CHAPITRE IV
Jean-François Ducis. — Le portrait de Shakespeare. — Le saule d'Othello. — J.-J. Rousseau et Shakespeare. — Un passage de la Nouvelle Hcloïse. — La comtesse de Boufflers.
— Sedaine. — VHamlet de Ducis. — La scène de l'urne. — J. de Chénier. — Opinion de Sainte-Beuve. — Un mot de Roqueplan. — Une lettre de Ducis à Garrick. — Animosité de Voltaire. — Sa complicité avec le comte d'Argental. — Roméo et Juliette de Ducis. — La protection du Dante. — L'avertissement kRomco. — La Correspondance de Grimm.— Le Roméo do'M. le chevalier de Ghastellux. —Apparition de Letourneur. — Les Nuits d'Young. — Une lettre de Voltaire à Letourneur. — Traduction par Letourneur du Théâtre de Shakespeare. — Fureur de Voltaire. — La correspondance russe de La Harpe. — Palissot. — Voltaire rédige un factum.
— Nouvelle correspondance de Voltaire et de d'Alembert.
— Une séance secrète à l'Académie. — Traîtrise de Voltaire et de d'Alembert. — La Pucelle. — Suite de la correspondance de Voltaire et de d'Alembert. — « Vive Saint-Denis-Voltaire et meure George Shakespeare! a La séance du 25 août 1776^ à l'Académie française. — Les juges de Shakespeare. — Dédain de Letourneur. — Réplique du chevalier Rutlège. — Conseils aux traducteurs. — Mme de Montagu. — Infidélité de la traduction de Letourneur. — La Préface d'Irène.
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— Le Roi Lear de Ducis. — Son Macbeth. — Son Othello. La postérité vengeresse.
Voltaire négligea le Président, mais un fait allait se produire qui excita à nouveau sa colère.
Il existait alors en France un excellent homme, fils d'un commerçant qui s'appelait Ducis. Né à Versailles en 1733, ce fils, Jean-François Ducis, se sentant des dispositions littéraires, fit de bonnes études, s'amusa à traduire quelques satires de Juvénal, devint secrétaire du maréchal de Belle-Isle, puis attaché aux bureaux du ministère de la Guerre. Ses plaisirs consistaient à assister aux sermons du père de Neuville et à aller de temps en temps applaudir Corneille. Ayant pris femme, il songea aux moyens de se créer un nom, d'augmenter son pécule et se décida à écrire une tragédie intitulée Amélise représentée avec peu de succès en 1764. Jusque-là rien d'inquiétant pour Voltaire. Après Amélise, Ducis, alors âgé de trente et un ans, se renseigne sur Shakespeare, le parcourt d'abord, le lit ensuite, l'admire et songe à l'adapter. Le mot « adapter » est impropre. Il ne s'agira ni d'une traduction, ni d'une adaptation; de quelque chose seulement comparable à une lointaine imitation d'où l'on aurait eu le soin d'écarter les beautés du modèle parce qu'elles sont aveuglantes. Jamais style ne trahit mieux son homme.
Grimpons les six étages de sa maison de Versailles.
JKAN-KHANÇOIS DUCIS 81
Nous pën(^trons dans une pctifo chambro. Pour umeublonient, une table, unecliaise, (juatre plancbes sur lesquelles on remarque une Imitation de Jésus- Christ, la Vie des Pères du Désert et un Horace. A droite de la table un grand coffre renfermant pêlemêle les manuscrits de ses ouvrages parmi lesquels, en correction, une Epitre au curé de Rocquencourt.
Aux murs, une image de saint François, son patron ; les portraits de son père et de sa mère. Etudions la physionomie de notre homme tandis qu'il travaille. Elle respire la bonté, la simplicité, mais on devine à certains traits fugitifs une réelle volonté en ce qui touche aux ciioses de la conscience. Si l'on pénètre plus avant on trouvera l'ame d'un véritable artiste, seulement une âme trop à la merci des circonstances, offrant trop de prise aux sentiments naturels pour, au fond, n'être pas craintive. C'est pourquoi Ducis fut sympathique, mais incomplet. Il s'en est rendu compte et il en a souffert. Il a voulu s'affermir, s'est mis à voyager, car
A Dresde, il a vu l'Elbe, et l'Oder à Breslau, A Vienne le Danube, a Pra^'iie, la Moldau,
ce qui. évidemment est arrivé à tous ceux qui suivirent son itinéraire. Néanmoins montrez-vous indulgent pour le distique. Un jour qu'on le lui reprochait : « En effet, a-t-il répondu, il faut être juste, voilà deux terribles vers. Mais je les ai faits,
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j'en dois porter la peine. Laissons-les pour ma punition. » Au bout de quelques semaines, ses vertus bourgeoises, ses sentiments de famille le rappelaient à Versailles et la tiédeur du nid lui fit bientôt oublier ses impressions de voyageur, devenues d'ailleurs inutiles.
Dans la petite chambre deDucis, il y a encore un portrait que nous n'avons pas signalé : celui de Shakespeare. M.Càmpenon, de l'Académie française, son admirateur et ami, raconte qu'étant allé le voir à Versailles, par une froide journée de janvier, il le trouva monté sur une chaise et occupé à disposer autour de la tête de « l'Eschyle anglais » une touffe de buis qu'on venait de lui apporter. « Je suis à vous tout à l'heure, » dit Ducis, sans se déranger. Puis, remarquant que son attitude étonnait un peu le visiteur : « Vous ne voyez donc pas que c'est demain la Saint-Guillaume, fête patronale de mon Shakespeare? »
Et, s'appuyant sur l'épaule de M. Campenon, pour descendre :
— Excusez-moi, les anciens couronnaient de fleurs les sources où ils avaient puisé.
Ajoutons que ce portrait de Shakespeare n'est pas sa seule relique. Si vous descendiez dans le jardin de Ducis vous y verriez un saule qu'il a planté, chanté sur tous les tons. Il l'a même fait graver sur son cachet «comme les armoiries d'une autre famille qu'une heureuse alliance autorisée porter. »