CHAPITRE Ilf
Influence des philosophes anglais. — Saint-Évremond. — Sa lettre à la duchesse de Mazarin. — Voltaire. — Les Lettres anglaises. — Le bon goût. — Le danger des boudoirs. — 0/Ae//o raconté par Voltaire. — Hamlet. — La chanson des fossoyeurs. — L'adaptation de Jules César. — Opinion de Condorcet. — La Morf. de César au collège d'Harcourt. — L'abbé Desfontaines. — Préface de la Mort de César. — Brusque changement dans l'opinion de Voltaire. — Gilles Shakespeare. — ■ Trois exemples de la mauvaise foi littéraire de Voltaire. — Mérope et le tragique italien Maffei. — Le faux duc de la Lindelle, — Warburton et le pamphlet de Vadé. — Racine et la gloire de Voltaire. — Le faux milord Cornsbury. — Athalie et les Guèbres. — Les emprunts de Voltaire. — La Place, traducteur de Shakespeare. — La Venise sauvée, d'Otway. — - Son Théâtre anglais. — Nouvelle fureur de Voltaire. — Le Journal encyclopédique de l'abbé Prévost. — Un Appel à toutes les nations. — La traduction de Jules César. — Correspondance de Voltaire et de d'Alerabert. — Opinion de Sainte-Beuve. — Le président Hénault. — Une lettre de Mme du Deffand.
Nous avons esquissé, en quelques lignes seulement, de crainte de nous écarter de notre sujet,
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les progrès du libre-examen sur le territoire anglais, à l'époque de Charles II et de la reine Anne. Chez nous où, selon l'expression de La Bruyère, un homme né chrétien et français, était embarrassé pour écrire; où les grands sujets lui étaient défendus; où, s'il les entamait quelquefois, il lui fallait « se détourner bientôt sur de petites choses », l'influence philosophique anglaise s'était déjà fait sentir, et l'on commençait à s'apercevoir que l'Angleterre possédait une vieille littérature méritant qu'on s'y arrêtât. Mais quelles notions avait-on de cette vieille littérature ? Un fait nous le fera connaître.
Obligé de quitter la France après l'affaire Fouquet, Saint-Évremond passa en Hollande, puis, se souvenant des amis qu'il comptait en Angleterre, s'établit à Londres qu'il connaissait déjà. Quand Charles II monta sur le trône de ses ancêtres, Louis XIV envoya le comte de Soissons pour l'en féliciter. Plusieurs personnes de qualité, ayant fait partie de l'entourage du roi Charles pendant son séjour en France, profitèrent de l'occasion pour servir d'escorte au comte de Soissons et Saint- Évremond fut du nombre. C'est ainsi qu'à son second voyage, il retrouva les ducs de Buckingham et d'Ormond, les comtes de Saint-Albans et d'Arlingston, M. d'Aubigny, milord Crofts, etc. Il recherchait le commerce des gens de lettres par inclination et aussi pour faciliter la publication de
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sa comédie Tke Rckearsal (La répétition), où il critiquait les pièces de Drydcn. « N'appréhendez pas, écrivait-il à la duchesse de Mazarin, de perdre vos charmes à Newmarket : montez à cheval dès cinq heures du matin ; galopez dans la foule à toutes les courses qui se feront; enrouez-vous à crier plus haut que milord Thomond aux combats de coqs; usez vos poumons à pousser des Done à droite et à gauche ; entendez tous les soirs ou la comédie de Henri VIII ou celle de la Reine Elisabeth; crevezvous d'huîtres à souper, et passez les nuits entières sans dormir; votre beauté qui est échappée à la Bassette de M. Morin se sauvera bien des fatigues de Newmarket. » Et il ajoutait, en note : « Henri VIIJ, comédie composée par le fameux Shakespeare, mort en 1616. »
Cette note prouve combien l'on connaissait peu Shakespeare en France (car la duchesse de Mazarin passait justement pour lettrée) à l'époque où Voltaire prononça son nom. Nous arrivons à une des périodes les plus intéressantes de notre étude. Cette fois, il faut y insister.
Insulté à la porte de l'hôtel de Sully, par les laquais d'un homme de cour. Voltaire réclame justice au parlement qui fait la sourde oreille et l'enferme à la Bastille. Il en sort pour se réfugier à Londres où Georges V gouvernait avec l'esprit parlementaire qu'on lui a connu, et où, la discussion étant libre, il trouvera, tout en se perfectionnant
dans la langue anglaise, le moyen d'exercer sa verve et aussi d'étendre le cercle de ses relations. Il fréquente Newton, Thompson qui chantait l'inventeur du système du monde. Clarke, Pope, Congrève, Young. Il est reçu dans les salons de l'aristocratie, s'initie comme Fontenelle et Montesquieu aux mœurs d'un peuple libre, s'en inspire comme d'Alembert, Diderot, Jean-Jacques, et, frappé de ce qu'il a vu, publie les Lettres anglaises. Scandale ! Il a osé soutenir les idées de Locke, vanter les quakers, discuter Pascal et parler d'un certain Shakespeare! Oh! sans enthousiasme! Relisez la Lettre XVIII».
Les Anglais avaient déjà un théâtre aussi bien que les Espagnols, quand les Français n'avaient encore que des tréteaux. Shakespeare, que les Anglais prennent pour un Sophocle, florissait à peu près dans le temps de Lope de Vega ; il créa le théâtre ; il avait un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime, sans la moindre étincelle de bon goût et sans la moindre connaissance des règles. Je vais vous dire une chose hasardée, mais vraie, c'est que le mérite de cet auteur a perdu le théâtre anglais : il y a de si belles scènes, des morceaux si grands et si terribles, répandus dans ses farces monstrueuses qu'on appelle tragédies, que ses pièces ont toujours été jouées avec un grand succès. Le temps, qui fait seul la réputation des hommes, rend à la fin leurs défauts respectables. La plupart des idées bizarres et gigantesques de cet auteur ont acquis au bout de deux cents ans le droit de passer pour sublimes. Les auteurs modernes l'ont presque tous copié ; mais ce qui
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réussissait dans Shakespeare est sifflé chez eux, et vous iToyez bien que la vénération qu'on a pour cet ancien augmente à mesure que Ton méprise les moflernes. On ne fait pas réflexion qu'il ne faudrait pas l'imiter, et le mauvais succès de ses copistes fait seulement qu'on le croit inimitable.
Qu^ de réticences! T)n le dirait désemparé. Il possède trop le sentiment de la beauté, pour ne point la saluer au passage, mais son entêtement naturel lui défend de s'incliner trop bas. Ce qu'il ressent d'admiration, il le refoule par respect humain. Et puis, il y a le bon goût!
Oh! le bon goût! Que nous lui devons d'afféteries et de fadeurs! Le dix-huitième siècle lui a élevé un temple que Voltaire a d'ailleurs visité avec le cardinal Fleury. Voltaire convient que le susdit temple était assez mal habité. Il eut pourtant la délicatesse de n'y point rencontrer Shakespeare. Ce temple a servi d'abri à tous les poétaillons que compte l'histoire des Lettres ; à tous les précieux, à tous les soupirants : courtisans bellâtres ou bergers enrubannés ; à toutes les amoureuses fardées : marquises à paniers, soubrettes en bas de soie. On y bannissait la franchise des mœurs, la forte rudesse du langage, tout ce qui pouvait laisser supposer une constitution vigoureuse, un esprit large, des aperçus nouveaux, tout ce q«i n'était pas embaumé, tacheté de mouches, orné de falbalas, tout ce qui ne paradait pas le menuet ou ne fredonnait pas la
romance. Pour y pénétrer, il fallait se montrer tels que vous faisaient les bons tailleurs, les perruquiers habiles, les parfumeurs inventifs, les professeurs de diction et les maîtres à danser. Il fallait rouler des yeux attendris, esquisser des sourires béats, contenir de temps à autre un cœur blessé, marcher sur la pointe du pied et pirouetter en mesure. Il fallait s'ennuyer aux tragédies de Corneille et se pâmer à celles de Crébillon qui blâmait ceux de ses contemporains assez sots pour aller giteuser chez les nations étrangères. Il fallait bâiller aux oraisons de Bossuet et vibrer aux récits de Scudéry. Parce que, s'il règne, le goût est aussi tyrannique qu'un Charles II, aussi exigeant qu'une Pompadour. Le goût, c'est J.-B. Rousseau, La Fare, Chaulieu, Racan, Segrais, Mme Deshoulières, Louis Racine, Saint-Lambert, Roucher, Delille, Piron, Lefranc de Pompignan, Lebrun, MaKilàtre, Berquin, Berchoux, Michaud, Tréneuil. Prononcez un vers de Shakespeare, tous les pauvres petits bougres vont d'abord demeurer stupéfaits, tremblants, puis, enhardis, flaireront l'imprudent comme un bichon un visiteur inconnu, et chercheront à mordre après s'être oubliés. De plus, le goût est un mot qui, comme tant d'autres, a la singularité de ne rien vouloir dire. Chaque fois qu'on le prononce, je songe au neveu de Rameau. (( Eh bien, qu'est-ce, qu'est-ce ? Il s'agit de savoir si Piron a plus d'esprit que Voltaire. — Entendons-