elle avait dix-huit ans, et elle était née à Stras- : |
bourg, par hasard, entre deux changements degar-
nison de son père, le capitaine Hallegrain. Comme elle entrait dans sa douzième année, ce dernier, un
Gascon de Montauban, était mort à Clermont, où une.
paralysie des jambes l’avait forcé de prendre sa retraite. Pendant près de cinq ans, sa mère, qui était
Parisienne, avait véeu là-bas, en province, ménageant sa maigre pension, travaillant, peignant des éven- … tails, pour achever d'élever sa fille en demoiselle; et, depuis quinze mois, elle était morte à son tour, la
laissant seule au monde, sans un sou, avec l'unique
amitié d’une religieuse, la supérieure des Sœurs de la Visitation, qui l'avait gardée dans son pensionnat. C'était du couvent qu’elle arrivait tout droit, la supé- : rieure ayant fini par lui trouver cette place de lec=.
trice, chez sa vieille amie, madame Vanzade, deve-
nue presque aveugle.
Claude restait muet, à ces nouveaux détails. Ce couvent, cette orpheline bien élevée, cette aventure qui tournait au romanesque, le rendaient à son embarras, à sa maladresse de gestes et de paroles. Il ne travaillait plus, les yeux baissés sur son croquis.
— C'est joli, Clermont? demanda-t-il enfin.
. — Pas beaucoup, une ville noire... Puis, je ne sais guère, je sortais à peine.
Elle s'était accoudée, elle continua très bas, comme se parlant à elle-même, d’une voix encore brisée des sanglots de son deuil:
— Maman, qui n’était pas forte, se tuait à la besogne... Elle me gâtait, il n’y avait rien de trop beau
pour moi, j avais des professeurs de tout; et je profitais si peu, d'abord j'étais tombée malade, puis je n’écoutais pas, toujours à rire, le sang à la tête... La musique m'ennuvait, des crampes me tordaient les bras au piano. C’est encore la peinture qui allait le mieux...
Il leva la tête, il l’interrompit d'une exclamation.
— Vous savez peindre! |
— Oh! non, je ne sais rien, rien du tout... Maman, qui avait beaucoup de talent, me faisait faire un peu d’aquarelle, et je l’aidais parfois pour les fonds de ses éventails… Elle en peignait de si beaux!
Elle eut, malgré elle, un regard autour de l'atelier, sur les esquisses terrifiantes, dont les murs flam- baïent; et, dans ses yeux clairs, un trouble reparut,
l'étonnement inquiet de cette peinture brutale. De loin, elle voyait à l'envers l'étude que le peintre avait ébauchée d’après elle, si consternée des tons violents, des grands traits de pastel sabrant les ombres,
qu'elle n’osait demander à la regarder de Fran D’ ail à leurs, mal à l’aise dans ce lit où elle brûlait, elle s’agitait, tourmentée de l'idée de s’en aller, d'en finir avec ces choses qui lui semblaient un songe depuis la … veille. AE.
Sans doute, Claude eut conscience de cet énerve- F ment. Une brusque honte l'emplit de regret, Il lâcha son dessin inachevé, il dit très vite :
— Merci bien de votre complaisance, mademoiselle... Pardonnez-moi, j'ai abusé, vraiment... Levez- € vous, levez-vous, je vous en prie. I est temps d'aller Éà vos affaires. 22
Et, sans comprendre pourquoi elle ne se décidait pas, rougissante, renfonçant au contraire son bras nu, à mesure qu'il s'empressait devant elle, il lui répétait de se lever. Puis, il eut un geste de fou, il replaca le paravent et gagna l’autre bout de l'atelier, en se jetant à une exagération de pudeur, qui lui fit … ranger bruyamment sa vaisselle, pour qu’elle püût sau- ne 4 ter du lit et se vêtir, sans craindre d’être écoutée.
Au milieu du tapage qu'il déchaïînait, il n ‘entendait Fe pas une voix hésitante. DE” RS
— Monsieur, monsieur... | ns
Enfin, il tendit l'oreille. F2
— Monsieur, si vous étiez assez CUT Je ne.
trouve pas mes bas. Ÿs 473
se précipita. Où avait-il la tête? que SC R qu'elle devint, en PRESS derrière ce pee sans à.
bas étaient secs, il s’en assura en les robe A Geo ment; puis, il lés passa par-dessus la mince os Bi et il M une dernière fois le bras nu, frais et … rond, d’un charme d'enfance. Il lança ensuite les , jupes sur le pied du lit, poussa les bottines, ne e laissa ‘:
: ie" NT
que le chapeau pendu à un chevalet. Elle avait dit merci, elle ne parlait plus, il distinguait à peine des frôlements de linges, des bruits discrets d’eau remuée. Mais lui, continuait de s'occuper d’elle.
— Le savon est dans une soucoupe, sur la table. Ouvrez le tiroir, n'est-ce pas? et prenez une serviette propre. Voulez-vous de l’eau davantage? Je vous passerai le broc. | | | L'idée qu’il retombait dans ses maladresses, l’exaspéra tout à coup.
— Allons, voilà que je vous embête encore!
Faites comme chez vous.
Il retourna à sou ménage. Un débat l’agitait. Devaitil lui offrir à déjeuner? Il était difficile de la laisser partir ainsi. D'autre part, ça n'en finirait plus, il allait perdre décidément sa matinée de travail. Sans rien résoudre, après avoir allumé sa lampe à esprit-devin, il lava la casserole et-se mit à faire du chocolat, ce qu'il jugeait plus distingué, sourdement honteux de son vermicelle, une pâtée où il coupait du pain et qu'il baignait d'huile, à la mode du Midi. Mais il émiettait encore le chocolat dans la casserole, lorsqu'il eut une exclamation :
— Comment! déjà!
C'était Christine qui repoussait le paravent et qui apparaissait, nette et correcte dans ses vêtements noirs, lacée, boutonnée, équipée en un tour de main. Son visage rosé ne gardait même pas l'humidité de l’eau, son lourd chignon se tordait sur sa nuque, sans qu’une mèche dépassât. Et Claude restait béant devant ce miracle de promptitude, cet entrain de petite ménagère à s'habiller vite et bien.
— Ah! fichtre, si vous faites tout comme ça !
Il la trouvait plus grande et plus belle qu'il n’au-
rait cru. Ce qui le frappait surtout, c'était son air de tranquille décision. Elle ne le craignait plus, évidemment. Il semblait qu’au sortir de ce lit défait, où elle : se sentait sans défense, elle eut remis son armure, avec ses bottines et sa robe. Elle souriait, le regardait droit dans les yeux. Et il dit ce qu il hésitait encore … à dire : | “
— Vous allez déjeuner avec moi, n'est-ce pas?
Mais elle refusa.
— Non, merci... Je vais courir à la gare, où ma malle est sûrement arrivée, et je me ferai conduire ensuite à Passy. Me...
Vainement, il lui répéta qu'elle devait avoir faim, que ce n'était guère raisonnable, de sortir ainsi sans manger. |
— Alors, je descends vous chercher un fiacre.
— Non, je vous en prie, ne vous donnez pas cette … peine. a M.
— SH vous ne pouvez faire un pareil oyastE LS
a cles SE
connaissez point Paris.
— Non, non, je n’ai pas besoin de vous... Si es : voulez être nn laissez-moi m'en Ai toute seule. - 5 , G était 1 un parti pris. Sans doute, elle se révollait e
des inconnus : elle tairait sa nuit, elle mentirait e garderait pour elle le souvenir de l’aventure. Lui, d'un geste colère, affecta de l'envoyer au diable. Bor débarras! ça l’arrangeait de ne pas descendre. Et il demeurait blessé au fond, il la trouvait ingrate. sa — Comme il vous plaira après tout. Jen ‘emploi -rai pas la force. à | - te
“A cette phrase, le sourire vague de Christine augmenta, abaissa finement les coins délicats de ses lèvres. Elle ne dit rien, elle prit son chapeau, chercha du regard une glace; puis, n’en trouvant pas, elle se décida à nouer les brides au petit bonheur des doigts. Les coudes levés, elle roulait, tirait les rubans sans hâte, le visage dans le reflet doré du soleil. Surpris, Claude ne reconnaissait plus les traits d’une douceur enfantine qu'il venait de dessiner : le haut semblait noyé, le front limpide, les yeux tendres; c'était à présent le bas qui avançait, la mâchoire passionnée, la bouche saignante, aux belles dents. Et toujours ce sourire énigmatique des jeunes filles, qui raillait peut-être.
— En tous cas, reprit-il agacé, je ne pense pas que Vous ayez un reproche à me faire.
Alors, elle ne put Nour son rire, un léger rire nerveux. |
— Non, non, monsieur, pas le moindre.
1] continuait à la regarder, rendu au combat de ses timidités et de ses ignorances, craignant d'avoir été ridicule. Que savait-elle donc, cette grande demoiselle? Sans doute ce que les filles savent en pension, tout et rien. C’est l’insondable, l'obscure éclosion de la chair et du cœur, où personne ne descend. Dans
ce milieu libre d'artiste, cette pudique sensuelle venait-elle de s’éveiller, avec sa curiosité et sa crainte confuses de l'homme? Maintenant qu'elle ne tremblait plus, avait-elle la surprise un peu méprisante d’avoir tremblé pour rien? Quoi! pas une galanterie, pas même un baiser sur le bout des doigts! L’inditférence bourrue de ce garcon, quelle avait sentie, devait irriter en elle la femme qu'elle n'était pas encore ; êt elle s’en allait ainsi, changée, énervée,
faisant la brave dans son dépit, emportant le regret inconscient des choses inconnues et terribles qui n'étaient pas arrivées. | a
— Vous dites, reprit-elle en See orave, 00 que la station de voitures est au DRE du pont, sur l’autre quai? TR
— Oui, à l'endroit où il y a un bouquet d'arbres.
Elle avait achevé de nouer ses brides, elle était prête, gantée, les mains ballantes, et elle ne partait | ” pas, regardant devant elle. Ses yeux ayant rencontré la grande toile tournée contre le mur, elle eut envie de demander à la voir, puis elle n’osa pas. Rien ne la retenait plus, elle avait pourtant l'air de chercher encore, comme si elle avait eu la sensation de laisser là quelque chose, une chose qu’elle n’aurait pu nom- “4 mer. Enfin, elle se dirigea vers la porte. | “2
Claude l'ouvrit, et un petit pain, posé debout, tomba dans l'atelier. SA
— Vous voyez, dit-il, vous auriez dû déjeuner Se ' moi. C’est ma concierge qui me monte ça tous les 5: matins. | F1. à É
Elle refusa de nouveau due signe de tête. Sur à le palier, elle se retourna, se tint un instant immo- . bile. Son gai sourire était revenu, elle tendit la main la première. D ue. Ja
— Merci, merci bien. LISTER
Il avait pris la petite main otre nee sa mai | large, tachée de pastel. Toutes deux demeurèrent ainsi quelques secondes, serrées étroitement, se secouant en bonne amitié. La jeune fille lui souriait toujours, il avait sur les lèvres une question : we Quand vous M » Mais une honte nr €
main.
— Adieu, monsieur.
-— Adieu, mademoiselle.
Christine, déjà, sans lever la tête, descendait l'échelle de meunier, dont les marches craquaient; et Claude, brutalement, rentra chez lui, referma la porte à la volée, en disant très haut :
— Ah! ces tonnerres de Dieu de femmes!
Il était furieux, enragé contre lui, enragé contre les autres. Tout en bousculant du pied les meubles qu'il rencontrait, il continuait de se soulager, à pleine voix. Comme il avait raison de ne jamais en laisser monter une! Ces gueuses-là n'étaient bonnes qu'à
vous faire tourner en bourrique. Ainsi, qui lui assu-
rait que celle-ci, avec son air innocent, ne s'était pas abominablement tichue de lui? Et il avait eu la bétise de croire des contes à dormir debout : tous ses doutes revenaient, jamais on ne lui ferait avaler la veuve du général, ni l'accident de chemin de fer, ni surtout le cocher. Est-ce que des histoires pareilles arrivaient? D'ailleurs, elle avait une bouche qui en
disait long, son air était drôle, au moment de filer.
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. Encore, s’il eût compris pourquoi elle mentait! mais
non, des mensonges sans profit, inexplicables, l'art pour l’art! Ah! elle riait bien, à cette heure! Violemment, il replia le paravent et l’envoya dans un Coin. Elle avait dû lui en laisser un désordre! Et, quand il constata que tout se trouvait rangé, très propre, la cuvette, la serviette, le savon, il s’emporta,
parce qu’elle n'avait pas fait le lit. I1se mit à le faire,
d’un effort exagéré, saisit à pleins bras le matelas tiède encore, tapa des deux poings l’oreiller odorant,
étouffé par cette tiédeur, cette odeur pure de jeunesse qui montaient des linges. Ensuite, il se débarbouilla à grande eau, pour se rafraichir les tempes;
30. LES ROU GON-MACQUART. | et, dans la serviette humide, il retrouva Je mêm étouffement, cette haleine de vierge dont la douceur éparse, errante par l'atelier, l’oppressait. Ce fut en jurant qu’il mangea son chocolat dans la casserole, si enfiévré, si enragé de peindre, qu'il avalaiten hâte de grosses bouchées de pain. È — Mais on meurt icil cria-t-il brusquement. œ est. | la chaleur qui me rend malade. | se | Le soleil s’en était Fe faisait moins chaud.
à 4 Pret
At Ki = Date
Midi était sonné, Claude travaillait à son tableau, lorsqu'une main familière tapa rudement contre la porte. D'un mouvement instinctif, et dont il ne fut pas le maître, le peintre glissa dans un carton la tête de Christine, d’après laquelle il retouchait sa grande figure de femme. Puis, il se décida à ouvrir.
— Pierre! cria-t-il. Déjà toi?
Pierre Sandoz, un ami d’enfance, était un garçon de vingt-deux ans, très brun, à la tête ronde et volon-
taire, au nez carré, aux yeux doux, dans un masque
énergique, encadré d’un collier dé barbe naissante. — J'ai déjeuné plus tôt, répondit-il, j'ai voulu te
donner une bonne séance... Ah ! diable! ca marche! Il s'était planté devant le tableau, et il ajouta tout
- de suite : |
. — Tiens! tu changes le type de la femme.
Un long silence se fit, tous deux regardaient, im- . mobiles. C'était une toile de cinq mètres sur trois, entièrement couverte, mais dont quelques morceaux à peine se dégageaient de l’ébauche. Cette ébauche, jetée d’un coup, avait une violence superbe, une ar-
1 un. 4 19 RON: T\T l'Art ET D Load CORP v- Se. à
dente vie de couleurs. Dans un trou de forêt, aux ù murs épais de verdure, tombait une ondée de soleil; seule, à gauche, une allée sombre s’enfonçait, avec une tache de lumière, très loin. Là, sur l'herbe, au milieu des végétations de fuin, une femme nue était couchée, un bras sous la tête, enflant la gorge; et elle souriait, sans regard, les paupières closes, dans la pluie d’or qui la baignait. Au fond, deux autres petites femmes, une brune, une blonde, également nues, luttaient en riant, détachaïent, parmi les verts des feuilles, deux adorables notes de chair. Et, comme au premier plan, le peintre avait eu besoin d’une opposition noire, il s'était bonnement satisfait, en y asseyant un monsieur, vêtu d’un simple veston de velours. Ce monsieur tournait le dos, .on ne voyait de lui que sa main gauche, sur laquelle il s’appuyait, dans l'herbe.
— Très belle d'indication, la femme! reprit enfin Sandoz. Mais, sapristi ! tu auras jouent du travail, ie dans tout ça! : LE ee Claude, les yeux allumés sur son œuvre, eut un Eee veste de confiance.
— Bah! j'ai le temps d'ici au Salon. En six mois, on en abat, de la besogne! Cette fois, peut-être, je finirai par me prouver que je ne suis pas une brute. | Et il se mit à siffler fortement, ravi sans le dire dé l’ébauche qu'il avait faite de la tête de Christine, sou- 2e à levé par un de ces grands coups d'espoir, d'où ilretombait plus rudement dans ses angoisses d'artiste, que la passion de la nature dévorait.
— Allons, pas de flâne! cria-t- il. PHISQUES tu es là, commençons. nt Sandoz, par amitié, et pour lui ce les ue di Unes modèle, avait offert de lui poser le monsieur du pré o
De Œbvez 33
mier plan. En quatre ou cinq dimanches, le seul jour où il fût libre, la figure se trouverait établie. Déjà, il endossait le veston de velours A eUT il eut une brusque réflexion.
— Dis donc, tu n’as pas déjeuné sérieusement, , puisque tu travaillais. Descends manger une côtelette, je t'attends ici.
L'idée de perdre du temps indigna Claude.
= — Mais si, J'ai déjeuné, regarde la casserole!.. Et
puis, tu vois qu'il reste une croûte de pain. Je la mangerai... Allons, allons, à la pose, paresseux!
Vivement, il reprenait sa palette, il empoignait ses brosses, en ajoutant :
— Hhbiche vient nous chercher ce soir, n'est-ce pas?
— Oui, vers cinq heures.
— Eh Hréne c’est parfait, nous descendrons diner tout de suite... Y es-tu à la fin ? La main plus à gauche, la tête penchée davantage.
Après avoir disposé les coussins, Sandoz s'était
installé sur le divan, tenant la pose. Il tournait le
PR à
dos, mais la conversation n’en continua pas moins un moment encore, car il avait reçu le matin même une lettre de Plassans, la petite ville provencale où le peintre et lui s'étaient connus, en huitième, dès leur première culotte usée sur les bancs du collège.
Puis, tous deux se turent. L'un travaillait, hors du
monde, l’autre s’engourdissait, dans la fatigue somnolente des longues immobilités.
C'était à l’âge de neuf ans que Claude avait eu l'heureuse chance de pouvoir quitter Paris, pour retourner dans le coin de Provence où il était né.
. Sa mère, une brave femme de blanchisseuse, que
son fainéant de père avait lâchée à la rue, venait
d’épouser un bon ouvrier, amoureux fou de sa jolie peau de blonde. Mais, malgré leur courage, ils n’ar-
rivaient pas à joindre les deux bouts. Aussi avaient-
ils accepté de grand cœur, lorsqu'un vieux monsieur de là-bas s'était présenté, en leur demandant
Claude, qu'il voulait mettre au collège, près de lui :
la toquade généreuse d’un original, amateur de
tableaux, que des bonshommes barbouillés autrefois
par le mioche avaient frappé. Et, jusqu’à sa rhétorique, pendant sept ans, Claude était donc resté dans le Midi, d’abord pensionnaire, puis externe, logeant chez son protecteur. Un matin, on avait trouvé ce dernier mort en travers de son lit, foudroyé Il laissait par testament une rente de mille francs au jeune homme, avec la faculté de disposer du capital, à l’âge de vingt-cinq ans. Celui-ci, que l'amour de la peinture enfiévrait déjà, quitta immédiatement le collège, sans vouloir même tenter de passer son baccalauréat, et accourut à Paris, où son ami Sandoz l'avait précédé.
Au collège de Plassans, dès leur ME il y.
avait eu les trois inséparables, comme on les nom-
mait, Claude Lantier, Pierre Sandoz et Louis Dubuche, Venus de trois mondes différents, opposés de natures, nés seulement la même année, à quelques mois de distance, ils s'étaient liés d’un coup et à ja-. mais, entraînés par des affinités secrètes, ke tour-
ment encore vague d’une ambition commune, l'éveil d’une intelligence supérieure, au milieu de la cohue brutale des abominables cancres qui les battaient,.
Le père de Sandoz, un Espagnol réfugié en France #
à la suite d’une bagarre politique, avait installé près
de Plassans une papeterie, où fonctionnaient de nou-
veaux engins de son invention; puis, 1l était mort,
abreuvé d’amertume, traqué par la méchanceté locale, en laissant à sa veuve une situation si compliquée, toute une série de procès si obscurs, que la fortune entière avait coulé dans le désastre; et la mère, une Bourguignonne, cédant à sa rancune contre les Provençaux, souffrant d'une paralysie lente dont elle les accusait d'être aussi la cause, s'était réfugiée à Paris avec son fils, qui la soutenait maintenant d'un maigre emploi, la cervelle hantée de gloire littéraire. Quant à Dubuche, l'aîné d’une boulangère de Plassans, poussé par celle-ci, très âpre, très ambitieuse, il était venu rejoindre ses amis, plus tard, et il suivait les cours de l'École comme élève architecte, vivant chichement des dernières pièces de cent sous que ses parents plaçaient sur lui, avec une obstination de juifs qui escomptaient l'avenir à trois cents pour cent.
— Sacredié! murmura Sandoz dans le grand silence, elle n'est pas commode, ta pose! elle me casse le poignet... Est-ce qu’on peut bouger, hein ?
Claude le laissa s'étirer, sans répondre. Il attaquait le veston de velours, à larges coups de brosse.
Puis, se reculant, clignant les yeux, il eut un rire énorme, égayé par un brusque souvenir.
— Dis donc, tu te rappelles, en sixième, le jour où Pouillaud alluma les chandelles dans l'armoire de ce crétin de Lalubie? Oh! la terreur de Lalubie, avant de grimper à sa chaire, quand il ouvrit son armoire pour prendre ses livres, et qu'il aperçut cette chapelle ardente!... Cinq cents vers à toute la classe!
Sandoz, gagné par cet accès de gaieté, s'était renversé sur le divan. Il reprit la pose, en disant :
— Ah! l'animal de Pouillaud!... Tu sais que, dans sa lettre de ce matin, il m'annonce justement le ma-
riage de Lalubie. Cette vieille rosse de professeur épouse une jolie fille. Mais tu la connais, la fille de Galissard, le mercier, la petite blonde à qui nous allions donner des sérénades!
Les souvenirs étaient lâchés, Claude et Sandoz ne tarirent plus, l’un fouetté et peignant avec une fièvre croissante, l’autre tourné toujours vers le mur, parlant du dos, les épaules secouées de passion.
Ce fut d'abord le collège, l'ancien couvent moisi qui s'étendait jusqu'aux remparts, les deux cours plantées d'énormes platanes, le bassin vaseux, vert. de mousse, où ils avaient appris à nager, etes » classes du bas dont les plâtres ruisselaient, et le ré= fectoire empoisonné du continuel graillon des eaux de vaisselle, et le dortoir des petits, fameux par ses horreurs, et la lingerie, et l’infirmerie, peuplées de sœurs délicates, des religieuses en robe noire, si douces sous leur coiffe blanche! Quelle affaire, lorsque sœur Angèle, celle dont la figure de vierge révolutionnait la cour des grands, avait disparu un beau matin avec Hermeline, un gros de la rhéto= rique, qui, par amour, se faisait sur les mains des ; entailles au canif, pour monter et pour qu'elle lui posât des bandes de taffetas d'Angleterre!
Puis, le personnel entier défila, une chevauchée. lamentable, grotesque et terrible, des profils de méchanceté et de souffrance : le proviseur qui se ruinait en réceptions pour marier ses filles, deux grandes belles filles élégantes, que des dessins et des inscriptions abominables insultaient sur tous les murs; le censeur, Pifard, dont le nez fameux s'embusquait derrière les portes, pareil à une couleuvrine, déee- lant au loin sa présence; la kyrielle des professeurs, chacun éclaboussé de l'injure d'un surnom, le sévère
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