JOSEPH ADDISON
pensée de battre encore plus allègrement des ailes et aux lettres d'être cultivées avec plus de soin.
Il ne faudrait pas croire cependant que les écrivains fussent arrivés à leur apogée. Si, en France, le pouvoir est souverain et l'opinion presque libre, en Angleterre, le pouvoir est contesté, mais l'opinion garde quelque chose de hiérarchique qui semble asservir encore les esprits. Louis XIV disait à Boileau : « Souvenez-vous que j'aurai toujours une demi-heure à vous donner. » Le poète Thomson, se rendant à Londres pour offrir à Sir Spencer Campton son volume des Saisons, sera reçu comme un valet. En France, les écrivains ont un rang ; en Angleterre, la littérature est presque méprisée. En France, Montesquieu lèvera la tête; en Angleterre, Young mendiera les suffrages des puissants. Gela pour indiquer les efforts que devront dans la suite déployer les Congrève, les Prior, les Parnell, les Bolingbroke, les Steele et les Addison pour réagir contre le mauvais goût imposé par l'aristocratie.
Addison se proposa, dès le début, de préserver la société anglaise de l'influence des Puritains, si dangereuse pour les lettres ; de la dégoûter à jamais de l'afféterie des Cavaliers, de concilier la vertu des uns avec l'élégance des autres, de convertir, pour nous servir de l'expression d'un critique, ceux-ci à la morale en la rendant sociable et d'agréable compagnie, ceux-là aux bonnes manières en leur prouvant qu'elles ne sont pas incompatibles
avec les bonnes mœurs. Addison, déjà connu par des vers élégants, un récit de voyage en Italie (A Letter from llcthj) dédié à Lord Halifax, songea à fonder un périodique. L'émancipation de la presse depuis 1688 l'y conviait. A la Gazette de Londres^ journal officiel de la Cour, avaient succédé les Renseignements politiques étrangers, \q Courrier anglais, le Postillon, le Petit Postillon, le Courrier de Harlem, les Nouvelles Domestiques, le Pégase, \e Vieux Maître de Poste, les Nouvelles de Lloyd, la Gazette Athénienne devenue le Mercure xUhénien, le Mercure Lacédémonien, le Mercure des Dames, V Apollon britannique, la Revue de Daniel de Foë, l'auteur de Robinson Crusoé, etc., etc., enlin le Babillard de Richard Steele, ancien élève de l'Université d'Oxford, soldat et auteur dramatique. Pour la rédaction du Babillard, Steele s'adjoignit Addison, et \e Babillard devint ce que M. de Rémusat a appelé justement « un journal de mœurs », présentant, dans une série de charmants tableaux de genre, une image fidèle, mais bienveillante, de la société, et n'oubliant jamais, sous une forme attrayante et aimable, d'insinuer doucement quelque délicate et utile leçon. La collaboration de Steele et d'Addison produisant des résultats inespérés, ils résolurent de fonder un journal plus complet encore et firent paraître, en 1710, le Spectateur, d'où les nouvelles, la politique, l'esprit de parti seraient impitoyablement bannis, où seule la littérature jouirait de ses grandes entrées.
Le Spectateur 39
L influence du Spectateur fut considérable au point de vue de la réhabilitation de Shakespeare. 11 faut le supposer rédigé par un club, dont font partie le Spectateur, « personnage calme et méditatif, essentiellement observateur » ; sir Roger de Coverly, gentilhomme provincial; un homme de loi, membre de VInner Club; sir Andrew Freeport, négociant convaincu; le capitaine Scutry, retraité; un ecclésiastique, enfin, Sir Will Iloneycomb, fort au courant de la mode et de la vie galante. On ne peut s'imaginer ce que Addison, Steele et quelques autres y dépensèrent d'esprit, et du meilleur. A certains moments on croit lire Dickens. Qu'il s'agisse d'une peinture de caractère, d'un morceau d'histoire, d'une satire contre la société, d'une discussion religieuse, le ton ne cesse d'être aimable, persuasif; on goûte une distraction et l'on subit un charme. Mais ce qui nous intéresse le plus dans le Spectateur^ c'est la verve avec laquelle il combattra le mauvais goût sévissant à la Cour de Charles II, les efforts qu'il dépensera pour que l'opinion revienne à la saine littérature anglaise, efforts dont profitera Shakespeare, au point qu'Addison et Steele peuvent être considérés comme de véritables rédempteurs.
Après nous avoir montré le ridicule du genre Opéra, qu'il ne faut pas confondre avec le nôtre (n° 5), Addison critique la mascarade dont la mode semblait ne pas devoir finir (n® 8); puis le plaisir que le public prend à des exhibitions indi-
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gnes du dernier mechanic de la Cité (n° 13); puis il proteste contre un théâtre où tout est sacrifié à la mise en scène, aux dépens de la littérature.
Aristote a observé que les écrivains tragiques cherchent à éveiller chez les spectateurs la terreur et la pitié, moins par la façon d'exprimer les sentiments que par l'emploi des costumes et de la mise en scène. Le théâtre anglais commetla même sottise. Quand un auteur veut nous terrifier, il tonne en scène; s'il désire nous attrister, il fait la nuit. Mais le plus offensant, c'est le moyen dont usent les auteurs pour nous donner une magnifique idée de leurs personnages. Il consiste à leur mettre sur la tête des plumes si hautes qu'il y a autant de distance entre le menton et le sommet de ces plumes, qu'entre ce menton et les pieds. On dirait que pour nous un grand homme ne diffère pas d'un homme grand. Et je ne compte pas l'embarras où se trouve un comédien obligé de se tenirraide et immobile pendant qu'il parle. Quelle que soit l'anxiété que lui causent sa maîtresse, sa patrie, ses amis, on s'aperçoit qu'au fond son unique préoccupation est l'équilibre de ses plumes. En ce qui me concerne, lorsque je considère un homme qui se lamente avec un tel amoncellement de plumes, je suis plus disposé à le prendre pour un fat que pour un héros. De même que ces ornements superflus constituent le grand homme, de même lagrandeurd'une princesse dépend de la longueur de sa robe balayant la scène chaque fois qu'elle fait un mouvement, et nécessitant l'emploi d'un page qui se tient derrière elle pour en arranger les moindres plis. Je ne sais pas comment mes contemporains se laissent émouvoir par un pareil spectacle ; quant à moi, je ne m'occupe que du page et de la toilette de la princesse. J'estime qu'un véritable