‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 22 sur 92 · LE BON GOUT · texte numérisé non relu

LE BON GOUT

nous, c'est de l'esprit que vous dites? Il ne s'agit pas de goût, car du goût, votre Piron ne s'en doute pas. — Ne s'en doute pas? — Non. — Et puis, nous voilà embarqués dans une dissertation sur le goût. Alors le patron fait signe de la main qu'on l'écoute; ça, c'est surtout de goût qu'il se pique. Le goût, dit-il, le goût est une chose... Ma foi, je ne sais plus quelle chose il disait que c'était, ni lui non plus. )) Dans ce passage du Neveu de Rameau^ écrit Gœthe, Diderot a voulu montrer le ridicule de ses compatriotes qui, sans avoir une idée claire dans l'esprit, ont sans cesse le mot goût à la bouche et condamnent souvent des œuvres remarquables, sous prétexte qu'elles manquent de goût. »

Dieu merci ! Shakespeare a manqué de goût, de ce goût dont, en Angleterre, Nathum Tate, Pilon, d'Avenant, James Miller, Thomas Darboy, Charles Marsh, Hamkins John Dennis, Thomas Shéridan, Shadwell, James Love, Cumberland, Hull, ont si piteusement cherché à l'orner. Dieu merci! il n'a pas pommadé Juliette, blanchi Othello, notarié Lear, fait d'Hamlet un prince raisonneur, de Shylock un boursier habile et de Petrucchio un éducateur préconisant les théories d'Ascham. Dieu merci ! ses personnages, hors cadre, n'appartiennent à aucune des catégories dans lesquelles ont été recrutés tant de héros imbéciles. Dieu merci! il a fui les boudoirs qui furent trop longtemps des cours de justice où se rendaient les lois. « Si vous

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voulez savoir, dit M. Brunetière, pourquoi Racine ou Molière n'ont pas toujours atteint cette profondeur de pensée que nous trouvons dans un Shakespeare ou dans un Gœthe, ou encore, pourquoi de certaines questions, comme celle de la destinée, par exemple, qui sont enveloppées dans un Hamlet ou dans un Faust, semblent leur être demeurées étrangères, cherchez la femme, et vous trouverez que la faute en est à l'influence des salons et des femmes. Ils ont voulu plaire et. pour plaire, ils se sont efforcés de s'accommoder au monde. Ils ont accordé, ils ont concédé quelque chose à la mode : Molière, la cérémonie du Bourgeois gentilhomme; Racine, ses Pyrrhus, ses Xipharès et ses Achille. >

Voltaire songeait à la Pompadour, Shakespeare écrivit pour l'humanité.

Revenons aux Lettres anglaises.

Redoutant de s'être trop avancé et se demandant comment corriger un mouvement d'enthousiasme. Voltaire essaie de le racheter en parlant de l'esprit, chose qui lui est facile quand il a raison, mais qui le rend profondément injuste au cas contraire.

Vous savez que dans la tragédie du More de Venise, pièce très touchante, un mari étrangle sa femme sur le théâtre, et que, quand la pauvre femme est étranglée, elle s'écrie qu'elle meurt très injustement...

Tout de suite, il ridiculise à faux. Othello n'étrangle pasDesdemone.il l'étouff'e, il s'y reprend

Othello RACONTÉ PAR VOLTAIRE 61

à deux fois pour IVtouiTor. Ell<^ ne meurt pas, elle s'évanouit. Revenue à elle, elle s'écrie: « Oh ! assassinée injustement » ; puis : « Je meurs innocente ». < Qui a commis cette action?» demande Emilio. « Personne, répond Desdémone, dans un sentiment sublime, c'est moi-même ! Adieu ! Recommandemoi à mon cher seigneur!... Adieu !... » Et c'est alors qu'elle meurt. Voici la reproduction du texte :

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