GARRICK
lait alors. Son auditoire se recrutait dans le bas peuple, c'est au bas peuple qu'il devait emprunter les images de la vie. Voilà pourquoi non seulem(Mit les scènes de notre auteur, mais celles de toutes les vieilles comédies, se passent parmi les marchands et les manœuvres, pourquoi les pièces historiques elles-mêmes s'attardent à représenter (les histoires du commun ou de vulgaires traditions ». Reconnaissez-vous le petit homme contrefait et malingre, fils d'un marchand de toiles de la Cité, t4)ut fier de fréquenter des hommes d'État comme lïarley, Bolingbroke, Halifax, Somers et Grags? le poète qui, désireux de ménager tous les partis, écrira la Forêt de Windsor en l'honneur des Tories, le prologue du Caton d'Addison, en celui des Wighs? Nous ne pouvons reproduire la Préface en son entier; c'est dommage. Tonson dut estimer la recommandation un peu faible. Il espéra trouver une compensation dans la clientèle de son collaborateur; elle ne lui fit pas défaut. Pope en tira une mince gloire. Shakespeare, qui n'avait rien à craindre, en eut le vrai profit, puisqu'à l'édition de Pope devaient succéder celles de Théobald (1733), de Hanmer (1744), de Warburton (1747) et de Johnson (1765).
A ce moment, parut Garrick.
A propos de d'Avenant et de ses collaborateurs, nous dirions volontiers ses complices, nous avons montré quel triste emploi on avait fait de l'œuvre
48 HISTOIRE DE l' OEUVRE SHAKESPEARIENNE
de Shakespeare. Garrick, malgré son admiration pour notre poète, ne se montra pas beaucoup plus respectueux de son texte. En 1755, il retouchera le Songe (Tune Nuit d'Eté; en 1756, la Tempête; en 1758, le Conte d'Hiver qu'il jouera sous le titre de Florizel et Perdita; et ainsi de presque tous les chefs-d'œuvre du maître. Le plus grave es^ qu'en excusant ses devanciers, il encouragea ses successeurs qui vont former légion. Un Mr. Victor s'attaquera aux Gentilshommes de Vérone (Drury- Lane, 1763); Un Mr. Z. C. fera de Comme il vous plaira, la Recette Moderne ou une façon de soigner Vamour (1789) ; un Mr. Pilon réduira Tout est bien qui finit bien en trois actes (1785) ; Un Mr. Hull modifiera la Comédie des Erreurs (Covent-Garden, 1779); Lee, la tragédie de i!/ac6ei/i (Duke's Théâtre); James Goodhall le Roi Richard II; Thomas Sheridan Coriolan (Covent-Garden, 1755); Edward Capell Antoine et Cléopâtre (1758); Charles Marsch Cymbeline (1755), etc., etc. Mais, du moins, Garrick donnait-il, par la perfection de son jeu, une idée du génie de celui qu'il habillait un peu trop à sa façon, l'apprenait-il aux gentilshommes ignorants et au public du parterre auquel il découvrait des horizons nouveaux. M. Mézières, sur lequel nous reviendrons plus tard, s'est exprimé à ce propos en des termes méritant d'être reproduits :
<( Garrick, dit-il dans ses Considérations gênéraies sur le Théâtre de Shakespeare, ne le tira pas