KLOPSTOCK
entrer en lice avec la muse anglaise, s'<''lancer pleine d'ardeur à la victoire.
Deux termes élevés à Textréraité de la carrière se distinguaient à peine : l'un ombragé de chênes, l'autre entouré de palmiers.
Accoutumée à de tels combats, la muse d'Albion descendit fièrement dans l'arène; elle reconnut ce champ qu'elle parcourut déjà, dans sa lutte sublime avec le fils de Méon, avec ce chantre du Capitole.
Elle vit sa rivale, jeune, tremblante, mais son tremblement était noble ; l'ardeur de la victoire colorait son visage, et sa chevelure d'or flottait sur ses épaules.
Déjà, retenant à peine sa respiration pressée dans son sein ému, elle croyait entendre la trompette, elle dévorait l'arène, elle se penchait vers le terme.
Fière d'une telle rivale, plus fière d'elle-même, la noble anglaise mesure d'un regard la fille de Thuiscon.
— Oui, je m'en souviens, dit-elle, dans les forêts de chênes, près des bardes antiques, ensemble nous naquîmes.
Mais on m'avait dit que tu n'étais plus. Pardonne, ô muse, si tu revis pour l'immortalité, pardonne-moi de ne l'apprendre qu'à cette heure... Cependant je le saurai mieux au but.
11 est làl... Le vois-tu dans le lointain? Par delà ce chêne, vois-tu les palmes? Peux-tu discerner la couronne? Tu te tais... Oh! ce fier silence, ce courage contenu, ce regard de feu fixé vers la terre, je le connais.
Cependant, pense encore, avant ce dangereux signal, pense... n'est-ce pas moi qui déjà lutta contre la muse des Thermopyles, contre celle des Sept Collines?
Elle dit! le moment décisif est venu, le héros s'approche I
124 HISTOIRE DE l'oëUVRE SHAKESPEARIENNE
■— 0 fille d'Albion ! s'écria la muse de la Germanie ; ie t'aime en t'admirant, je t'aime... mais l'immortalité, les palmes me sont encore plus chères que toi. Saisis cette couronne si ton génie le veut; mais quil me soit permis de la partager avec toi.
Comme mon cœur bat!... Dieux immortels! Si même j'arrivais plus tôt au but sublime!... Oh! alors, tu me suivras de près ; ton souffle agitera mes cheveux flottants.
Tout à coup, la trompette retentit, elles volent avec la rapidité de l'aigle ; un nuage de poussière s'élève dans la vaste carrière; je les vis près du chêne mais le nuage s'épaissit, et bientôt, je les perdis de vue.
On ne pouvait rendre un plus bel hommage à Shakespeare.
(( Ainsi finit TOde, dit madame de Staël, à qui nous empruntons cette traduction, et il y a de la grâce à ne pas désigner le vainqueur. »
Un instant, l'élan shakespearien faillit se ralentir avec Wieland. plus français qu'allemand. Lessing va lui donner une impulsion définitive.
Lessing, encore jeune, s'annonçait comme un prodige. Il comptait dix-sept ans lorsque le Directeur de VAfraneitm de Meissen lui donna ce témoignage : (( Nous ne pouvons plus rendre aucun service à cet élève; les leçons que ses camarades trouvent trop difficiles sont un jeu pour lui ; c'est un cheval qui demande double ration d'avoine. » 11 étudie la théologie, écrit des comédies, des articles de critique, il veut que l'on « travaille » les Anglais et les Espa-
gnols et publie celte vérité (jiii allait avoir tant de conséquences : « Si les Allemands voulaient suivre leur naturel, leur théfitre ressemblerait j)Iutot à celui des Ani^dais qu'à celui des Français. »
H se rend h Berlin en 1750, date à laquelle le roi de Prusse écrivait <\ Voltaire : « Je vous respecte comme mon maître en éloquence et en savoir; je vous aime comme un ami vertueux... Je n'ai pas la folle présomption de croire que Berlin vaut Paris. Si les richesses, la grandeur et la magnificence font une ville aimable, nous le cédons à Paris. Si le bon goût, pour être plus généralement répandu, se trouve dans un endroit du monde, je sais et je conviens que c'est à Paris, mais vous, ne portezvous pas ce goût partout où vous êtes? » Une fois à Berlin, se rendant compte de la lutte qu'il aura à soutenir, Lessing prend du renfort, groupe des écrivains sur lesquels il sait pouvoir compter : Nicolaï, romancier satirique ; Mendelssohn, qui vient de traduire Platon; Abbt, professeur de pbilosopbie et auteur d'un traité sur le Mérite, Avec les deux premiers, il ouvre le feu par la publication des Lettres concernant la littérature contemporaine, où il vise particulièrement Gottsched. « L'ambition de Gottsched ne fut pas tant de corriger notre ancien théâtre que d'être le créateur d'un théâtre nouveau» Et que devait être ce théâtre nouveau? Un théâtre à demi français. Mais Gottsched ne se demanda pas si un tel théâtre convenait au caractère allemand.
Cependant, nos anciennes pièces, qu'il s'efforça de bannir, auraient pu lui apprendre que nous penchons plutôt vers le goût anglais que vers le goût français, que nous voulons voir et penser plus que la scène française ne nous le permet, que ce qui est grand, terrible, mélancolique a plus d'empire sur nous que ce qui est aimable, tendre et amoureux, enfin, que l'excès de la simplicité nous fatigue plus vite que celui de la complication. Gottsched aurait dû suivre cette trace qui l'aurait mené directement au théâtre anglais. » Lessing s'acheminait vers Shakespeare, mais, chose curieuse, il passera d'abord par Diderot. Le Fils Naturel et le Père de Famille, qu'il traduisit, répondaient à son idéal. Il y voyait une protestation contre notre vanité, notre amour des titres et « autres avantages extérieurs. » Plus tard, dans la Dramaturgie, il y reviendra avec une insistance infatigable. La contradiction est à noter. Pour protester contre l'art français, il recommande un Français, et un Français dont le théâtre ne put jamais être apprécié, ni appréciable. Peut-être dans la forme simplette mais concise de Diderot lui semblait-il plus facile de couler une langue neuve, car ne l'oublions pas, la réforme désirée par Lessing s'appliquait moins au sujet qu'à la façon de l'exprimer. Il ira jusqu'à composer une pièce sous son inspiration : Emilia Galolti. Il s'en explique dans une lettre adressée à Nicolaï : (( J'ai dépouillé l'histoire de la Virginie romaine de
LA DHANfATUROIE 127
tout intérêt politique et général; j'ai pensé que le destin d'une lille immolée par un père, à qui sa vertu est plus chère que sa vie, est assez tragique par lui-môme et suffit à remuer l'âme dans ses profondeurs. » Il ajoute dans sa lettre : « Le plan n'est calculé que pour trois actes et j'ai pris sans scrupule toutes les libertés de la scène anglaise. »
Ce fut en 1767 que Lessing, attaché comme critique dramatique au théâtre de Hambourg, prit le parti d'opposer Shakespeare à Corneille, à Racine, à Molière et à Voltaire. N'oublions pas qu'à cette date, Voltaire a publié depuis six ans son Avertissement à la traduction de Jules César, et nous en concluerons que sa mauvaise humeur dut aucore augmenter. La lutte engagée par Lessing fut injuste. 11 ne comprit jamais Molière. Les beautés de Corneille et de Racine lui échappaient. Il n'atteignit pas même les hauteurs où se place quelquefois Voltaire. Mais pour l'étude que nous avons entreprise, le principal est de montrer comment il inclina peu à peu vers l'auteur d'flamlet, de constater avec quel zèle il le vengea de la pitoyable campagne menée contre lui par un groupe d'écrivains français.
Feuilletons la Dramaturgie, Voltaire va de suite s'y trouver en opposition avec Shakespeare, à propos d'une représentation de Semiramis. Lors de la publication de cette tragédie, vers l'an 1748, Voltaire avait senti le besoin de justifier l'ombre de Ninus sortant de son tombeau pour prévenir un
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inceste et pour venger sa mort, et il le faisait sur le dos de Shakespeare.
Les Anglais ne croient pas assurément plus que les Romains aux revenants; cependant, ils voient tous les jours avec plaisir, dans la tragédie d'Hamîet, l'ombre d'un roi qui paraît sur le théâtre dans une occasion à peu près semblable à celle où l'on a vu à Paris le spectre de Ninus. Je suis bien loin assurément de justifier en tout la tragédie (VHamlet : c'est une pièce grossière et barbare, qui ne serait pas supportée par la plus vile populace de la France et de ritalie. Hamlet y devient fou au second acte. Sa maîtresse y devient folle au troisième, le prince tue le père de sa maîtresse, feignant de tuer un rat, et l'héroïne se jette dans la rivière. On fait sa fosse sur le théâtre, des fossoyeurs disent des quolibets dignes d'eux, en tenant dans leurs mains des têtes de morts. Le prince Hamlet répond à leurs grossièretés abominables par des folies non moins dégoûtantes, etc., etc.. On croirait que cet ouvrage est le fruit de Vimagination d'un sauvage ivre. Etc..
Comparant le fantôme (^ Hamlet et celui de Semiramis^ Lessing expose que dans Siiakospeare, il vient de l'autre monde, à l'heure solennelle, dans le silence effrayant de la nuit, accompagné de toutes les circonstances sombres et mystérieuses avec lesquelles nous sommes accoutumes, depuis les leçons de notre nourrice, à attendre des fantômes et à en imaginer. Nous empruntons les termes mêmes de Lessing. Mais ajoute-t-il, le spectre de Voltaire n'est pas bon même à faire peur aux enfants; ce n'est
LE SPECTRE Wffdniict ET \.K SPECTHE DE Semivamis 129
(Iii'iiM comédioii déf^Miisô, qui n'a rien, n(' dit rien, iM' lait rien de ce qu'on attendrait de lui s'il était ce qu'il veut être. Toutes les circonstances de son apparition sont plutôt ])ropres à dissiper l'illusion, et trahissent la froide coiicej)tion d'un poète qui voudrait bien nous tromper et nous elTraycr, s'il savait comnient s'y prendre. « Qu'il réfléchisse seulement à ceci, i)oursuit Lessing : c'est en plein jour, au milieu de l'assemblée des Etats de l'empire, que le spectre, annoncé par un coup de tonnerre, sort de son tombeau. Où Voltaire a-t-il appris que les spectres soient si hardis? Quelle vieille femme ne lui aurait dit que ces fantômes redoutent la lumière du soleil, et n'aiment pas à visiter les assemblées nombreuses? Dans Shakespeare, c'est au seul Hamlet que le fantôme s'adresse; dans la scène où la mère d'Hamlet est présente, il n'est ni vu ni entendu par elle. Toute notre attention se concentre donc sur Hamlet, et plus nous observons en lui des signes d'eff'roi, plus nous sommes disposés à prendre l'apparition qui cause ce trouble pour tout ce qu'il voit en elle. Le spectre agit sur nous par Hamlet plus que par lui-même ».
Quelque temps après, Lessing reviendra sur Shakespeare, à propos de Zaïre et de Roméo et Juliette. <( Dans la première tragédie. Voltaire fait parler l'amour dans un style de chancellerie; dans la seconde Shakespeare peint les plus secrets détours par lesquels l'amour se glisse dans notre âme. On
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peut en dire autant de la jalousie. Orosmane jaloux fait assez pauvre (igure en face d'Othello. Cibber 4it que Voltaire s'est emparé de la torche qui a mis le feu au bûcher tragique dressé par Shakespeare. J'aurais dit : il a dérobé à ce bûcher enflammé un brandon qui fume plus qu'il ne brille et n'échautfe. » Quelques mois après la Lettre à l'Académie Française, Lessing redonne encore :
Mais quoi? toujours Shakespeare? diront quelquesuns de nos lecteurs; lui seul a donc tout entendu mieux que les Français ? Cela nous fâche, car nous ne pouvons pas le lire. Je saisis cette occasion pour rappeler au public ce qu'il paraît avoir résolu d'oublier. Nous avons une traduction de Shakespeare. Elle est à peine terminée et personne ne s'en occupe déjà plus (1). Les critiques en ont dit beaucoup de mal. J'aurais grande envie d'en dire beaucoup de bien. Ce n'est pas pour contredire ces habiles personnes, ni pour justifier les défauts qu'elles y ont remarqués; mais c'est parce que je crois qu'on n'aurait pas dû faire tant de bruit de ces défauts. L'entreprise était difficile ; un autre que M. Wieland se serait plus souvent trompé dans la rapidité du travail, et aurait plus souvent sauté par-dessus les difficultés, soit par ignorance, soit par paresse. Mais ce qu'il a bien fait, il est difficile que jamais personne ne le fasse mieux. Tel qu'il est, le Shakespeare qu'il nous a donné est un livre qu'on ne saurait assez trop recommander chez nous. Nous aurons longtemps à étudier les beautés qu'il nous a fait connaître, avant que les taches qui s'y trouvent mêlées nous offt^nsent assez
(1) La traduction de Wieland date de ii6î.
LE Slurm-und-Drang 13i
pour qu'une meilleure tradition nous devienne nécessaire.
Leasing évoque encore Shakespeare, à propos d'june représentation d'un liic/iurd III, deWe^se. 11 ae s'agissait que duue lointaine imitation de celui de Shakespeare. On a dit d'Homère qu'il était plus difficile de lui enlever un vers que d'arracher à Hercule sa massue. Lessing rappelle la comparaison : (( Il faut étudier Shakespeare, et non le piller. Si nous avons du génie, il sera pour nous ce jqu'est la chambre obscure pour le peintre de paysage : il faut y regarder pour apprendre comment la nature se projette sur une seule surface, mais il n'y faut rien prendre. »
La. campagne entreprise par Lessing porta ses fruits. Elle avait été précédée de son Laocoon, simple fragment ayant la valeur d'un traité complet d'esthétique. Elle ei^t des continuateurs, tels Garve, Eberhard, Engel, etc., et donna naissance à une époque nouvelle que les Allemands appelleront du ijkOm intraduisible de Sturm-und-Drang .
Ce qui caractérisa les écrivains de cette époque iiouvelle. c'e^t, suivant M. A. Bossert (1)^ une confiamii^ illimitée en leurs propres forces, un haut sentiment de leur personnalité. Ils s'appelaient euxmêmes : les génies originaux. L'originalité est
M) Histoire de la littérature allemande.
considérée désormais comme la marque unique et certaine de la vraie poésie. On ne rejette pas seulement les modèles décidément antipathiques à l'esprit allemand, et que Lessing a proscrits, l'imitation est regardée en elle-même comme une preuve d'impuissance. On va plus loin. Comme on ne veut plus de modèles, pourquoi ne se passerait-on pas des règles qui ont été formulées d'après ces modèles? 11 ne reste plus dès lors que la nature.
Or, tout étant nature dans les héros de Shakespeare, c'est Shakespeare qui va définitivement être le maître et le dieu. Il aura pour servants Klinger, Lenz, Muller, Wagner, Herder, etc..
Avec Herder, il faut compter. Disciple de Rousseau, il fut attaché au collège de Koenigsberg, puis professeur à l'École Canoniale de Riga où ses prêches firent sensation et où il établit sa réputation d'écrivain. Ses Fragments sur la littérature allemande moderne sont restés classiques comme son Essai d'une histoire de la poésie et son étude sur rOrigine du Langage. D'après la philosophie de Herder, l'histoire n'étant qu'une suite de relations où rien n'est absolument sacrifié, il étudiera les grands écrivains à ce point de vue, consacrera à Shakespeare des pages que nous voudrions reproduire entières. Il le représente assis sur le sommet d'un rocher. La tempête, l'orage, les hurlements de la mer font tapage à ses pieds. Shakespeare ne s'en émeut pas. Sa tète est dans les rayons du ciel. A la