LA MORALITÉ DE VOLTAIRE
Allant, venant, arrondis par l'amour.
Leur boutonnet a la couleur des roses.
Téton charmant qui jamais ne repose, Vous invitiez les mains à vous presser.
ou (le reprocher à Jeanne d'Arc le symbole qui en a fait une sainte :
Heureux cent fois qui trouve un pucelage, C'est un grand bien ; mais de toucher au cœur Est, à mon sens, un plus cher avantage.
on de représenter le moine hideux qui cherche à souiller Jeanne ; ou de déclamer quelques passages du chant quatrième, celui, par exemple; où
Le beau bâtard est garrotté tout nu Pour être assis sur un bâton pointu.
ou de raconter le viol de Jeanne par le cordelier Guibourdon.
Autant d'immondes sottises dont eussent rougi les savetiers de Jules César.
D'Alembert pouvait encore citer l'histoire de Cunégonde et tant d'autres publiées par l'auteur des Contes et des Facéties. Il aurait profité d'une belle occasion pour démontrer que la libre allure de l'enfant de Straffort-sur-Avon n'était rien à côté de celle du retraité de Ferney.
Voltaire ne courait pas ce risque. Trois jours après la lettre que nous venons de publier, il s'adresse encore à son complice.
lOi
Je sens bien, mon cher ami, que je n'ai pas assez travaillé ma déclaration de guerre à l'Angleterre ; elle ne peut réussir que par votre art, très peu connu, de faire valoir le médiocre, et d'escamoter le mauvais, par un mot heuremement accourci par mie expression sousentendue, enfin, par tous les secrets que vous avez.
Tout le plaisant de l'affaire consiste assurément dans le contraste des morceaux admirables de Corneille et de Racine, avec les termes du b.... et de la halle, que le divin Shakespeare met continuellement dans la bouche de ses héros et de ses héroïnes. Je suis toujours persuadé que quand vous avertirez l'Académie quon ne peut pas prononcer au Louvre ce que Sfiakespeare prononçait si familièrement devant la reine Elisabeth, l'auditoire, qui vous saura qré de votre retenue, laissera aller son imagination beaucoup au-delà des infamies anglaises, qui res'eront sur le bout de votre langue.
Le grand point, mon cher Philosophe, est d'inspirer à la nation le dégoût et l'horreur qu'elle doit avoir pour Gilles Letourneur, préconiseur de Gilles Shakespeare, de retirer nos jeunes gens de l'abominable bourbier où ils se précipitent, de conserver un peu notre honneur, s'il nous en reste. Je remets tout entre vos mains. Soyez aujourd'hui mon Raton ; coupez, taillez, rognez, surtout effacez. Mais je vous conjure de laisser subsister mon invocation à la Reine et à nos princesses. 11 faut les engager à prendre notre partie. Je dois surtout prendre la reine pour ma protectrice puisqu'elle a daigné renoncer à Le Kain pendant un mois en ma faveur. Elle aime le théâtre tragique ; elle distingue le bon du mauvais, comme si elle mangeait du beurre et du miel ; elle sera le soutien du bon Goût, etc.
Autre réponse de D'Alembert ;
SHAKESPEARE A l'aCADÉMIE FRANÇAISE 403
Paris, 20 août.
Vos ordres seront exécutés, mon cher et illustre maître ; je vous lirai à l'Assemblée de dimanche prochain, et je vous lirai de mon mieux, quoique vos ouvrages n'aient pas besoin d'être aidés par le lecteur. Je regarde ce jour comme un jour de bataille, où il faut tâcher de n'être pas vaincus commeàCrécy età Poitiers, et où le sous-lieutenant Bertrand secondera de ses faibles pattes les griffes du feld-maréchal Raton. Bertrand est seulement bien fâché qu'on ait été obligé de couper quelques-unes de ses griffes, par révérence pour les dames, mais l'imprimeur les rétablira et Raton est prié de les aiguiser encore. Au reste, Bertrand ne pense pas qu'en laissant, comme de raison, subsister ces gritTes, la grave Académie puisse s'en charger, même à l'impression. Il vaudrait mieux imprimer l'ouvrage sans retranchements, en se contentant d'avertir qu'on en a retranché à la lecture publique, par respect pour l'Assemblée et pour le Louvre, ce que le divin Shakespeare prononçait si familièrement devant la reine Elisabeth. Enfin, mon cher maître, voilà la bataille engagée, et le signal donné. Il faut que Shakespeare ou Racine demeure sur place. Il faut faire voir à ces tristes et insolents Anglais c^ue nos gens de lettres savent mieux se battre contre eux que nos soldats et nos généraux. Malheureusement, il y a parmi ces gens de lettres bien des déserteurs et des faux frères ; mais les déserteurs seront pris et pendus. Ce qui me fâche, c'est que la graisse de ces pendus ne sera bonne à rien, car ils sont bien secs et bien maigres. Adieu, mon cher et illustre ami, je crierai dimanche, en allant à la charge: Vive Saint-Denis Voltaire et meure George Shakespeare î
104 HISTOIRE DE l'oEUVRE SHAKESPEARIENNE
Enfin, nous sommes au 25 août. Le jour de la fameuse séance est arrivé. Les juges de Shakespeare siègent. Voici leurs noms par ordre de fauteuils.
Cardinal de Luynes.
G. P. de Brétigny.
Paulmy d'Argenson.
Archevêque de Boisgelin.
Thyrel de Boismond.
N. Beauzée.
Bufîon.
Archevêque de Montazel.
Foncemagne.
Le Franc de Pompignan.
Marmontel.
J. G. de Coetlosquet.
Maréchal de Richelieu.
Malesherbes.
Loménie de Brienne.
d'Alembert.
Maréchal de Duras.
de Beauvau.
Cardinal de Bernis.
De Bissy.
Bernardin de Saint-Pierre.
J. Delille.
Gaillard.
Condillac.
Lacurne de Sainte-Palaye.
LA LETTRE A l'aCADI^MIE FRANÇAISE 105
François Arnaud.
Saurin.
Gresset.
de Radonvilliers.
Thomas.
de Rohan-Guémené.
L'abbé Batteux.
Saint-Lambert.
Suard.
La Harpe.
Watelet.
de Chastellux.
Duc de Nivernois.
Evêque de Roquelaure.
La Lettre à V Académie Française est trop connue pour que nous la reproduisions. Voltaire s'en prend à certains Français qui ont <( tâché de transporter chez nous une image de la divinité de Shakespeare comme quelques autres imitateurs ont érigé depuis peu à Paris un Vaux-hall et comme d'autres se sont signalés en appelant les aloyaux des rostbeef. )) 11 ne pardonne pas à Letourneur de prétendre que Shakespeare soit « inconnu en France, ou plutôt défiguré » alors que lui, Voltaire, en a traduit quelques passages. Il lui reproche d'avoir, lui-même, mutilé son héros, et en cela Voltaire a raison. Il ne veut pas admettre qu'un secrétaire de la librairie de Paris, ce qui était le cas de Letour-
106 HISTOIRE DE L*OEtJVRE SHAKESPEARIENNE
neur, écrive pour une librairie étrangère. Il cite des passages de Shakespeare, avec la mauvaise foi d'un critique qui, dans Molière, ne verrait que les seringues de Pourceaugnac. Il termine par ce dernier trait : « Figurez-vous, messieurs, Louis XIV dans la galerie de Versailles, entouré de sa cour brillante. Un Gilles, couvert de lambeaux, perce la foule des héros, des grands hommes et des beautés qui composent cette cour, il leur propose de quitter Corneille, Racine et Molière, pour un saltimbanque qui a des saillies heureuses et qui fait des contorsions. Comment croyez-vous que cette offre serait reçue? » — Shakespeare n'a pas écrit pour un Louis XIV, mais pour une reine qui le valait bien. Les contorsions de notre saltimbanque ont provoqué, en leur temps, l'admiration de philosophes comme Bacon, de dramaturges comme Marlowe, d'ironistes comme Ben Jonson. Mais à quoi sert de le défendre? La postérité a fait justice, il ne reste que la tristesse de voir le degré d'injustice que peut atteindre un écrivain qui eut pourtant sa part de gloire.
A en croire d'Alembert, la lecture fut un succès. (( Les réflexions de Voltaire ont fait grand plaisir et ont été très applaudies. Les citations de Shakespeare ont fort diverti l'assemblée. On m'en a fait répéter plusieurs endroits et les gens de goût ont surtout écouté la fin avec beaucoup d'intérêt. » Et il ajoute dans cette même lettre : « Je vous ai lu