‹ L'œuvre Scolaire Du Dr Kerschensteiner A MunichChapitre 4 sur 38 · A TE · texte numérisé non relu

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qui, éblouies par une vision esthétique du monde, ont les yeux fermés aux douleurs de la vie réelle.

Cependant, l’idée de l’éducation civique commence à faire son chemin. Des lutteurs pleins d’énérgie combattent pour le progrès. Il est dommage qu’il se trouve à côté de ces. hommes désintéressés un grand nombre de politiciens mus par des ambitions égoistes. Le discrédit de ces derniers retombe parfois sur les autres, au grand détriment de l'éducation nationale.

Tous les partis auraient intérêt à développer l’éducation civique, c’est-à-dire à former la jeunesse de telle manière qu’elle se mette au service de la collectivité. Mais chacun d’eux se défie de la conception que les autres peuvent avoir de cette œuvre éducative. Est-il done impossible de se faire du bon citoyen une idée qui l’élève au-dessus des partis? Nous allons préciser ce que le D' Kerschensteiner ‘entend par éducation civique. On verra que sa conception ne relève d’aucune théorie politique exclusive.

Pour éviter toute confusion possible, déterminons d’abord ce que l’éducation civique n’est pas. En premier lieu, elle n’est pas identique à l’instruction civique. Si l’on admettait cette identité, le meilleur citoyen serait celui qui posséderait le savoir le plus étendu dans le domaine des sciences politiques. On commettrait l'erreur de ceux qui marquent la plus forte note en religion aux élèves qui récitent le mieux le catéchisme ou la Bible. Sans doute, l’économie politique, la législation et l’enseignement des institutions de l'Etat, sont utiles — à une condition cependant, c’est qu’elles s’allient à la volonté d’agir. Mais il est erroné — comme le dit dans ses Principes de Morale le philosophe américain John Dewey, professeur à la Columbia-Université de New-

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York — de croire que l’homme puisse être conduit à l’action juste par les seules connaissances.

L'éducation civique ne doit pas davantage être confondue avec léducation économique et technique. Certes, cette dernière peut développer certaines vertus, comme la conscience, la persévérance, l’application, l’économie, dont le citoyen ne peut pas plus se passer que l’artisan. Mais les qualités proprement civiques, celles du respect et du dévouement, ne se développent pas d’elles-mêmes sur le terrain de la capacité professionnelle et de la joie au travail. La capacité professionnelle et la joie au travail sont une condition nécessaire, mais insuffisante de l’éducation civique. Elles peuvent cohabiter avec l’égoisme le plus complet et ambition la plus impitoyable. Les écoles allemandes, dit en substance le Dr Kerschensteiner, ne sont pas du tout organisées pour séparer ces deux frères ennemis. Au contraire ! Toutes visent au profit de l'individu. Aussi arrive-t-il très souvent que les meilleurs élèves quittent l’école avec l'intention formelle de vaincre dans la lutte pour la vie, même s’il leur est nécessaire de piétiner leurs concurrents. Le pays qui souffre le plus de ce danger de l’égoïsme, ce sont les États-Unis, malgré leur richesse en écoles professionnelles de différentes sortes : Manual Training Schools, Manual Training High Schools et Technical College. Par contre, aucun peuple ne comprend aussi bien la nécessité de l’éducation civique : depuis une dizaine d’années, les grandes villes font des sacrifices inouis pour obtenir par l’école l’assimilation des races nombreuses qui, de tous les points de la terre, se donnent rendez-vous en Amérique.

L'éducation civique n’est pas non plus l’éducation politique. Pour posséder cette dernière, il faut avoir une conception personnelle du but de l’État et des moyens appropriés à la réalisation de ce but. Évidemment, nous devons souhaiter que tout citoyen possède cette éducation politique.

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Mais ici l'intelligence est un facteur important; la plupart des hommes ne peuvent qu’emprunter aux autres leurs idées politiques. D'ailleurs, ceux-là même qui sont capables d’avoir des théories personnelles ne sont pas zpso facto décidés à agir en conséquence : il leur faudrait encore le sentiment du devoir et l’habitude d’y conformer leurs actes. Ajoutons que, pratiquement, l’éducation politique n’est que l’éducation au profit d’un parti déterminé. C’est exactement le contraire de l’éducation civique. En effet, l’homme de parti ne connaît pas d’autre idéal politique que le sien, d'autre but de l’État que celui qu’il lui assigne, d’autres moyens d’atteindre ce but que ceux qu’il préconise. Tout son effort tend au prosélytisme. Le bon citoyen, au contraire, malgré la solidité de ses convictions, sait que la liberté des esprits et des consciences doit former la base des relations sociales.

L'éducation civique ne doit pas être confondue avec l'éducation sociale, quoiqu’elle puisse, dans certains cas, coïncider avec elle. Il existe, en effet, des hommes qui, en développant leur culture personnelle, rendent un grand service à la collectivité. C’est le cas de tous les génies dans le domaine de l’art et de la science. Ils n’ont qu’à obéir à leur démon intérieur : par là même, ils sont utiles à la fois à la société en général et à leurs concitoyens, car la vérité artistique ou scientifique (1) est l’un des plus grands biens de l’État. Iei, le civique et le social se confondent. Mais, lorsque l’éducation sociale pose devant tous les hommes des devoirs moraux identiques, elle n’a plus rien à faire avec l'éducation civique. En effet, pour déterminer les devoirs moraux, il faut, selon le D' Kerschensteiner, exclure les penchants individuels. Or, l'éducation civique ne prétend pas libérer l'individu de la contrainte de ses

(1) Nous faisons les plus expresses réserves sur cette conception statique de la vérité objective et comme figée. Mais nous ne voulons pas la discuter, car nous sortirions des limites de notre sujet.

inclinations et donner à sa vie un but qu’il suive de mauvais gré. Elle veut fournir à l’écolier de nombreuses occasions d'agir dans le sens de ses penchants moralisés. Un appel irréfléchi à l'éducation sociale ne ferait que désorbiter l’individu; il serait tout aussi nuisible que le défaut contraire : le développement exclusif de la personnalité brute.

Du reste, le but de l’éducation sociale peut tout aussi bien être international ou encore se limiter à une classe, à une corporation déterminée, tandis que le Dr Kerschensteiner donne pour objet à l’éducation civique la collectivité nationale.

Certains esprits exaltés ont peur que l’éducation en vue d’un État déterminé ne soit un danger pour la paix internationale et pour la civilisation elle-même. Mais on pourrait tout aussi bien prétendre que l’éducation en vue d’une famille déterminée constituerait un danger pour l’État qui englobe l’ensemble des familles. Le contraire est vrai; les qualités morales acquises dans une petite collectivité se communiquent aux grandes dont celle-là fait partie.

Enfin, l’éducation civique n’est pas une entreprise qui prenne place à côté d’autres buts éducatifs, par exemple à côté de l’éducation militaire, intellectuelle, artistique, religieuse, agricole, industrielle ou commerciale. Elle n’est pas quelque chose qu’on puisse ajouter à l’éducation de l’homme pour la rendre complète. Elle doit englober tous les autres buts éducatifs. En effet, la plus haute fin de Pactivité humaine est la transformation de la collectivité nationale en une collectivité morale. Le grand but de l’éducation est done de former des hommes pour cette tâche et ce but doit comprendre tous les autres. Le bon citoyen est celui qui travaille avec constance et dévouement à la réalisation de la collectivité morale. Sans doute, il faut lui donner un métier qui fournisse un terrain solide à son action, il faut le rendre capable d’exercer habilement une profession conforme à ses aptitudes et à ses penchants. Mais nous

devons considérer cette éducation professionnelle de plus haut et l’organiser de telle façon que le citoyen ne dispa-

raisse pas derrière l’artisan, le lettré, l’artiste, le prêtre, :

l’agriculteur.

Le Dr Kerschensteiner insiste sur un point qui a provoqué quelques malentendus : l’éducation civique, dit-il, a pour but le service bien compris d’un État constamment perfectible et non pas le service aveugle d’un État cristallisé dans sa forme actuelle. (1)

L'efficacité des efforts accomplis par l’éducateur est soumise à des influences externes, qui ne dépendent de l’école que d’une façon indirecte. Le DT Kerschensteiner en distingue trois :

19 Les circonstances économiques, en particulier le montant du salaire, les conditions du travail, l'hygiène du logement et la profession exercée : pour que l’éducation soit possible, il faut qu’on éprouve dans une certaine mesure le besoin de la posséder. Mais comment ce besoin se ferait-il sentir chez les travailleurs peu payés, accablés de fatigue, logés dans des taudis ou ne connaissant pas de métier déterminé et, par conséquent, incapables de s’intéresser aux matières enseignées dans les cours professionnels? « Là où la misère frappe à la porte, là où des milliers d’êtres luttent contre la faim, il manque au pauvre la volonté et la force de saisir le bâton capable de le faire avancer. » (2)

2° Les circonstances politiques et sociales, qui permettent à l’ouvrier le plus humble d’atteindre aux plus hauts degrés de l’échelle sociale, dès que sa valeur personnelle est suffisante, ou qui, au contraire, le condamnent à rester toute sa vie un subalterne, Dans le sécond cas, où est Pouvrier qui aurait le courage de développer sa valeur professionnelle et civique ?

(1) G. KERSCHENSTRINER. Der Begriff der Arbeitsschule, page 8. (2) G. KerscmensreiNer. Die staatsbügerliche Erziehung der deutschen Jugend, page 9,

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30 La mentalité populaire : lorsque cette mentalité est encore trop faible pour comprendre la valeur éminente de l'éducation, la tâche est plus ardue. Il ne faut pourtant pas désespérer du succès : dès qu’on aperçoit une première brèche dans l’inertie à combattre, on s’y installe résolument et, peu à peu, on arrive à démolir le rempart, en faisant appel à toutes les ressources de la prudence, de l’amour, du dévouement, et en comptant sur l’influence de l’habitude et du travail en commun. |

Le devoir éducatif de l’État est done une tâche complexe, qui nécessite une grande compétence pédagogique, de nombreuses connaissances économiques, de la persévérance, beaucoup de générosité et, avant tout, la vision nette du but à atteindre.

Si l’école ne peut pas transformer d’un coup les circonstances économiques, les circonstances politiques, ni la mentalité générale, elle doit, du moins, pour réaliser son but d'éducation civique :

19 Agir sur le caractère de l’élève, pour faire naître en lui le désintéressement et le dévouement, car, selon les propres termes du Dr Kerschensteiner, « éducation civique est à peu près synonyme d'éducation du caractère dans le sens des vertus altruistes. » (1)

20 Transformer l’école traditionnelle en une collectivité de travailleurs, qui soit comme une image réduite de la société.

Nous allons préciser ces deux conditions.

(1) G. KERSCHENSTEINER. Der Begriff der staatsbürgerlichen Erziehung, page 35.

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