‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 12 sur 92 · LA BATAILLE DÈS LIVRES · texte numérisé non relu

LA BATAILLE DÈS LIVRES

La querelle commença d'abord {comme me l'a affirmé un vieil habitant du voisinage) à propos d'un terrain situé sur la colline Parnassienne. Une parcelle de ce terrain, la plus élevée et la plus importante, fut, paraît-il, attribuée à des tenants appelés Anciens, tandis que l'on concédait l'autre aux Modernes. Ces derniers, mécontents du partage, envoyèrent des ambassadeurs aux Anciens, se plaignant que l'élévation de leur terrain nuisait à la vue k laquelle les Modernes avaient droit, principalement du côté de l'Est, et leur conseillant, s'ils voulaient éviter une guerre, ou de déménager et d'occuper la parcelle la plus basse, ou d'autoriser les Modernes à venir avec des pelles et des pioches niveler leurs parcelles. Les Anciens manifestèrent l'étonnement que leur causait un pareil message venant d'une colonie dont ils avaient consenti à supporter le voisinage. Ils étaient nés à l'endroit par eux occupé, conséquem-

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ment, parler de déménagement, de rétrocession, c'était réclamer des choses impossibles. Si la hauteur qu'habitaient les Anciens diminuait la vue des Modernes, ils n'y pouvaient rien, l'inconvénient semblant, d'ailleurs, largement compensé par l'ombre qui en résultait. Vouloir niveler serait i'olie, puisque la partie de la colline appartenant aux Anciens, se composait d'un roc que ni pelles ni pioches ne sauraient entamer. Indignés, les Modernes répétèrent qu'il fallait choisir entre les deux alternatives proposées; il en résulta une guerre obstinée, prolongée d'un côté par la résolution, le courage de certains chefs alliés, de l'autre, par le nombre des combattants capables de compenser chaque défaite par de nouvelles recrues. Durant cette guerre, des ruisseaux d'encre débordèrent et la haine alla croissant. Maintenant, il faut bien se rendre compte que l'encre est la lance dont se servent les lettrés pour se battre. Ils en imbibent une sorte d'engin qu'on appelle une plume, laquelle plume ils dardent alors sur l'ennemi. On dirait des combats de hérissons. L'ingénieur qui inventa l'encre, la composa de deux ingrédients : la noix de Galle et la couperose, dont l'aigreur et le venin entretiennent en quelque sorte la rage des combattants. Longue fut la bataille. Du temps des Grecs, quand les généraux ne s'entendaient pas sur la victoire, les deux partis élevaient des trophées sur lesquels ils inscrivaient leurs hauts faits. Aujourd'hui, on remplace les trophées par des récits que l'on appelle des remarques, des réflexions, des objections, des réfutations. Quand ces remarques, ces réflexions, etc., sont exposées publiquement, on les envoie dans des magasins connus sous le nom de librairies où on leur assigne une place. Ces remarques, ces réflexions, etc., deviennent alors des livres de controverse où est conservé l'esprit de

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chaque combattant, tant que ce combattant est en vie. Après sa mort, son esprit transmigre. C'est du moins l'opinion commune. Je suppose qu'il en est des librairies comme des cimetières. D'après certains philosophes, un esprit, le Brutum hominis, plane sur le monument funèbre jusqu'à ce que le corps qu'il renferme devienne poussière, après quoi l'esprit s'évapore; suivant moi, un esprit agité voltige sur chaque volume jusqu'à ce qu'il devienne la proie des vers, ce qui arrive pour les uns au bout de quelques jours et plus tard pour les autres. Les livres de controverse principalement hantés par des esprits désordonnés sont généralement mis à part. Redoutant leur violence, nos ancêtres ont même jugé prudent de les obliger à demeurer tranquilles en les attachant avec de fortes chaînes de fer. Grâce à cet expédient, la paix régnait dans les librairies, quand ces dernières années donnèrent naissance à un nouveau genre de livres de polémique d'où résulta la guerre à laquelle nous faisons plus haut allusion. A l'apparition de ces livres, je me souviens d'avoir prévenu nombre de personnes intéressées qu'ils seraient la cause de troubles si l'on manquait de précautions, et je conseillai d'accoupler les champions des deux camps afin qu'ils s'annihilassent comme on détruit la propriété de deux poisons en les mélangeant. Je n'étais ni un mauvais prophète, ni un faux conseiller, puisque la négligence de cette recommandation devait être la cause du nouveau combat qui éclata vendredi dernier à la bibliothèque royale entre les livres anciens et les livres modernes. Ce combat est l'actualité du jour. La ville se montre friande d'informations. Je possède toutes les qualités d'un historien, on connaît mon impartialité; j'ai donc, cédant aux instances de mes amis, décidé d'en écrire le récit.

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