L'ALLEMAGNE SHAKESPEARIENNE
philuï.oi)lR'b, 4es poètes, leur répète que seul lo poète anglais indiquera la véritable route aux Allemands, leur enseignera une poétique, laquelle, d'ailleurs, germait depuis longtemps dans le cœur du j)opulaire. La Silésie qui, elle aussi, s'était occupée de la fondation de plusieurs écoles, recueille pieusement les dernières recommandations de Weekerlin. Martin Opitz (1597-1G39), philosophe, juriste, archéologue, ami des princes, les propage en fondant des cours spécialement réservés à l'étude de Shakespeare. Il écrit sa Poétique allemande destinée à fixer la langue des vers et où « le tyran des mots et des syllabes » se montre le fervent écolier du poète anglais. L'empereur lui décerne la couronne poétique. Autour d'Opitz se groupent de nombreux disciples. : Paul Flemming (1609-1640), Gryphius (1616-1664), etc.; tous shake^^peariens, tandis que dans d'autres parties de l'Allemagne, se fondent de nouvelles écoles sous les auspices de Chrétien Hoffmann, de Gaspard de Lohenstein, dévoués à Shakespeare. Mais, en dépit des bonnes volontés et des encouragements, la poétique italienne et l'influence française s'y glissent encore. Weise et Neukirch montrent le danger sans le faire disparaître. Leibnitz, le plus grand esprit de l'époque, essaie à son tour de réagir. Il connaît l'Angleterre, compte parmi les membres de la Société Royale de Londres; il a recommandé Shakespeare à l'académie de Berlin, il se heurte au constant mauvais
122 HISTOIRE DE l'oEUVRE SHAKESPEARIENNE
vouloir du roi de Prusse, se désintéressant d'un idiome qu'il ne parle pas au point d'imposer que la langue française demeure celle de son académie. C'est Monpertuis, président de la susdite, qui nous l'apprend. Nouveaux découragements parmi les patriotes. Mais il y a des ferveurs qui ne s'éteignent pas. Au début du dix-huitième siècle, la campagne shakespearienne reprendra de plus belle. Gottsched fonde une école dramatique en collaboration avec sa femme Victorine, école qui produira des Schwabe, des Pitschel, des Elias Schlegel, oncle des deux Schlegel si célèbres depuis, des Shoenaïch, des Bodmer, tendant toujours à naturaliser la langue et auxquels succéderont les collaborateurs du Journal de Brème : Christian Gaertner, Kaestner, Rasener, Zachariœ, Ébert, Cramer, Gellert. Mêmes tendances, mêmes efforts, mêmes tâtonnements. Ils tournent autour du soleil anglais; ils s'y aveuglent plus qu'ils ne s'y réchauffent.
Les patriotes commencent à désespérer. L'Angleterre a Shakespeare, la France une admirable pléiade; l'Allemagne n'arrive pas à se constituer une autonomie littéraire. Klopstocka traduit l'impatience de son pays, et montré du même coup, dans son Ode aux Muses, la conformité de sentiments que la littérature allemande avait avec la littérature anglaise.
« J'ai vu... oh! dites-moi, était-ce le présent, ou contemplais-je l'avenir? J'ai vu la muse de la Germanie