DESDÉMONE
Nobody ; J myself, farewell.
Commend me ta my kind lord, o Farewel.
{Dies.) Continuons de citer :
Vous n'ignorez pas que dans Hamlet, des fossoyeurs creusent une fosse, en buvant, en chantant des vaudevilles, et en faisant sur les têtes des morts qu'ils rencontrent des plaisanteries convenables à gens de leur métier; mais, ce qui vous surprendra, c'est qu'on a imité ces sottises. Sous le règne de Charles II, qui était celui de la politesse et l'âge des beaux-arts, Otway, dans la Venise sauvée, introduit le sénateur Antonio et la courtisane Naki au milieu des horreurs de la conspiration du marquis de Bedmar. Le vieux sénateur fait auprès de la courtisane toutes les singeries d'un vieux débauché impuissant et hors du bon sens ; il contrefait le taureau et le chien, il mord les jambes de sa maîtresse qui lui
donne des coups de pied et des coups de fouet. On a retranché de la pièce d'Otway ces bouffonneries faites pour la plus vile canaille ; mais on a laissé, dans le Jules César de Shakespeare, les plaisanteries des cordonniers et des savetiers romains, introduits, sur la scène avec Brutus et Cassius.
Le vaudeville chanté par les fossoyeurs se compose de trois stances tirées d'un poème écrit par Henry Howard, comte de Surrey, quiflorissait sous le règne d'Henri VHI. Quant aux cordonniers et aux savetiers, ils figurent à côté de Brutus et de Cassius dans Plutarque. « Quelques auteurs disent qu'Artémidore, sans cesse repoussé dans le chemin par la foule, ne put jamais approcher de César. » La foule romaine se composait d'artisans.
Malgré tant de mépris pour Shakespeare, Voltaire sentit le besoin d'adapter son Jules César, avec des variantes qu'on supposerait lui avoir été soufflées par d'Avenant. L'adaptation fut intitulée la Mort de César. « Sujet, écrira Condorcet, déjà traité par Shakespeare dont il imita quelques scènes en les embellissant. » Esquissée en 17:29, composée en 1731, elle fut jouée à l'hôtel de Sassenage, puis en 1735, au collège d'Har court, sur la demande de l'abbé Asselin auquel Voltaire écrivit :
« En me parlant de tragédie, monsieur, vous réveillez en moi une idée que j'avais depuis longtemps de vous présenter la Mort de César, pièce de ma façon, toute
La Mort de César 63
propre pour un collège où l'on n'admet point de femmes sur le théâtre. La pièce n'a que trois actes, mais c'est de tous mes ouvrages celui dont j'ai le plus travaillé la versitication. Je m'y suis proposé pour modèle votre illustre compatriote (1) et j'ai fait ce que j'ai pu pour imiter de loin
La main qui crayonna L'âme du grand Pompée et celle de Cinna.
Il est vrai que c'est un peu la grenouille qui s'enfle pour être aussi grosse que le bœuf; mais enfin, je vous offre ce que j'ai.
La représentation eut assez de retentissement pour qu'un auditeur s'emparât du manuscrit et courût le donner à l'impression sans l'autorisation de l'auteur. Les faits sont rapportés dans trois lettres de Voltaire, l'une adressée à l'abbé Desfontaines ; l'autre à M. de Cideville, son ancien camarade au collège de Glermont, conseiller au Parlement de Rouen ; la troisième à M. de Formont, également conseiller au parlement de Rouen, ami de Mme de Bernières et de Mme du Deffand. La Mort de César devait lui réserver d'autres surprises. La critique s'émeut et montre les dents. L'abbé Desfontaines, le même à qui Voltaire se confiait la veille, pousse les premiers aboiements. Voltaire, justement indigné, s'en est ouvert à M. Berger, le même qui fut plus tard secrétaire du prince de Carignan. Non seulement l'abbé Desfontaines lui impute les fautes d'im-
(1) Corneille.
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pression du manuscrit volé et dont, par conséquent, Voltaire n'a pu corriger les épreuves, mais, avec une méchanceté calculée, après avoir comparé les stoïciens aux quakers, déclare que la Mort de César est une pièce contre les mœurs. L'ineptie de l'abbé ne trouvera pas grâce. « C'est cependant cet homme, va s'écrier Voltaire dont tous les honnêtes gens partageaient l'indignation, pour qui je me traînai à Versailles, étant presque à l'agonie, pour qui je sollicitai toute la cour et qu'enfin je tirai de Bicêtre. C'est ce même homme que le ministère voulait faire brûler, contre qui les procédures étaient commencées ; c'est lui à qui j'ai sauvé l'honneur et la vie. C'est lui que j'ai loué comme un assez bon écrivain, quoiqu'il m'eûtfaiblement traduit (1), c'est lui enfin, qui, depuis ces services essentiels, n'a jamais reçu de moi que des politesses, et qui, pour toute reconnaissance ne cesse de me déchirer ! » Voltaire y reviendra dans une épître à l'abbé D'Olivet, une autre à l'Abbé Asselin. Desfontaines haïssait Voltaire au point de s'associer avec la Beaumelle, Fréron, l'abbé Trubles, l'abbé Buteux, pour critiquer la Henriade. Sur Shakespeare ricocheront les plus méchants traits de Voltaire. Désireux d'en appeler à l'opinion, il fait imprimer sa pièce, précédée d'une préface qu'il composera lui-même sous le couvert de son éditeur.
(1) Desfontaines traduisit l'Essai sur la poésie publié d'abord en an^'lais.
BRUSQUE CHANGEMENT DANS l'oPINION DE VOLTAIRE (if)
« Nous donnons cette édition de la tragédie de la Mort de César, de Voltaire, et nous pouvons dire qu'il est le premier qui ait fait connaître les muses anglaises, en France. 11 traduisit en vers, il y a quelques années^ plusieurs morceaux des meilleurs poètes d'Angleterre, pour l'instruction de ses amis, et par là, il engagea beaucoup de personnes à apprendre l'anglais; en sorte que cette langue est devenue ramilière aux gens de lettres. C'est rendre service à l'esprit humain de l'orner ainsi des richesses des pays étrangers.
Parmi les morceaux les plus singuliers des poètes anglais que notre ami nous traduisit, il nous donna la scène d'Antoine et du peuple romain prise dans la tragédie de Jules César, écrite il y a aujourd'hui cent cinquante ans par le fameux Shakespeare, et jouée encore aujourd'hui avec un très grand concours sur le théâtre de Londres. Nous le priâmes de nous donner le reste de la pièce, mais il était impossible de le traduire,
Shakespeare était un grand génie, mais il vivait dans un siècle grossier; et l'on retrouve dans ses pièces la grossièreté de ce temps, beaucoup plus que le génie de l'auteur. Voltaire, au lieu de traduire l'ouvrage monstrueux de Shakespeare, composa, dans le goût anglais, ce Jules César que nous donnons au public.
La préface contenait encore un éloge. Ce sera le dernier.
L'Auto-Da-Fé des Lettres anglaises, les polémiques injustement soulevées, ne désarmaient pas les ennemis de Voltaire. Un clan d'antiphilosophes décida de le diminuer et, après lui avoir opposé Crébillon, représenta la Mort de César comme un indigne plagiat. Pour prouver le peu de rapport
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existant entre, son œuvre et le Jules César de Shakespeare, Voltaire condescendraàtraduire la moitié de ce Jules César ^ comme il a traduit VHéraclius de Calderon, à la suite de celui de Corneille; mais après cette inutile concession un changement va s'opérer dans son esprit. Faut-il l'imputeraux tracas quelui a valus Shakespeare, à un excès de bile provoquée par la bande des Fréron, Desfontaines et consorts? toujours est-il que, sans crier gare, il va démolir l'édifice shakespearien dont il a érigé la première colonne. Il ira jusqu'à ajouter l'outrage à l'injustice. Dans les Lettres anglaises Shakespeare demeurait parfois « un génie plein de force, de fécondité, de naturel et de sublime » ; il devient un Gilles. Adressant àM. de Cidevillela dernière scène de tAw/es César, il fait suivre l'envoi de ces mots : « La pièce a, ce me semble, une très grande singularité, c'est qu'elle est la traduction assez fidèle d'un auteur anglais qui vivait il y a cent cinquante ans ; c'est Shakespeare, le Corneille de Londres, grand fou d'ailleurs et ressemblant plus souvent à Gilles qu'à Corneille. » Enchanté de la comparaison. Voltaire en abusera, car sa haine ira grandissant. Ce n'est plus de la mauvaise foi, c'est de la maladie.
Pour s'étonner de cette attitude, il faudrait avoir oublié les procédés de polémique qu'il employait. Il nous coûte de les rappeler, mais nous faisons de l'histoire. Parmi de nombreux exemples, nous en citerons trois suffisamment édifiants»
Mèrope ET LE TIUGIQUE ITALIEN MAFFEI 67
On conn.iît le trapiqiio italien Mafl'oi auquel il emprunta les grands traits de sa Mérope, Avant de songera marcher sur ses traces, Voltaire le parait des beaux noms de Varron et de Sopliocle (Lettres à Thériot) : « Si la Mérope française a eu le même succès que la Mérope italienne, écrivait-il à Maffei, c'est à vous, monsieur, que je le dois ; c'est à cette simplicitédont j'ai toujours été idolâtre et qui, dans votre ouvrage, ma servi de modèle. Si j'ai marché dans une route différente, vous m'y avez toujours servi de guide. » Cependant, au succès de Voltaire, on opposait toujours la personnalité de Maffei. Voltaire s'agace, bientôt il n'est plus son maître et, comme la plume le démange, il commet une première lâcheté dont les lettres françaises eurent à rougir. Il suppose un monsieur de la Lindelle qui n'a jamais existé, et, sous son nom, s'écrit à luimême une épitre que le lecteur appréciera :
« Vous avez eu la politesse de dédier votre tragédie de Mérope à M. Maffei, et vous avez rendu service aux gens de lettres d'Italie et de France, en remarquant, avec la grande connaissance que vous avez du théâtrCy la différence qui se trouve établie entre les bienséances de la langue française et celle de la scène italienne.
Le goût que vous avez pour l'Italie et les ménagements que vous avez eus pour M. Maffei ne vous ont pas permis de remarquer les défauts véritables de cet auteur; mais moi qui n'ai en vue que la vérité et le progrès des arts, je ne craindrai pas de dire ce que pense le public
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éclairé et ce que vous ne pouvez vous empêcher de penser vous-même ».
Et Voltaire de se livrer à une critique violente contre l'homme auquel, toutà l'heure, il devait tant de choses; contre celui qui lui a servi de « guide ». Dans la Mérope italienne, les scènes ne sont plus liées. Les acteurs entrent et sortent sans raison. Le tyran parle ridiculement d'amour, etc., etc. Le célèbre Brunck, de Strasbourg, ayant découvert la supercherie, en fit part à Pindemante qui répondit au faux La Lindelle et à Voltaire. Quanta Mafîei il se contenta de mépriser le procédé.
Passons au second exemple.
Voltaire venait de rencontrer un dangereux contradicteur dans Warburton. l'ami dePopeetl'auteur de la Divine Légation de Moïse. Dans ce livre, Warburton soutenait que Moïse n'avait jamais annoncé l'immortalité de l'âme. Voltaire voit dans la proposition une occasion de se venger. Il répond à Warburton en chantant ses louanges, mais sur un ton calculé et si compromettant que ce dernier se voit dans l'obligation de protester. Décidé à perdre l'évêque de Glocester, Voltaire n'hésite pas. Ne pouvant recommencer avec M. de la Lindelle, il improvise un pamphlet sous le nom de Vadé, dans lequel il dépeint Warburton comme un être sans religion, sans morale et croit atteindre le comble de l'insulte en l'appelant : (( Le Calomniateur de Moïse
RACINK ET LA C.LOIHE DK VOLTAIRE 69
et le Commcnlalciw de Shakespeare ». Ce fut l'abbé Giiénel qui vengea Warburton. On sait le succès qu'obtinrent ses lettres à Voltaire.
Le troisième exemple est plus significatif encore. Voltaire ne cessait de représenter Racine comme le plus grand des tragiques. Un jour, il s'aperçoit qu'il a poussé trop loin l'enthousiasme. La gloire de Racine finira par éclipser la sienne. Qu'imaginet-il? Il publie les Guèbres avec une préface où il invente une conversation avec un milord Gornsbury, comme il avait inventé une correspondance avec un M. de la Lindelle. Son milord Cornsbury a pour mission de calmer son admiration et de blâmer son indulgence. 11 attaque de front Athalie, Il daube sur Joad : « Gomment! Conspirer contre sa reine à laquelle il a fait serment d'obéissance. La trahir par le plus lâche des mensonges en lui disant qu'il y a de Tor dans la sacristie et qu'il lui donnera cet or! La faire ensuite égorger par des prêtres à la Porteaux-Chevaux, sans forme de procès ! Une reine ! Une femme ! Quelle horreur ! » Il est très content du parterre qui rit quand Joad parle à la femme qu'il trouve avec un prêtre qui n'est pas de sa communion : etc., etc., Et, après avoir passé sa bile sur Racine, sans courage, sans pudeur, peu s'en faut qu'il ne risque une comparaison entre A/Zia/ie et les Guèbres.
Nous voilà fixés sur la conscience littéraire de Voltaire.
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L'homme qui, durant sacarrière, devait emprunter à Ben Jonson l'idée de son Catilina, à Milton celle de Samson, à Wichcrley celle de la Prude, à Thomson celle de la Mort de Socrate, à Lee celle de Brutiis, à Pope le Discours sur l'homme, à Ghancer, à Dryden, nombre de poésies ; l'homme qui, en écrivant Sémiramis s'était souvenu d'Othello, (Vflamlet comme d'Othello po'ir Zaïre, et de Roméo pour Tancrède, semblait se calmer de son anglophobie, quand La Place s'avise de traduire Shakespeare.
Qu'était ce La Place? Né à Saint-Omer, on l'envoya, à l'âge de dix-sept ans, à Calais où il étudia dans un collège de Jésuites anglais, espèce de séminaire en possession de fournir desprédicants et des missionnaires au parti catholique et jacobite d'Angleterre. A cette époque on négligeait l'anglais que Voltaire mettait à la mode. Ses études terminées, La Place recommande la traduction de VEssai sur l'homme par l'abbé de Resnel, et celle du Paradis perdu par Dupré de Saint-Maur ; puis, suivant le courant, risque, en 1746, la traduction de la Venise sauvée d'Otway qui, entre parenthèses, allait fournir à la Fosse le sujet de son Manlius. On annonça, écrira plus tard la Harpe, Venise sauvée comme un ouvrage absolument anglais, et, en effet, l'auteur n'avait retranché que les épisodes et les disparates grossières qu'alors le moindre écolier était en état de rejeter et que les gens du public, qui n'était pas
LA l'LACK
encore corrompu, n'auraient pu supporter. Cette espècede nouveauté, recommandée à l'indulgence par un compliment que récita un acteur aimé (Roselli), présentée comme le coup d'essai d'un jeune liomme, cette énergie brute de la tragédie anglaise, faite pour piquer la curiosité à une époque où tout ce (jui était anglais commençait à être de mode ; tous ces motifs réunis firent adopter avec complaisance, sur le théâtre de Paris, cet avorton de Londres, et Venise sauvée eut une réussite passagère. » Notez que Venise sauvée, « cet avorton », est une des plus belles pièces du répertoire d'outre-Manche. La « complaisance » avec laquelle elle fut écoutée encouragea La Place qui, après s'être essayé dans divers genres, publia un Théâtre Anglais où se trouvaient quelques passages de Shakespeare expurgés, cela va sans dire, et traduits, il faut l'avouer, avec une désinvolture particulière.
Voltaire tenait de moins en moins à ce que l'on popularisât Shakespeare, dont il voulait se réserver la spécialité. Il mène d'abord campagne contre les représentations de Venise sauvée, ne néglige rien pour qu'on lui préfère le Manlius de la Fosse, accable de son ironie le pauvre La Place qui n'en peut mais, et profite de l'occasion pour s'attaquer de nouveau à Shakespeare. Puis, de guerre las, peutêtre va-t-il respirer, quand le Journal encyclopédique de l'abbé Prévost publie deux parallèles traduits de l'anglais, l'un entre Shakespeare et Corneille,
l'autre entre Otway et Racine, parallèles où, disonsle, nos tragiques ne jouaient pas le beau rôle et dans lesquels l'auteur dépassait d'ailleurs les bornes, ce qui arrive fréquemment. Quand on abuse des comparaisons on devient volontiers injuste dans l'espoir de convaincre mieux. Mais enfin, Shakespeare n'y était toujours pour rien. Voltaire, qui venait de recueillir la petite fille de Corneille, bondit sur sa plume et publia une brochure sous le double titre de Appel à toutes les nations de VEurope des jugements d'un écrivain anglais, ou manifeste au sujet des honneurs du pavillon entre les théâtres de Londres et de Paris.
Il n'y a pas d'homme de lettres, soit russe, soit italien, soit allemand ou espagnol, point de suisse ou de hollandais qui ne connaisse, par exemple, Cinna ou Phèdre, et très peu connaissent les œuvres de Shakespeare et d'Otway. C'est déjà un assez grand préjugé ; mais ce n'est qu'un préjugé. Il faut mettre les pièces du procès sur le bureau. Hamlet est une des pièces les plus estimées de Shakespeare et des plus connues. Nous allons fidèlement l'exposer aux yeux des juges.
On a vu, à propos des Lettres anglaises, dans quelles dispositions Voltaire discuta Hamlet. Il y revient, mais plus effrontément encore. Il ridiculise les personnages de la pièce, il parodie les scènes, insultant aux plus beaux passages. II trouve détestable qu'un coq chante sur l'esplanade d'Elseneur; il se moque de l'incomparable monologue; la divine
Hamlet kt voltaike 73
Ophélie devient « Mlle Ophélie »; la scène des comédiens est honteusement parodiée; aussi honteusement celle du cimetière. Il termine en racontant le duel d'Hamlet et de Laertes, comme il raconterait une farce de foire. Jamais critique ne fut plus évidemment inspiré par l'esprit de parti, le dessein d'avilir et la haine. Quand on pense que tant de bave fut versée par un des plus féconds esprits de son siècle, on demeure en droit de se demander ce que l'Angleterre dut penser d'un écrivain qui souvent profita de son hospitalité, et l'on est heureux de pouvoir citer ce passage d'une lettre de Diderot à Mlle Volland (176:2) ; « Cet homme incompréhensible (Voltaire) a fait un papier qu'on appelle un Eloge de Cvébillon. Vous verrez le plaisant éloge que c'est : c'est la vérité, mais la vérité offense dans la bouche de l'envie. Je ne saurais passer cette petitesse-là à un si grand homme. // 671 veut à tous les piédestaux. »
Si la déplorable attitude de Voltaire lui attira des reproches, il trouva pourtant des amis pour le défendre et l'approuver. Parmi ceux-ci, il convient de citer d'Alembert. En l'année 1762, celle précisément où Diderot l'accusait d'en vouloir à tous les piédestaux, Voltaire crut devoir envoyer sa traduction de Jules César à l'Académie française. C'était une protestation nouvelle. D'Alembert lui écrit à ce propos :
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Paris, 8 septembre 1762.
L'Académie m'a chargé, mon cher confrère, en l'absence de M. Duclos, de vous remercier de la traduction que vous lui avez envoyée du Jules César de Shakespeare. Elle l'a lue avec plaisir, et elle pense que vous avez très bien fait de relever par ce parallèle le mérite de notre théâtre. Elle s'en rapporte à vous pour la fidélité de la traduction, n'ayant pas eu d'ailleurs l'original sous les yeux. Elle est étonnée qu'une nation qui n'est pas barbare puisse applaudir à des rapsodies si grossières, et rien ne lui paraît plus propre, comme vous l'avez très bien pensé, à assurer la gloire de Corneille.
Après m'être acquitté des ordres de l'Académie, voici maintenant pour mon compte. Quelque absurde que me paraisse la pièce de Shakespeare, quelque grossiers que soient réellement les personnages, quelque fidélité que je pense que vous avez mise dans votre traduction, j'ai peine à croire qu'en certains endroits l'original soitaussi mauvais qu'il le paraît dans cette traduction. Il y a un endroit, par exemple, où vous faites dire à un des acteurs, mes braves gentilshommes ; il y a apparence que l'anglais porte gentlemen ou peut-être worthy gentlemen, expression qui ne renferme pas l'idée de familiarité qui est attachée dans notre langue à celle-ci : mes braves gentilshommes. Vous savez d'ailleurs mieux que moi (\\XQ gentleman, en anglais, ne signifie pas ce que nous entendons par gentilhomme. Vous faites dire à un des conjurés, après l'assassinat de César: V Ambition vient de payer ses dettes ; cela est ridicule en français et je ne doute point que cela ne soit fidèlement traduit, mais celte façon de parler est-elle ridicule en anglais? Je m'en rapporte à vous pour le savoir. Si je disais de quelqu'un qui est mort : Il a payé ses dettes à la nature, je m'expri-
' ORRESPONDANCE DE VOLTAIRE Eï UE d'aLEMBERT 75
nierais ridiculement; cependant la phrase latine correspondante : naturx solvit dcbitum, n'avait rien de répréhensible. Vous sentez bien, mon cher maître, que je ne fais, en tout ceci, que vous proposer mes doutes; je sais très médiocrement l'anglais, je n'ai point l'original sous mes yeux ; la présomption est pour vous à tous égards; et moi-même tout le premier, je parierais pour vous contre moi ; mais comme l'anglais et le français sont deux langues vivantes, et dans lesquelles par conséquent on connaît parfaitement ce qui est bas ou noble, propre ou impropre, sérieux ou familier, il est très important que dans votre traduction, vous ayez conservé partout le caractère de l'original dans chaque phrase, afin que les Anglais ne vousreprochent pas ou d'ignorer lavaleur des expressions dans leur langue, ou d'avoir défiguré leur idole, pour ne pas dire leur magot. »
On peut encore voir comme un soupçon de probité dans la lettre de D'Alembert.
Voltaire lui répond :
Au château de Ferney, par Genève, 15 de septembre 1762.
je vous prie de dire à l'Académie que je la régalerai incessamment de VHéraclius de Calderon, qui pourra réjouir autant que le César de Shakespeare. Soyez très persuadé que j'ai traduit Gilles Shakespeare selon l'esprit et selon la lettre. Vambition qui paye ses dettes est aussi familière en anglais qu'en français, et le dimitte nobis débita nostra n'en est pas plus noble pour être dans le Pater.
D'Alembert répond à son tour :
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A Paris, le 25 de septembre 1762.
J'ai annoncé, à l'Académie, VHéraclius de Calderon et je ne doute point qu'elle ne la lise avec plaisir, comme elle a lu l'arlequinade de Gilles Shakespeare. Ce que je vous marquais sur votre traduction n'était point un doute ; et je suis convaincu, puisque vous m'en assurez, que vous avez conservé dans cette traduction le génie des deux langues; personne n'est plus à portée de cela que vous.
Voilà qui donne une triste idée de l'esprit des Encyclopédistes. D'Alembert emboîtant le pas, sans excuse, se couvre de honte. Il a d'abord fait montre d'une sorte de pudeur, mais il ne peut rien refuser à Voltaire ; il ira jusqu'à se servir de ses expressions à l'égard de Shakespeare qu'il n'a jamais lu qu'à travers des parodies. « Toute cette correspondance, a écrit Sainte-Beuve, est laide; elle sent la secte et le complot, la confrérie et la société secrète; de quelque point de vue qu'on l'envisage, elle ne fait point honneur à des hommes qui érigent le mensonge en principe, et qui parlent du mépris de leurs semblables comme de leur première condition pour les éclairer. « Eclairez et méprisez le genre humain. » Triste mot d'ordre, et c'est le leur. »
Une lettre adressée à M. Saurin, mauvais poète dramatique auquel les fameux couplets pour lesquels on bannit J.-B. Rousseau valurent une sorte
LE PnÉSIDENT IIÉNAULT 77
de réputation, nous montre qu'on 1764, Shakespeare demeurait plus que jamais « Gilles » pour Voltaire. En revanche, il ne faudrait pas croire que Voltaire ne comptât à cette époque que des partisans. Un homme se leva pour protester : le Président Ilénault. Malheureusement, emporté par son zèle, il cherchait à imiter Shakespeare en confectionnant des pièces historiques inspirées de notre histoire nationale. « Tout rappelle à notre esprit, dit-il dans la préface de son François //, les objets où il se plaît davantage, et comme je m'occupe assez volontiers de l'histoire, je n'ai vu que cela dans Shakespeare... En voyant la tragédie de [lenri IV, j'eus la curiosité de rapprendre dans cette pièce tout l'historique de la vie de ce prince, mêlée de révolutions si contraires l'une à l'autre, et si subites qu'on les confond presque toujours, malgré qu'on en ait. Et tout à coup, oubliant que je lisais une tragédie, et Shakespeare lui-même aidant à mon erreur par l'extrême différence qu'il y a de sa pièce à une tragédie, je me suis cru avec un historien et je me suis dit : Pourquoi notre histoire n'est-elle pas écrite ainsi? » Le Président Hénault oubliait qu'il lui manquait le génie, ce qu'il eut peut-être soupçonné s'il avait lu certaine lettre de Mme du Deffand à Horace Walpole : « Vous avez dû recevoir le François Il du Président. La préface m'en avait plu. J'ai voulu lire la pièce; le livre m'est tombé des mains. La curiosité m'a pris de lire votre Shakespeare. Je
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,u, hier Othello, je viens de lire Henri JV ;ieue puis eus exprimerquelefîetm-ont fa.t ses p.eces-
Le Président était tombé dans 1 erreur que, plus Lrd'ê sut pas éviter M. Vitet, en composant ses
Scènes historiques.