‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 13 sur 92 · LA BATAILLE DES LIVRES · texte numérisé non relu

LA BATAILLE DES LIVRES

11 faut dire que le Conservateur de la librairie royale, personnage d'une grande valeur, renommé pour sa bonté, s'était improvisé champion des Modernes, au point de jurer par le Parnasse de terrasser deux chefs anciens. Mallieureusement pour lui, son poids Tempéchait d'atteindre les rayons supérieurs. Cette sorte de lourdeur est volontiers habituelle aux Modernes. Par contre, ayant la cervelle légère, ils s'imaginent posséder une agilité si extraordinaire que rien ne leur semble trop haut. La tentative du Conservateur royal ayant avorté, notre champion, désappointé, sentit s'augmenter sa rancune contre les Anciens, et pour la traduire, résolut de favoriser les livres modernes en leur octroyant les meilleures places. A cette époque, il est bon qu'on le sache, régnait une étrange confusion parmi les livres de la librairie royale. Descartes gisait près d'Aristote, Platon sommeillait entre Hobbs et les Sept Sages, Virgile à côté de Dryden, etc.

La discorde fermente. On échange des menaces. Le sang bouillonne. Un Ancien égaré sur un rayon consacré aux Modernes offre de discuter le cas et de prouver manifestement que le privilège de ses collègues est dû à leur indiscutable sagesse, à leur antiquité, et surtout aux services qu'ils ont rendus. Les Modernes protestent, s'étonnant qu'on ose se prévaloir d'une antiquité à laquelle ils prétendent également. Quant aux services rendus par les Anciens, ils les nient : « Sans doute, ajoutent-ils, plusieurs d'entre nous ont été assez naïfs pours vous emprunter de la subsistance; mais le plus grand nombre (principalement parmi les Français et les Anglais) s'en est prudemment gardé. Nos chevaux ont été élevés par nous, nos armes forgées par nous, nos vêtements coupés et cousus par nous. » Platon s'esclaffe de rire,

sachant combien leurs haridelles sont fourbues, leurs armes peu solides, leurs armures rouillées, leurs vêtements en loques.

Les choses en étaient là quand se produisit un incident. Dans le coin d'une fenêtre haute et large, habitait une araignée connue par sa façon de détruire les mouches dont les dépouilles gisaient devant la porte de son palais comme des os humains devant la grotte d'un géant. Des barrières et des palissades construites sur le plan des fortifications modernes défendaient son château. Après avoir traversé plusieurs cours, on pénétrait au centre où l'on pouvait considérer Mme la Constable elle-même dans son logis percé de fenêtres donnant sur chaque avenue, prête à s'élancer pour saisir sa proie, ou se défendre contre toute invasion. Elle habitait depuis longtemps cette paisible demeure, vivant dans l'abondance, à l'abri des hirondelles, menaces d'en haut, et des balais, menaces d'en bas, lorsque la Fortune attira une abeille sauvage. Avisant une cassure dans la vitre, l'abeille pénétre et vole sur les murs extérieurs de la citadelle. Jugeant le combat inégal, l'araignée se met en sûreté. Trois fois l'abeille veut forcer le passage, trois fois la toile est ébranlée. Sentant la terrible secousse, l'araignée suppose que c'est la fin du monde, ou que Belzébuth accompagné de ses légions vient venger la mort d'un grand nombre de ses sujets par elle dépouillés et dévorés. Enfin, elle prend la vaillante résolution d'affronter le destin. Tandis que l'abeille, fatiguée de ses efforts, se tient prudemment à distance, défroisse ses ailes, les dégage de fils embarrassants, l'araignée s'aventure au dehors, considère les dégâts subis par sa forteresse, tempête et jure. Elle va éclater. A ce moment, elle aperçoit l'abeille, et comprenant la cause du désastre : « La peste soit de vous, s'écrie-

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t-elle, enfant de prostituée! Est-ce la vengeance qui vous guide? Ne pouvez-vous pas regarder devant vous? Goddaml Croyez-vous que je n*aie rien de mieux à faire (par le diable!) qu'à réparer vos méchefs? ». « Voilà de bonnes paroles, mon amie, répond l'abeille, (qui, bien nettoyée, se sentait en veine de forfanteries,) je vous promets de ne plus approcher de votre chenil. Depuis ma naissance, je ne me souviens pas d'être tombée dans une pareille saumure ». « Morbleu ! répond à son tour l'araignée, si je ne craignais de rompre avec les usages de ma famille qui défendent de sortir pour attaquer un ennemi, je vous apprendrais de meilleures manières ». « Je vous en prie, soyez patiente, réplique l'abeille. Vous allez gaspiller votre substaiicel ». « Coquine ! Coquine ! crie l'araignée. Vous devriez avoir plus de respect pour une personne, qui, de l'avis de tous, vaut mieux que vous ». « Sur ma foi, poursuit l'abeille, la comparaison est plaisante, et vous allez me faire le plaisir de m'en fournir les raisons ». « Etesvous autre chose qu'une drôlesse? une vagabonde, sans intérieur, sans huis, sans héritage, ne possédant rien qu'une paire d'ailes et une musette? Votre façon de vivre est le pillage organisé, vous volez les champs et les jardins et, par amour du vol, attaqueriez une ortie aussi bien qu'une violette. Moi, je suis un animal domestique, qui possède en soi ses moyens d'existence. Ce grand château (ce qui prouve mes connaissances mathématiques) a été bâti par moi avec des matériaux provenant de ma propre personne ». « Vous voulez bien constater, continue l'abeille, que je vis sans autres aides que mes ailes et mon bourdon? J'en suis ravie. Cela prouve que ce sont des dons du ciel. La Providence me les aurait-elle octroyés, si elle ne les destinait aux plus nobles fins? Je visite il est vrai, les fleurs, les

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fruits des champs et des jardins, mais ce que je leur dérobe m'enrichit sans nuire à leur beauté, à leur parfum, à leur saveur. Quant à votre connaissance architecturale, à vos mathématiques, je n'ai pas à m'en occuper. Cette construction, autant que j'en peux juger, a exigé du travail, de la méthode, mais d'après la malheureuse expérience que vous venez d'en faire, vos matériaux ne sont pas solides Vous vous enorgueillissez de vous passer de secours étrangers, de tout tirer de vous-même, j'en conclus, si l'on peut juger la liqueur d'après le vase qui la contient, que vous renfermez en vous une provision de fange et de poisons. Et puis, sans vouloir diminuer votre mérite, j'ai comme une assurance qu'il vous arrive parfois de recourir aux autres. Les saletés qui vous entourent proviennent des balayages, et ce sont les insectes par vous dévorés qui vous fournissent les poisons grâce auxquels vous en détruisez d'autres. Pour abréger, la discussion se réduit à savoir quel est le meilleur de celui qui, cédant à son orgueil, s'abandonne à une contemplation fainéante sur une étendue de quatre pouces, prend une nourriture qui deviendra de l'ordure et du venin, ou de celui qui errant un peu partout, cherchant sans cesse, possédant mieux la connaissance, le jugement, la distinction des choses, rapporte chez lui du miel et de la cire. »

La discussion ayant été bruyante, les deux camps des Livres l'écoutèrent silencieusement. L'issue n'en fut pas longue, car l'abeille prit son vol vers un buisson de roses, laissant l'araignée dans la situation d'un orateur qui, ravalant ses mots, est menacé d'une indigestion.

Tout cela n'est-il pas charmant? Et avec quelle

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linesse Esope commentera les répliques de l'Abeille et 4ie l'Araignée; « Les disputants, dit-il, ont admirablement résumé la discussion des Anciens et des Modernes. 11 n'y a qu'à appliquer leurs raisonnements à la présente querelle. Fût-il jamais attitude plus moderne que celle de l'araignée ? Tournures de phrases et paradoxes plus modernes que les siens? Elle a plaidé pour les Modernes en s'enorgueillissant de sa naissance, de son génie, en se vantant de filer, d'engluer, sans le secours de personne. Elle a étalé ses mérites d'architecte et ses connaissances mathématiques. Cependant l'Abeille s'improvisant notre avocat, à nous, les Anciens, a répondu que s'il fallait juger du génie ou de l'invention des Modernes par leurs productions, vous auriez grand tort de montrer tant d'orgueil. Etablissez vos plans avec toute la méthode, toute l'adresse que vous voudrez, si vous n'avez pour matériaux que l'ordure extraite de vos entrailles (les entrailles- sont les intestins des cervelles modernes), vous ne filerez qu'une toile d'araignée devant sa durée à la négligence d'un valet, ou à l'obscurité dans laquelle elle a été tendue. Nous, les Anciens, comme l'Abeille, nous nous contentons de nos ailes et de nos bourdonnements, c'est-à-dire de notre essor et de notre langage. Le reste, nous ne l'avons obtenu qu'à l'aide d'un travail opiniâtre, de longues recherches parmi les problèmes de la nature. Notre seul but est de remplir nos ruches

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de miel et de cire qui fournissent à l'humanité les deux plus nobles choses : la Douceur et la Lumière! »

Nous passons sur la bataille à laquelle nous fait assister Swift : on y voit Homère, Virgile, Cowley, Dryden, Paracelse. Boileau, Hobbes, Gassendi, Perrault, Harvey, Camden. Fontenelle. l'Estrange^etc. etc.. De temps à autre, l'auteur évoque des déesses parmi lesquelles la Critique. Elle habite le sommet d'une montagne neigeuse de la Nouvelle-Zemble, où elle a creusé une tanière dont le sol est parsemé de nombreux volumes à moitié dévorés. A sa droite, se tient l'Ignorance, son père et son époux; à sa gauche, l'Orgueil, sa mère. Plus loin, l'Opinion, sa sœur, au pied léger ; les yeux bandés, elle tourne, tourne, jusqu'au vertige. Plus loin encore, jouent ses enfants : le Bruit, l'Impertinence et le Pédantisme. (( Grâce à toi, lui dira tout à l'heure Momus, les enfants, devenus plus sages que leurs parents, se font politiciens, philosophes ou sophistes. Grâce à toi, le dernier des habitués des maisons de café est à même de châtier un auteur sans se rendre compte de ce qu'il a voulu dire et sans avoir la moindre idée de l'art d'écrire. Des adolescents dépensent leur jugement comme leurs biens avant d'être propriétaires. » C'est ainsi jusqu'à la fin, ou plutôt jusqu'à la fin de ce qui a été conservé du texte de Swift, malheureusement incomplet. L( lecteur se rendra maintenant compte de l'effet?

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