‹ L'œuvre Scolaire Du Dr Kerschensteiner A MunichChapitre 6 sur 38 · OUT · texte numérisé non relu

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donner à l’activité, par l’éducation, une constance, une physionomie toujours plus accusée. C’est ce second groupe, qui fait l’immense variété des hommes. C’est sur lui que. l’éducateur doit s'appuyer pour infléchir les penchants naturels dans le sens de son idéal. C’est lui qui détermine le choix des principaux moyens éducatifs et qui nous éclaire sur l’adaptation des écoles à leurs fins. Cet ensemble, le Dr Kerschensteiner l'appelle le caractère intelligible, (1) quoique les forces de l’activité représentative s’y combinent avec celles du sentiment et de la volonté.

C’est le caractère intelligible et le caractère biologique réunis que l’on désigne habituellement sous le nom d’individualité. On appelle, au contraire, personnalité le caractère moral qui se développe en s’appuyant sur le caractère intelligible.

Avant d'exposer sa propre théorie, empruntée à John Dewey, le Dr Kerschensteiner étudie la notion d’individualité cher Scheiermacher, Bahnsen, Ribot, Sigwart et Fouillée. Nous ne le suivrons pas dans tous les détails de son exposé, car il tient finalement peu de compte des idées de ces différents psychologues. Il nous suffira de résumer ses principales considérations.

Pour Schleiermacher, la totalité de la vie s’exprime par la duplicité de la spontanéité et de la réceptivité. Ce philosophe divise les hommes en deux grandes classes, qui se distinguent par la prédominance, dans toutes les fonctions psychiques, de la réceptivité chez l’une, de la spontanéité chez l’autre. A la première duplicité il en joint une seconde, « la duplicité de la lenteur et de la vitesse du cours de ces fonctions » (2). En d’autres termes, il estime

(1) Nous préciserons plus loin (page 28), quelles sont les forces qui composent le caractère intelligible.

(2) Charakterbegriff und Charaktererziehung, page 15.

que dans la détermination des caractères l’activité et lPapathie sont des éléments essentiels et qu’on peut les rencontrer toutes deux aussi bien chez les réceptifs que chez les spontanés.

Bahnsen conserve la spontanéité et la réceptivité de Schleiermacher, mais il remplace les deux autres qualités par l’impressionnabilité et la faculté de réaction de l’âme. humaine. Le D' Kerschensteiner reproche, avec raison, à ces quatre qualités de n'être pas assez distinctes et d’empiéter les unes sur les autres. Du reste, il fait à Schleiermacher et à Bahnsen un reproche plus général, qui le dispense de discuter longuement leurs théories : c’est d’avoir élaboré une psychologie « constructive », plutôt que basée sur les faits.

Contrairement à la méthode de Schleiermacher et de Bahnsen, Ribot et Sigwart envisagent le problème au point de vue expérimental. Ils distinguent diverses classes-types d’individualités prises dans le domaine de la vie. Dans son article « Sur les diverses formes du caractère » (1), Ribot attribue au caractère deux fondements : l’unité et la stabilité :

« Dans l’individualité vraie, dit-il, les tendances sont convergentes ou, du moins, il y en a une qui s’asservit les autres. Si l’on considère l’homme comme un ensemble d’instincts, besoins et désirs, ils forment ici un faisceau bien lié, qui agit dans une direction unique. La stabilité n’est que l’unité continuée dans le temps. Si elle ne dure pas, cette cohésion des désirs est de nulle valeur pour déterminer un caractère... Il est clair que, parmi les innombrables indi-

(1) Revue philosophique, vol. 34, année 1892, pages 480 à 500.

.vidus humains, il y en a — et c’est le plus grand nombre — qui n’ont ni unité, ni stabilité, ni marque personnelle qui leur soit propre. Ce nombre immense de cas frustes, que je retranche de notre étude, je les divise en deux catégories : je les appelle les amorphes et les instables. Les amorphes sont légion. J'entends par là ceux qui n’ont pas de forme qui leur soit propre; ce sont les caractères acquis...

Les instables... sont l’antithèse complète de notre définition, n'ayant ni unité, ni permanence. Capricieux, changeants d’un instant à l’autre... ils sont l’indétermination absolue. » |

Les autres hommes, qui ne sont ni amorphes ni instables, Ribot les divise en trois groupes : les « sensitifs » et les «actifs », auxquels s’opposent les « apathiques ».

Les sensitifs, désignés aussi sous les noms d’affectifs et d’émotionnels, sont caractérisés par une impressionnabilité exagérée du système nerveux à l’égard des impressions agréables aussi bien que désagréables. L’inquiétude, la timidité, la sauvagerie, la méditation, la contemplation, voilà

les particularités qui les caractérisent. Cette catégorie com-.

prend une majorité de pessimistes.

Chez les actifs domine un irrésistible penchant à l’action. Leurs qualités essentielles sont la joie, le goût de l’entreprise, la résolution, la hardiesse, la témérité. Pris dans leur ensemble, ce sont des optimistes.

Les apathiques, enfin, sont les hommes à tempérament flegmatique. La paresse, l'indifférence, l’insouciance, la mollesse sont leurs caractéristiques principales. Ils ne sont ni pessimistes, ni optimistes.

En abandonnant le terrain des faits pour celui de la construction théorique, Ribot admet un quatrième type de caractère, celui des « tempérés ».

Pour opérer des subdivisions, Ribot est obligé de faire intervenir l’intelligence, mais à titre de seconde couche du caractère, Ainsi, il distingue, parmi les sensitifs, des

de opte

humbles, des contemplatifs et des émotionnels. Les humbles ont une sensibilité aiguisée, une intelligence moyenne et

aucune énergie ; Les contemplatifs ont une forte dose d’intel-

ligence ; les émotionnels joignent à la sensibilité aiguisée des humbles et à la finesse intellectuelle des contemplatifs la vivacité de l’énergie.

Ribot fait une grande place à la physiologie et le Dr Kerschensteiner estime avec raison que ses trois groupes fondamentaux (sensitifs, actifs, apathiques) sont des formes du caractère biologique, plutôt que du caractère intelligible.

Sigwart, dans sa brochure Les différentes Individualités (1), divise lui aussi les hommes en sensitifs et actifs: mais 1l fait intervenir comme fondamentale la faculté de représentation. « L’activité représentative, dit-il, est la forme générale dans laquelle notre propre vie et nos rapports avec le monde extérieur nous deviennent conscients. Elle prétend à une importance fondamentale (elle n’est donc pas une seconde couche ). » (2)

Suivant la théorie de Sigwart, les hommes se groupent encore en deux classes : les constants et les inconstants. On peut comparer ces derniers aux instables dont parle Ribot. Ce qui distingue surtout Sigwart et Ribot, c’est que le premier admet la mobilité du caractère, tandis que le second n’accepte l’authenticité d’un type que s’il apparaît dès l’enfance et dure toute la vie.

(1) Ch. SrcwarT. Die Uniterschiede der Individualuæten (Kleine Schriften, zweite Reihe). Mohr, Tübingen, 1881.

(2) Srewarr, cité par G. KERSCHENSTEINER, in Charakterbegriff und Charaktererziehung, page 31.

La phrase entre parenthèses est de G. KERSGHENSTEINER,

nes

Fouillée insiste encore plus que Sigwart sur le caractère fondamental de l'intelligence, selon sa théorie bien connue des idées-forces. Il divise les caractères selon que prédomine le sentiment, l'intelligence ou la volonté. Il considère donc trois classes d'individus : les senaitifs, les intellectuels, les volontaires.

Ce qui plaît au Dr Kerschensteiner dans la théorie de Fouillée, c’est le rôle attribué à l’intelligence. Mais il Iui reproche — à juste titre, croyons-nous — de confondre les particularités physiologiques et les particularités psychiques L'ensemble des forces que le Dr Kerschensteiner appelle caractère intelligible n’est pas élucidé.

C’est John Dewey qui, pour la première fois, l’a mis en lumière dans ses Principes moraux d'éducation (1). Suivant le philosophe américain, trois qualités constituent le caractère proprement dit : la force de volonté, la netteté de jugement et la finesse de la sensibilité (a delicate personal responsiveness, a prompt almost instinctive sensitiveness) (2). A ces trois qualités, le DT Kerschensteiner en ajoute une quatrième : la profondeur de sentiment et de pensée (Aufwühlbarkeit). Mais il s’abstient de faire une classification des caractères d’après ces éléments : ce serait une tâche sans valeur pratique, car la variété des caractères est infinie et en chaque individu se groupent des traits, plus ou moins accusés, empruntés à d’autres types. Il vaut mieux étudier de plus près ce qu’il appelle les « éléments fondamentaux » ou encore les quatre «racines du caractère intelligible ».

(1) J. Dewey. Moral Principles in Education. Chap. v, pages 49 à 52.

(2) Le Dr KerscnensTeINER traduit ces expressions anglaises par le mot Feinfühligkeit.

LETR ES

$ I. Force de volonté.

La volonté est en relation intime de dépendance avec deux sortes d'éléments :

19 Avec des éléments psychiques, comme la représentation d’une activité, la représentation du but à atteindre, la valeur du but représenté, le succès des solutions précédentes.

20 Des éléments physiques, par exemple la bonne santé, une nourriture suffisante, etc. Un corps normal, sain, bien nourri et reposé met à la disposition du sujet plus de force de volonté qu'un corps anormal, maladif, mal nourri, fatigué.

La volonté peut revêtir des formes passives, telles que la constance, la persévérance, et des formes actives, comme l'esprit d’entreprise et le courage. L’entêtement n’est qu’une ténacité négative dont font usage ceux qui veulent cacher leur faiblesse de volonté.

La qualité qui dénote le plus de volonté, c’est l’attention volontaire. Tous les pédagogues savent combien elle est difficile à éveiller chez les enfants. Elle est pourtant de la plus grande importance dans la lutte contre les impulsions égoistes.

S II. Metteté de Jugement.

Pour être un homme de caractère, il est indispensable de posséder la netteté du jugement, c’est-à-dire la capacité de penser avec logique. En effet, « l’homme sans netteté de jugement, dit le Df Kerschensteiner, ne peut pas agir avec esprit de suite, en dehors des cas accoutumés. Dans les circonstances inhabituelles; ou bien il demeure inactif, parce qu’il ne sait quelle décision prendre, ou bien il agit

au hasard. Cela le conduit souvent à contredire sa conduite passée. » (1) 3

La netteté de jugement n’est pas toujours facile à exercer. Elle rencontre parfois des obstacles qui l’obscurcissent singulièrement. Le Dr Kerschensteiner, d’accord avec tous les psychologues, distingue les obstacles extérieurs (comme les méthodes scolaires stéréotypées, la tradition, autorité, les préjugés ou les opinions de parti de notre entourage), et les obstacles intérieurs (par exemple les appétits, les passions, les sentiments exagérés, l’amour très vif pour des parents, des amis ou des maîtres, l’emploi de ternies vides de sens ou insuffisamment définis, qu’on nous a appris dans notre enfance et que nous répétons depuis lors, sans avoir jamais réfléchi à leur contenu).

A ces obstacles, il faut opposer le processus de la pensée logique, que le D' Kerschensteiner emprunte à John Dewey. D’après le phiiosophe américain, un acte de pensée logique se développe en cinq degrés :

19 La difficulté est saisie;

20 La difficulté est circonscrite par l’analyse de l’événement ou du phénomène qu’il s’agit de comprendre;

32 L’hypothèse d’une solution possible est aperçue;

49 Les conséquences qui découlent de l’acceptation de cette hypothèse se développent ;

9° Apparition des observations complémentaires qui conduisent à accepter ou à rejeter l'hypothèse.

Le DT Kerschensteiner estime que l’étape la plus importante est, en général, la deuxième : l’habileté à circonscrire obstacle, la découverte, dans le fait circonscrit, de la particularité qui permettra de le rattacher à un autre fait, c’est-à-dire de le réndre intelligible. Elle exige une grande sagacité. Pour gravir le troisième degré, notre savoir sera

(1) G. KERSCHENSTEINER. Charakterbegriff und Charaktererziehung, page 69.

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une aide précieuse. Si ce savoir n’a pas été éprouvé par 2 5 La q Lux LA

l'expérience, le quatrième degré peut seul nous sauver des fausses solutions.

S III. Finesse de la Sensibilité.

La troisième qualité importante du caractère est, avonsnous dit, la finesse de la sensibilité.

Déjà, les simples perceptions des sens varient beaucoup avec les individus. L’un perçoit des différences de ton, des nuances de couleur, des variétés de goût et de tact, qu restent totalement cachées à d’autres. On sait aujourd’hui

que la finesse de cette sorte de sensibilité est à un haut

degré susceptible de développement. Le dégustateur de vins, le marchand de céréales, et aussi le peintre et le musicien distinguent des nuances imperceptibles au vulgaire.

Le savant qui fait des recherches en histoire naturelle a une finesse de sensibilité du même ordre. Il examine les objets jusqu’à ce que sa perception, d’abord obscure, devienne entièrement distincte. C’est justement sur cette transformation des sensations. obtuses en aperceptions claires que reposent les progrès énormes réalisés par la biologie dans la connaissance des formes de vie inférieures : bactéries et protozoaires.

La finesse de la sensibilité apparaît sous une autre forme, quand elle sert à transformer la représentation intérieure en valeurs techniques. Lorsque le potier présente son argile au tour animé d’un rapide mouvement de rotation, il ne cherche pas seulement à égaliser l’épaisseur de Pobjet qu'il fabrique ; il veut encore lui donner une forme artistique et développe, par là même, la finesse de sa sensibilité.

Il se produit un développement analogue chez l'artiste qui s’efforce d'exprimer sur le violon ou le piano les sentiments éprouvés par le compositeur.

DST

Quand il s’agit du caractère, la finesse de la sensibilité est la facilité et la diversité des réactions de l’âme en face des mille circonstances de la vie. Cette finesse peut être consciente, comme celle du citadin, qui, à l’encontre du paysan, réagit avec vivacité, ou instinctive, comme celle de la femme.

La finesse de la sensibilité comme donnée du caractère intelligible a ses racines aussi bien dans certains instincts sympathiques natifs que dans la rapidité de la représentation et du jugement. Dans le premier cas, nous parlons de tact, dans le second de présence d’esprit. Dans les deux cas, on ne peut développer en soi cette finesse que par le contact précoce et fréquent avec les hommes et les choses.

Des circonstances brutales, un grand malheur, peuvent tuer la finesse de la sensibilité.

$ IV. Profondeur.

Pour faire comprendre ce qu’il entend par profondeur, le Dr Kerschensteiner montre la différence qui existe entre le musicien virtuose, qui n’a qu’une habileté mécanique, et l'artiste, qui retrouve en jouant les intentions du compositeur. Il établit également la distinction entre les acteurs qui s’identifient au personnage de leur rôle et ceux dont les gestes et les intonations ne correspondent pas à leur sentiment réel.

L’ « Aufwühlbarkeit » est donc la force, l'amplitude et la durée du mouvement dont l’âme est saisie par les sensations et les représentations; en d’autres termes, elle désigne Pintensité, la profondeur et la continuité des sentiments qui accompagnent les perceptions, les représentations et les idées qui passent dans le torrent de la conscience, surtout celles qui se rapportent à l’homme et à sa destinée, au divin, au vrai et au beau.

On voit la différence qui existe entre la Feinfühligkeit et l’Aufwühlharkeit : la première désigne la facilité et la diversité de la réaction, tandis que la seconde se rapporte à sa profondeur et à sa durée. Il est des natures dont les réactions sont rapides, mais peu durables. Le Dr Kerschensteiner en cite un exemple topique : « La princesse russe qui, dit-il, verse des larmes, au théâtre, sur la destinée du héros, tandis que son cocher, qui doit l’attendre dehors, gèle sur son siège, est un bel exemple de réaction facile, mais sans profondeur et sans durée (1). »

L’Aufwühlbarkeit n’est pas particulière à un tempérament. Même l’homme flegmatique peut être animé de sentiments altruistes durables; il en est de même du mélancolique, du sanguin ou même du colérique. Mais, naturellement, toutes les âmes ne sont pas mises en mouvement par tous les événements ou toutes les idées : « Il n’y a que peu de clefs qui ouvrent les portes de la majorité des âmes (2). »

En résumé, « l'énergie de la volonté représente la force native ; la netteté du jugement donne à cette force sa direction; la finesse de la sensibilité lui donne la diversité de son action et l’Aufwühlbarkeit \ui en donne la continuité. » (3)

(4) G. KersSCHENSTEINER. Charakterbegriff und Charaktererziehung, page 101.

(2) G. KERSCHENSTEINER. Jbid., page 103.

(3) G. KERSCHENSTEINER. Jbid., page 106.

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