STEELE
poète donnera aux spectateurs une idée plus complète d'une armée ou d'une bataille s'il la décrit au lieu de mettre en scène des escadrons et des bataillons confusément mêlés. Les ornements extérieurs, tout l'équipage d'un roi ou d'un héros ne prêteront jamais à Brutus la moitié de la majesté dont le remplissent les vers de Shakespeare.
Parmi les différents artifices employés par le poète pour terrifier un auditoire, rien ne réussit mieux parmi les Anglais que l'apparition d'un spectre, surtout s'il " apparaît dans une chemisesanglante. Souvent un spectre a sauvé une pièce. Il lui a suffi de traverser la scène, ou même de sortir d'une trappe pour rentrer aussitôt sous terre sans prononcer une parole. Il n'en est pas de même des spectres des Shakespeare. Celui d'Hamlet représente le chef-d'œuvre du genre, entouré qu'il est de toutes les circonstances capables d'exciter l'attention et de provoquer l'horreur. L'esprit du spectateur est préparé à sa venue. Son mutisme, à la première entrée, frappe fortement l'imagination. Chaque fois qu'il paraît, l'horreur s'accentue.
En vain les défenseurs de l'art nouveau rompront des lances, le Spectateur tiendra bon. Durant sa publication, c'est-à-dire de mars 1710 à décembre 1714, il ne désarmera pas et, du combat, Shakespeare sortira toujours vainqueur. Si Addison quitte la plume, Steele la reprend : « J'ai reçu plusieurs lettres (n° 208), où des gens d'esprit déplorent la dépravation de notre théâtre. Parmi ces lettres en est une d'une dame observant que la mentalité de
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son sexe est pervertie au point de n'apprécier que les impertinences. Il est extraordinaire, en effet, que l'on fasse si peu de cas des meilleures tragédies de Shakespeare. Non seulement la sensualité s'est emparée de nos âmes, mais la pitié semble demeurer une étrangère pour nos auditeurs. La nuit dernière (28 octobre 1711), on représentait Macbeth, Quand lady Macbeth, consciente de son meurtre, feint l'étonnement en apprenant la mort du roi, au lieu d'exprimer son indignation l'auditoire s'est mis à rire. » Se livrant à des considérations sur l'immortalité de l'âme, car tous les sujets sont indifféremment traités dans le Spectateur, Steele démontre que si les belles actions sont la conséquence des nobles pensées, les nobles pensées sont en retour la conséquence des nobles actions. «Mais, ajoute-til, le misérable qui s'est dégradé ne prétend plus à l'immortalité de son âme. » Et il cite la scène &' Henri VI où « l'admirable Shakespeare » montre avec tagit d'autorité l'état d'âme d'un criminel qui va mourir. Conseille-t-il ses lecteurs sur la façon d'élever les enfants ? (n° 230), il leur recommandai l'étude de Térence, de Sophocle et de Shakespeare, Parle-t-il du respect que l'on doit aux femmes? il montre avec quelle réserve Antoine raconte soi entrevue avec Cléopâtre. Les n°^ 411-421, traitanl des plaisirs de l'imagination et rédigés par Addisonj sont une suite de louanges adressée à Shakespeare) La critique proteste; il l'attaquera de face.