‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 33 sur 92 · HERDER · texte numérisé non relu

HERDER

base tlu rocher,"^ la foule circule, « commente, condamne, excuse, adore, calomnie, traduit et blasphème. » // 71 écoute point. Après avoir évoqué le poète en cette attitude superbe, Ilerder le montre qui se débat de son vivant dans un pays bizarre. Dans ce pays « ne réunie i)as la simplicité des choses )), mais une quantité de petits États, où la vie est multiple, où multiples sont les usages, les opinions, les langues. Cette variété d'événements, de types, il fallait la concentrer dans un ensemble poétique, c'est dans ce but qu'il composera son œuvre. « Shakespeare a conservé la nature en conduisant ses Héros à travers tous les temps et tous les lieux. » Quant à cette fameuse question de « lieu » et de « temps », Herder la méprise. « Avons-nous, s'écrie-t-il, la notion du lieu et du temps quand nous rêvons? Eh bien, les drames sont des rêves de poètes! »

Herder n'eut pas seulement la gloire de développer les beautés de Shakespeare, il éclaira la conscience littéraire de Goethe. Après avoir raconté dans ses Mémoires comment la partialité de Voltaire le révolta, Goethe explique la façon dont il trouva son chemin de Damas. Lui et ses camarades risquaient de s'abandonner à la nature brute et sauvage — ce sont ses expressions — si une étoile n'était venue les éclairer. Cette étoile fut Shakespeare. « Ceux de nos lecteurs qui voudront se faire

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une juste idée de l'effet que la lecture des œuvres de ce grand homme produisit sur les étudiants de Strasbourg, feront bien de lire l'article qui le concerne dans le magnifique ouvrage de Herder intitulé ^ Sur le génie et l'art allemand. On fera également bien de consulter les Remarques de Henze sur le Théâtre. » Au cours de ses Conversations. Eckermann nous initie aux admirations de Goethe. Le vendredi 2 janvier de l'année 18i4, il dînait chez Goethe, lorsque la conversation tomba sur la littérature anglaise, la grandeur de Shakespeare^ la situation malheureuse de tous les poètes dramatiques anglais venus après le géant de la poésie.

— Un talent dramatique, dit Goethe, s'il était remarquable, ne pouvait ignorer Shakespeare, s'empêcher de l'étudier. Mais en l'étudiant, il acquérait la conviction que Shakespeare avait déjà épuisé toute la nature humaine, dans toutes ses directions, dans toutes ses profondeurs, dans toute son élévation et qu'il ne lui avait laissé à lui, son descendant, absolument rien à faire. Et où donc aurait-il pris le courage de saisir seulement la plume, celui dont Tàme avait su bien comprendre les immenses et inaccessibles beautés de son prédécesseur? Il y a cinquante ans. dans ma chère Allemagne, j'étais, moi. plus à mon aise, mes prédécesseurs ne m'embarrassaient pas; ils n'étaient pas en état de m'imposer longtemps et de m'arrêter. J'abandonnai donc bien vite la littérature allemande, je ne l'étu-

LES ConnersaiionK de GOETHE ET d'eckermann 11^5

(Hai pins et je m'adonfiai tout entier k la vre ellem^me, et à la création. Je me développai ainsi peu h peu tout naturellement et me rendis capable des oeuvres que je publiais de temps en temps avec succès. Dans ce progrès parallèle de ma vie et de mon développement, jamais mon idée de la perfection n'a été supérieure à ce que j'étais à ce momentlà capable de réaliser, mais si j'étais né en Angleterre, et si au moment où, pour la première fois, jetine homme ouvrant les yeux, j'avais été envahi par cette variété de chefs- d'œuvfe, leilf puissance m'aurait écrasé et je n'aurais su qUe faire. J'aurais perdu la légèreté de la démarche, la fraîcheur du courage, et je serais resté livré à de longues réflexions, à de longues hésitations, pour trouver une nouvelle voie. »

Eckermann prit à son tour la parole.

— Si, pour ainsi dire, on enlève Shakespeare à la littérature anglaise, et si oh le considère transporté chez nous, isolé, sa grandeur gigantesque semble miraculeuse. Mais si on va le chercher dans sa patrie même, si on le replace suf son sol natal, dans l'atmosphère de son siècle, si on étudie ses contemporains et ses successeurs immédiats, si on respire le souffle énergique qui s'exhale des œuvres de Ben Jonson. Massinger. Marlowe. Beaumont et Fletcher. alors Shakespeare reste toujours le pltrs grand de tous ; mais cependant on acquiert la contictîon qoe les merveilles de son esprit ne sont pas

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au-dessus de notre portée, et qu'une grande partie de son génie est due à la puissance fécondante de l'air vigoureux de son siècle.

— Vous avez parfaitement raison, répondit Goethe. 11 en est de Shakespeare comme des montagnes de Suisse. Transplantez le Mont-Blanc au milieu des Grandes Plaines et des bruyères de Lunébourg, sa grandeur vous mettra sans paroles. Mais allez le voir dans son pays gigantesque; arrivez à lui à travers les grands voisins : la Jungfrau, le Finster-Aahorn, l'Eiger, le Wetterhorn, le Gothard, le Mont Rose, le Mont Blanc restera toujours un géant, mais nous n'éprouverons plus à sa vue la même surprise. Celui qui ne veut pas croire qu'une partie de la grandeur de Shakespeare est due à la grandeur et à la puissance de son siècle, que celui-là se demande si l'apparition d'un phénomène aussi étonnant serait possible aujourd'hui dans l'Angleterre de 18M, dans nos jours détestables de journaux à critiques dissolvantes.

Quelques années après, comme Eckermann parlait de Rubens à Goethe et de la double lumière dont le peintre avait éclairé un paysage, il lui demanda si des traits aussi hardis de fiction artistique se trouvaient dans la Littérature.

— Il ne faut pas aller bien loin, répondit Goethe, après un instant de réflexion, je pourrais vous en montrer dans Shakespeare par douzaines. Prenez seulement Macbeth. Lorsque lady Macbeth

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