LETOURNEUR
pour être mis en vers ; il faut que chaque chose soit à sa place. Voilà pourquoi le poème de la/le/<V//on du petit Racine, qui vaut beaucoup mieux que tous les poèmes de Young, n'est guère lu : et je crois que tous les étrangers aimeront mieux votre prose que la poésie de cet Anglais moitié prêtre et moitié poète.
J'ai l'honneur d'être, avec toute l'estime et la reconnaissance que je vous dois, monsieur, votre... etc.
Les choses allaient donc à pou près pour le mieux, entre Voltaire et Letourneur, lorsqu'après diverses autres publications comme les Méditations d'Hervey et VHistoire de Richard Savage, Letourneur eut l'idée de s'associer avec Cathuelau et Rutlège et de donner une traduction du théâtre de Shakespeare. Sur Cathuelau les détails sont incomplets. James Rutlège était un écrivain distingué, possédant le français comme l'anglais et vivant de sa plume à Paris. Le premier volume parut bientôt, précédé d'un discours dans lequel Shakespeare était recommandé. Rien de plus naturel. Voltaire affecte d'y voir une insulte à nos poètes tragiques et recharge ses batteries, encouragé par la Harpe applaudissant dans sa Correspondance russe à « la colère du génie. » Palissot s'en mêle, le Palissot de cette Dunciade qualifiée par Voltaire de « petite drôlerie ». Voilà Letourneur signalé à la vindicte publique.
Et Voltaire prend le parti d'en appeler à l'Académie française. Il y met d'autant plus d'ardeur que les souscriptions pour la traduction de Letourneur
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ont abondé. En tête des souscripteurs figurent le roi de France et toute la famille royale ; puis viennent le roi d'Angleterre, l'impératrice de Russie, Ducis, Saurin, Diderot, Ximenès, Saint-Lambert, Turgot, Malesherbes, Choiseul, Richelieu, Soubise, etc., etc. Des libraires souscrivent pour cent trente exemplaires. Voltaire rédige un factum et prévient d'Alembert.
A Ferney, 26 juillet 1769.
Secrétaire du bon goût plus que de rAcadémie, mon cher philosophe, mon cher ami, à mon secours ! Lisez mon factum contre notre ennemi M. Letourneur. Faites le lire à M. Marmontel et à M. de la Harpe, qui y sont intéressés. Voyez si vous pourrez et si vous oserez m'écrire une lettre ostensible, un mot de votre secrétairerie, en réponse de ma requête.
Je suis un peu indigné contre ce Letourneur, mais il faut retenir sa colère quand on plaide devant ses juges. On veut nous faire trop Anglais et je plaide pour la France. J'ai dit exactement la vérité, c'est ce qui fait que je m'adresse à vous.
D'Alembert ne calmera pas l'irascible vieillard. On sait qu'il est à sa dévotion. A peine a-t-il recula communication qu'il en fait part à l'Académie ; laquelle Académie n'ayant rien à refuser à Voltaire, consent à lire sa protestation en séance secrète, le 3 août 1776. Le lendemain d'Alembert fera part à son ami de l'impression produite.
CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE ET DE d'aLEMBERT 97
4 aoiU 1769.
J'ai lu hier à l'Académie, mon cher et illustre confrère, l'excellent ouvrage que vous m'avez adressé pour elle. Elle l'a écouté avec le plaisir que lui fait toujours ce qui vient de vous. Vos réflexions sur Shakespeare nous ont paru si intéressantes pour la littérature en général, et pour la littérature française en particulier, si utiles surtout au maintien du bon goût, que nous sommes persuadés que le public en entendra la lecture avec la plus grande satisfaction, dans la séance du 25 de ce mois, où les prix doivent être distribués. Mais comme nous ne pouvons disposer ainsi de votre ouvrage sans votre agrément, la compagnie m'a chargé de vous le demander et je m'acquitte avec empressement d'une commission qui m'est si agréable. Vous sentez cependant, mon cher et illustre confrère, que cet écrit, dansl'étatoù il est, aurait besoin de quelques légers changements, sinon pour être imprimé, au moins pour être lu dans une assemblée publique. Il est indispensable de taire le nom du traducteur que vous attaquez, et de mettre seulement à la place le nom des traducteurs, car ils sont, en effet, au nombre de trois. Il serait convenable encore, même en ne nomment point ces traducteurs, de supprimer tout ce qui pourrait avoir l'air de personnalité offensante. Il serait nécessaire enfin de retrancher dans les citations de Shakespeare quelques traits un peu trop libres pour être hasardés dans une pareille lecture. L'Académie désire donc, mon cher et illustre confrère, ou que vous nous autorisiez à faire ces corrections, dans lesquelles nous mettrons à la fois toute la sobriété et toute la prudence possibles, ou, ce qui serait mieux encore, que vous fissiez vous-même ces légers changements, l'ouvrage ne pouvant que gagner de toute manière à être revu et
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corrigé par vous, ^attends incessamment votre réponse à ce sujet, et vous renouvelle du fond de mon cœur les assurances bien vives du tendre et respectueux attachement avec lequel je suis, depuis tant d'années, mon cher et illustre confrère, votre très humble et très obéissant serviteur.
D'Alembert, Secrétaire perpétuel de V Académie française, au Louvre.
P.-S. —Après vous avoir parlé au nom de l'Académie, permettez-moi, mon cher maître, de vous parler pour mon compte, et seulement entre vous et moi. Votre ouvrage, excellent en lui-même, me paraît plus excellent encore pour être lu dans une assemblée publique de l'Académie, comme une réclamation, au moins indirecte, de cette compagnie contre le mauvais goût qu'une certaine classe de littérateurs s'efforce d'accréditer. Je m'attends bien que vous donnerez votre consentement à cette lecture et que vous m'écrirez une lettre nouvelle pour l'Académie. Vous pourriez, au lieu des grossièretés [illisibles publiquement) que vous citez de Shakespeare,?/ substituer quelques autres passages ridicules et lisibles qui ne vous manqueront pas. Vous pourriez même ajouter à votre diatribe tout ce qui peut contribuer à la rendre piquante, quoiqu'elle le soit déjà beaucoup. Par malheur, le temps nous presse un peu, car notre assemblne publique est d'aujourd'hui en trois semaines, et il serait bon que votre diatribe corrigée me parvînt avant le lundi 17 de ce mois. Pour abréger le temps, envoyeztnoi, si vous voulez, vos additions en cas que vous en ayez à faire, et je me chargerai des retranchements, qui ne sont pas difhciles, et qui ne feront rien perdre à l'ouvrage, etc.
Voltaire répondit :
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TUAITIUSK DK VOLTAIHE 99
10 août 177G.
Mon très cher grand homuio, premièrement, je vous supplie (le présenter mes remerciements et mes profonds respects à l'Académie.
Souffrez à présent que je vous dise que vous nepourrez trop vous dissiper et que ma guerre contre l'Angleterre vous amusera. Ceci devient sérieux. Letourneur seul a fait toute la préface, dans laquelle il nous insulte avec toute l'insolence d'un pédant qui régente des écoliers. Voyez, mon cher ami, le ton de Letourneur, qui est aussi ennuyeux que l'auteur de V Année Sainte (1) et qui -t beaucoup plus impertinent. J'ai été inondé de lettres de Paris ; tous les honnêtes gens sont irrités contre cet homme ; plusieurs ont retiré leurs souscriptions. Il faudiait mettre au pilori du Parnasse un faquin qui nous donne, d'un ton de maître, des Gilles anglais pour mettre à la place des Corneille et des Racine, et qui nOus traite comme tout le monde doit le traiter.
Ayez donc la bonté de ne point prononcer son vilain nom. A l'égard des turpitudes qu'il est nécessaire de faire connaître au public, et de ces gros mots de la canaille anglaise qu'on ne doit pas faire entendre au Louvre, serait-il mal de s'arrêter à ces petits défilés, de passer le mot en lisant et de faire désirer au publir qu'on le prononçât, afin de laisser voir le divin Shakespeare dans toute son horreur et dans son incroyable bassesse. » Si c'est vous qui daignez lire, vous saurez bien vous tirer de cet ••mbarras, qui, après tout, est assez piquant. Fils dep... est dans Molière (2). Quand vous le trouverez dans les additions que je vous envoie, il ne vous en coûtera pas beaucoup de le supprimer; mais conservez, je vous en
(1) Ou plutôt VAnnéc Chrétienne, par Letourneur. {l) Monsieur de Pourceaugnac.
BIBLfOTKECA
supplie, l'endroit où je demande justice à la Reine. Je combats pour la nation, je ressemble à M. Roux, de Marseille, qui fit la guerre aux Anglais, en 1756, en son propre et privé nom. Donnez-moi permission d'aller en course; cela s'appelle, je crois, des lettres de marque.
J'ignore si la séance commencera ou finira par cette bagatelle Je souhaiterais qu'elle fût lue au début et qu'on pelotât en attendant partie.
Adieu, je me console de ma truste existence envous fournissant un moment pour vous amuser. Je me recommande à tous mes confrères, qui voudront bien se ressouvenir de moi, et soutenir un Français contre quelques Welches.
Il faut insister sur cette traîtrise consistant à donner aux mots un sens qu'ils n'ont pas toujours, dans l'espoir que le public rachètera une curiosité malsainepar une révolte injustifiée; traîtrise indigne de ces Jésuites tant calomniés par l'ami du roi de Prusse et qui se double de ce qu'elle aura été inventée par l'insulteur de Jeanne d'Arc. En traduisant la langue du peuple, en créant des personnages dont les libertés n'offusquaient ni la reine Elisabeth, ni son glorieux entourage, Shakespeare dépassait-il les crudités de Rabelais, le laisser-aller de Montaigne? Je voudrais bien savoir quelle eût été l'attitude des pudibonds académiciens amis de l'auteur delà Pucelle et du public par eux choisi, si d'Alembert s'était avisé de leur tracer un portrait d'Agnès Sorel, d'après son maître :
Sous un cou blanc qui fait honte à l'albâtre, Sont deux tétons séparés, faits au tour.