‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 17 sur 92 · LE RÉVEIL SHAKESPEARIEN · texte numérisé non relu

LE RÉVEIL SHAKESPEARIEN

Je tiens en grande estime les critifjues sincères comme Aristote et Lon^iiius chez les Grecs, Horace et Quintilien chez les Uomains, Boileau et Dacier cliez les Français. Malheureusement, nombre de ceux qui, parmi nous, passent pour des critiques de profession, poussent la stupidité au point d'être incapables d'aligner dix lignes avec élégance et méthode, et l'ignorance jusqu'à ne pouvoir juger nos vieux auteurs que de seconde main. Les mots d'unité d'action, de sentiment, de diction, prononcés avec autorité, leur donnent un certain relief aux yeux des lecteurs, qui les supposent profonds parce qu'ils demeurent inintelligibles. Les anciens critiques prodiguaient la louange à leurs contemporains, leur découvraient des beautés cachées pour le vulgaire, inventaient des excuses pour pallier une erreur commise ; ceux de nos jours regardent comme un devoir de déprécier toute production nouvelle si elle a gagné les suffrages du public et d'y découvrir des fautes, fussent-elles imaginaires. Shakespeare, ajoute-t-il en terminant, est une pierre d'achoppement {Stumbling-block) pour la tribu entière de ces critiques rigides. Qui ne préfère ses pièces, où les plus simples règles du théâtre sont négligées, à toutes les productions de nos critiques modernes, observateurs de ces mêmes règles? Shakespeare naquit, tenant en main toutes les semailles de lapoésie. On peut le comparer à la pierre enchâssée dans la bague de Pyrrhus, sur laquelle, selon Pline, la nature avait gravé la figure d'Apollon et des neuf muses.

L'œuvre d'Addison et de Steele, plus que toute autre, ayant eu pour résultat de remettre sur leurs piédestaux, bien en vue du peuple, les génies du temps d'Elisabeth, et principalement Shakespeare, la curiosité va se réveiller et l'admiration renaître.

Une seconde impression de l'édition in-folio de 1623^ avait paru en 1632 ; une troisième en 1663-4, une quatrième en 1685, une cinquième en 1709; on va sentir le besoin d'en publier une sixième, dont Pope sera l'éditeur.

Pope a laissé un Essai sur la Critique [Essay on Criticism). Il y recommande de lire une œuvre dans l'esprit où son auteur l'a conçue, d'en considérer l'ensemble, de ne point chercher à relever des fautes légères, de ne point sacrifier à un plaisir méchant et sot [for that malignant dull delight) la joie d'être charmé par le talent. Suivant Pope, dans l'art comme dans la nature, nos cœurs sont touchés moins par la perfection des détails, que par le puissant effet d'un tout harmonieux. Quand nous considérons une basilique bâtie dans de nobles proportions, toutes les parties se présentent à la fois à nos regards émerveillés ; ni longueur, ni largeur, ni hauteur ne paraissent monstrueuses; l'ensemble est hardi et régulier [the whole at once is bold and regular). L'esprit véritable, c'est la nature rehaussée par la grâce ; aussi blâme-t-il les critiques frivoles, incapables de discernement, dont le seul mérite est de se montrer assidus à la table des gens de qualité et d'y quêter des pauvretés à l'usage de « Monseigneur. » (N'oublions pas que, plus tard. Pope passera des après-midi entières à soigner ses perruques à nœud avant de dîner chez

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