‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 29 sur 92 · LES JUGES DE SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

LES JUGES DE SHAKESPEARE

l'anglais. Gaillard ne compto pas. Quand on a écrit la Pocaie française à l'usage des Dames, on ne comprend rien à Roméo et Juliette. Sans nul doute, François-Arnaud se contint ; il briguait la place de lecteur et de bibliothécaire de Monsieur qui soutenait Letourneur. Je me porte garant de l'abbé Batteux. Moins de Saint-Lambert. 11 a pu sourire. Le nom de Voltaire rappelait la marquise du Cbàtelet. Saint-Lambert la lui souffla et, pour dissimuler sa gène, Voltaire prédit que les Saisons passeraient à la postérité, ce qui n'arriva pas d'ailleurs. J'affirme que Suard ne sourcilla pas, par respect pour Hume, Walpole et Robertson qu'il aimait depuis son retour de Londres. Recommandé par Mme Geofl*rin à un homme puissant, il ne l'eut pas plus tôt connu qu'il s'en éloigna. « Quand on n'a pas de chemise, observa Mme Geoffrin, il ne faut pas avoir tant de fierté )). (( Au contraire, répartit Suard, il faut en avoir afin d'avoir quelque chose ». L'homme qui répond ainsi n'entre pas dans les petits complots. Le Duc de Nivernois renfermait trop de diplomatie pour se compromettre et ses sympathies pour lord Chesterfield l'auraient rappelé à l'ordre. Beauzée a pu hausser les épaules en entendant traduire Shakespeare, mais ce fut de pitié pour le traducteur, car Beauzée savait toutes les langues. Watelet devait dessiner le portrait de d'Alembert au lieu de l'écouter, d'abord parce qu'il dessinait toujours, ensuite parce que le litige ne l'intéressait pas. La

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fameuse discussion entre Foncemagne et Voltaire, à propos du testament politique du cardinal de Richelieu, discussion dans laciuelle Voltaire eut le dessous, prouve que l'admiration du premier pour le second ne l'aveuglait pas, et quand, en 1776, les deux vieillards tombèrent dans les bras l'un de l'autre, s'ils ne se mordirent pas c'est qu'ils n'avaient plus de dents. La profonde amitié de Thomas pour Ducis ne permet pas de supposer qu'il prit parti contre Shakespeare. Aussi bien Thomas s'en expliquait en écrivant à Ducis, à propos de Macbeth : (( Je compare la plupart de nos auteurs tragiques à ces orateurs de cour qui vont prêcher devant le roi. en cheveux bien peignés, en rochet bien blanc, avec des gestes élégants et bien mesurés, et en style soigné, poli, bien tondu comme les beaux gazons des jardins anglais. Mais vous, mon cher, vous êtes le missionnaire du théâtre. » Bernardin de Saint- Pierre appréciait Shakespeare. Relisez les Fragments sur J.-J. Rousseau. Mais alors qui applaudit? Marmontel? Je ne jurerais pas le contraire. Dans son Discours sur la tragédie, il a osé féliciter ceux qui châtiaient Shakespeare, pour sauvegarder les susceptibilités des lords Carteret et Littleton ! Et puis après? Bissy? Dans son journal, Collé affirme que ce Bissy ne savait pas l'orthographe. Radouvilliers? Misère! Paulmy d'Argenson? Il jouissait d'une surdité à toute épreuve. Sainte-Palaye? Lisez ses Lettres à Bachaumoni sur le bon goût dans les

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lettres, vous saurez son importance. Le prince de Hnhan-Guoméné? Les compactions de Falstafî ne rellVayaient pas; il les employait à Vienne pour exercer la contrebande, à tel point que Marie- Thérèse demanda son rappel. L'Evêque de Roquelaure? A part ses homélies, il ne connaissait rien. Le cardinal de Luynes ? Il était à l'Académie avec un bagage bien léger pour se montrer sévère : un petit Mémoire sur le mouvement du vif argent dans les baromètres dont les tubes sont de différents diamètres et chargés par des méthodes différentes. Boisgelin? Sa prélature représentait l'insignifiance. Thyrel de Boismont? Celui-là devait son titre d'académicien à une circonstance trop imprévue pour en abuser. Un jour, comme il se dirigeait vers sa chaire, on le prévient que des personnes de qualité sont dans l'assistance. Il change son sujet et cherche à improviser un discours sur la conversion de Madeleine. Son goût pour les plaisirs semblait l'y aider. Il traça d'abord, disent ses biographes, les égarements de la sainte, mais lorsqu'il fallut peindre sa conversion, les paroles lui firent défaut. Ce qui, pour tout autre, eût été considéré comme un échec, lui servit de succès. On prit sa stérilité pour le calme d'un homme d'esprit et la noblesse le fit nommer académicien. Que reste-t-il ? Coetlosquet ? Il n'avait pour titre que celui d'ancien précepteur du duc de Berry. Le maréchal de Beauvau ? Un ignorant devenu proverbial. Brétigny? Celui-ci se perd dans

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une obscurité absolue. J'allais oublier Le Franc de Pompignan! Pour approuver Voltaire il aurait fallu qu'il se trouvât dans des dispositions particulièrement indulgentes, au point de ne plus se souvenir des Facéties que ce dernier lui consacra : des Quand? de la Lettre sur Bidon, des Car, de la Lettre de Paris, de la Lettre de M. de V Ecluse, chirurgien dentiste, seigneur du Tilloy près Montargis, à M. son curé. Etc., etc. Il aurait donc comme \eJarde de sa Didon :

...été dans des déserts Ensevelir la honte et le poids de ses fers.

Encore une fois qui a applaudi? Nous oublions le public. On sait comment on le recrute ces jours-là. On réunit des amis, des complaisants ou des valets qui paient leurs places d'un haro. La preuve en est que Voltaire avait pris pour juge du camp un M. de Vaisnes.

Le 25 de ce mois, monsieur, je combats en champ clos, sous les étendards de M. d'Alembert contre Gilles Letourneur, écuyer de Gilles Shakespeare. Je vous réitère d'assister à ce beau fait d'armes, et je vous prends comme juge de camp.

Comme tout le monde j'ignore ce M. de Vaisnes, mais s'il se montra sévère, j'aime à supposer que Shakespeare s'en consola.

Avouez que voilà bien du bruit pour peu de chose. Avouez encore qu'en appelant Letourneur

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dans l'arèno. Voltaire no fournissait pas les prouves d'un courage extraordinaire, et qu'en s'improvisant le second de Voltaire, d'Alembert se battait sans risques.

Comme Ducis, Letourneur se consola de l'aventure, et, comme Ducis, il poursuivit son œuvre. Son collaborateur Rutlège se montra moins patient. S'il no jugea pas utile do roproclier à Voltaire la faute qu'il commettait en insultant Shakespeare, il le reprit, et très finement, sur sa façon de le traduire. Sa critique, à ce point de vue, peut servir aux futurs adaptateurs. Dans sa lettre à l'Académie, Voltaire, pour justifier la traduction de Jules César, disait avoir employé tantôt la prose, tantôt les vers blancs, tantôt les vers rimes. Le chevalier Rutlège démontre qu'il n'existe pas de pire façon de le défigurer. En effet, il n'y eut jamais de vers blancs dans la langue française. Sa marche et son génie n'en comportent pas. Supprimez la rime, l'effet de la versification s'anéantit. Dans la langue anglaise, au contraire, par suite de son abondance et de son énergie et encore plus de l'appuyé de toutes ses terminaisons, on peut écrire des vers sans rimes, aussi chantants que les rimes. Le Paradis perdu fut écrit en vers blancs; la langue en est pleine, sonore, la musique du discours paraît aussi harmonieuse que celle do la poésie grecque et latine. Les vers blancs de Shakespeare eurent le même avantage. Le poète s'exprime de trois manières : il emploie

d'abord la prose; à mesure que le discours doit s'ennoblir, il fait usage de vers blancs ; lorsqu'il veut inculquer dans la mémoire du spectateur une maxime grave, une pensée sublime, il a recours à la rime, propre à y clouer pour ainsi dire l'idée qu'il veut exprimer. La transition d'une de ces manières de parler à l'autre est toujours imperceptible et ménagée avec un art admirable. En français, ce procédé est impossible, aussi devient-il barbare.

La protestation toute philologique de Rutlège fut insérée par Grimm, ainsi que plus tard VApolorjie de Shakespeare en réponse à la critique de M. de Voltaire, traduite de l'anglais de Mme de Montagu. Cette fois, la défense est moins adroite et J'attaque passe souvent à côté. Nous n'en retiendrons, avec Grimm, qu'une comparaison amusante. « Le pédant, dit lady Montagu, qui acheta à grand prix la lampe d'un philosophe célèbre, dans l'espérance qu'avec ce concours, ses ouvrages acquerraient la même célébrité, n'était guère moins ridicule que ces poètes qui s'imaginent que leurs drames doivent être parfaits, dès qu'ils sont réglés sur la pendule d'Aristote. »

Le plus grave c'est que Shakespeare demeure la victime. Transformé par La Place et Ducis, combattu par Voltaire, il est encore trahi par Letourneur et, ce qui est plus étonnant, les collaborateurs de ce

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dernier. Choisissons au hasard Othello, par exemple. Evidemment Letourneur n'imitera pas Ducis qui, tout à l'heure, va traiter cette tragédie avec sa craintive désinvolture. Mais, au lieu de s'en tenir au texte, il l'ampliliera quand il ne se croira pas obligé de l'expurger. Prenons la scène où paraît Brabantio. Voici comment s'exprime le lago de Letourneur :

— Seigneur vous êtes volé. Au nom de l'honneur passez votre robe. Le poignard est sur votre cœur.

Shakespeare ne fait pas dire à lago que le poignard est sur le cœur de Brabantio, mais que son cœur va éclater. {Yoitr heart is burst.)

— A ce moment, un noir vautour se repaît de votre jeune et blanche colombe, ajoute le lago du même Letourneur.

Pourquoi vautour et pourquoi colombe? Shakespeare a écrit :

Even now, vevy now, an old black sam.

Is tupping your white ewe.

C'est-à-dire : « Maintenant, juste maintenant, un vieux bélier noir saillit votre blanche brebis. » Voyez la différence de l'image.

— Levez-vous, hâtez-vous, sonnez le tocsin, réveillez la ville assoupie, ou le démon va cette nuit faire de vous un grand-père.

Il n'y a pas « hàtez-vous » dans le texte. II n'y est pas question de « ville assoupie. »

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Arisej avise; Awake the morting citizens, wilh the belL

— Levez-vous, levez-vous, réveillez les citoyens qui ronflent, en sonnant la cloche.

— Eh bien, puisque vous le voulez, vous verrez votre fille mère de monstres africains. Oh ! l'étrange famille de neveux bizarres qui pulluleront autour de vous ! la belle postérité qui va se mêler à votre race î

Est-il possible de trahir à ce point la pensée d'un auteur? Letourneur, pas plus que Voltaire, ou Ducis, n'a donc compris la beauté des brutalités d'Iago? la puissance de ses métaphores? Le texte anglais semble avoir été forgé par un Titan tapant si dur que l'enclume n'y résistera pas. Mais quels sons et quelles étincelles!

You' m hâve your danghter coverdicith a Barbary horse, you'ill hâve your nephews neigh to you; youll hâve coursers for cousins and genêts for germans,

— Votre fille va être couverte par un cheval de Barbarie; vos petits-fils henniront après vous, vous aurez des coursiers pour cousins et des genêts pour alliés.

Nous ne poursuivrons pas des comparaisons qui finiraient par devenir oiseuses.

Tandis que Letourneur continuait son œuvre, Ducis, qui s'en inspirait, poursuivait la sienne et Voltaire ne désarmait pas. Au mois d'octobre 1776, sur la prière du marquis de Thibouville, il s'était

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mis à la tragédie d'Irène, dont la représentation (levait avoir lieu l'année suivante, à Ferney, à l'occasion du mariage du marquis de Villette. Le 10 février 1778, bravant le froid, la fatigue, et ses persécuteurs, il arrive à Paris et lit le lendemain sa tragédie au Tliéàtro-Francais, après avoir passé la nuit à corriger les deux derniers, actes. On se souvient de son compliment à Mme Vestris à laquelle il destinait le principal rôle : « J'ai été occupé de vous, madame, toute la nuit, comme si je n'avais que vingt ans. » Irène fut un triomphe. Eh bien, ces derniers lauriers, loin de calmer sa colère contre Shakespeare, la réveillèrent. Il cherchera à lui porter un dernier coup dans une préface, nous disons le dernier, car quelques jours après il rendait son àme à Dieu et Ducis lui succédait à l'Académie.

Cinq ans après, Ducis donna un Roi Lear» En 1784, il fit représenter un Macbeth que la Harpe immola aux mânes de Voltaire. En 1792, Ducis reparaît avec Othello, N'osant pas représenter Othello étouffant Desdémone, devenue, l'on ne sait pourquoi, Heldémone, comme lago devenait Pézare, il remplaça l'oreiller par un poignard. L'effet, paraît-il, n'en fut pas moins saisissant. Des femmes s'évanouirent. « On eût dit que le poignard dont Othello venait de frapper son amante entrait dans tous les cœurs. » L'optique théâtrale est vraiment particulière. Songez que cela se passait en 1792, c'est-à-dire à une époque où ces mêmes spectateurs avaient vu les massacres

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du Champ de Mars, applaudi aux premiers élans de la guerre, lu les rapports envoyés sur la révolution d'Avignon, commenté les infamies commises à la Glacière, assisté à l'envahissement des Tuileries, résisté aux émotions du 10 août. Demain, ils graviront courageusement les degrés de la guillotine. Aujourd'hui, ils ne peuvent pas supporter le spectacle de Talma enfonçant un3 arme de carton dans la poitrine de Mlle Desgarcins!

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