GOETHE ET SHAKESPEARE
vout exciter son époux à l'action, elle dit : « J'ai allaité des enfants... » etc.. Que cela soit vrai ou non, il importe peu; lady Macbeth parle ainsi et doit parler ainsi pour augmenter l'ellet de son discours; mais dans le cours de la pièce, lorsque Macdutî apprend le désastre des siens, dans sa violente fureur il s'écrie : « Il n'a pas d'enfants! » Ces mots sont en contradiction avec ceux de lady Macbeth. Shakespeare ne s'en est pas inquiété. Il ne cherche qu'à donner à chaque discours toute sa force, et de même que lady Macbeth pour donner à ses paroles tout leur effet devait dire : « J'ai allaité ses enfants », Macduff, pour la même raison, devait dire : « Il n'a pas «l'enfants! » En général, ce n'est pas avec tant de précision et de minutie qu'il faut examiner les coups de pinceau d'un peintre ou les mots d'un poète; si une œuvre d'art est sortie d'un esprit libre et hardi, il faut pour la contempler, pour en jouir, avoir autant que possible, un esprit aussi libre et aussi hardi (1)
Quel malheur que Voltaire n'ait pas entendu cette leçon!
Fermons le livre des Conversations.
Nous disions que Shakespeare fut pour Goethe l'étoile qui le conduisit. En effet, à partir du moment où il lui est révélé, Goethe a un exemple et un but. L'intérêt croissant avec lequel il étudie
(1) Traduction de M. Emile Delerot.
le poète anglais élargît tellement son imagination qu'il ne lui sera plus possible de se renfermer dans l'espace étroit de là scène, et surtout dans le temps limité pour une représerttation dramatique. C'est allors qu'il écrira Goetz de Berlichingen, où se fait si vivement sentir l'influence de là littérature anglaise, laquelle après Goetz lui inspirera encore Werther, Egmont, et Faùsl^ dont l'origine, on le sait, remonte à Marlowe. On sent que tout en brodant sur le càhevas de Marlowe, il était hanté par Shakespeare. Il y a ufle parenté indiscutable. .
Mais c'est surtout dans Wilhem Meisier que Goethe serrera de plus près Shakespeare. On n'a pas oublié l'impression produite sur Wilhem par la lecture du grand tragique. Il y voit l'œtivre d'un génie céleste se rapprochant des hommes pour leur apprendre à se connaître. Cette œuvre n'est pas un poème, quelque chose comme l'immense livre du destin, « dont un ouragan tournerait les feuillets. » Toute la prescience de l'homme et du sort entrevue jusqu'à pté*sent, sans que Wilhem s'en rendît compte, il la trouvera révélée et développée dans les pièces de Shakespeare. « Les hommes, s'écrie-t-il, pàtàîssent être des hommes naturels, et cependant, ils ne le sont pas. Les créations mystérieuses et complexes se meuvent comme des montres dont le cadran et la boîte seraient de cristal; elles indiquent, selon leur destination, la suite des heures, et l'on peut saisir quel est le rouage. » Le rapide regard qu'il a
Wilhem Meistcr VM)
jeté dans lo monde shakespearien l'excite à progresser d'un pas plus rapide dans le monde re^'el, à se mMer aux flots dos ('^vf^nements qui vortt l'inonder, dans l'espoir de puiser qufdques coupes dans la vaste mer de la vraie nature, et de les reverser ensuite du haul (h^ la i^vbni^ sur ses compatriotes altérés.
Telle est la disposition d'esprit dans laquelle Wilhem a étudié le f61e d'Hamlet. — Hamlet est Un jeune prince pour qui le passé demeure un rêve évanoui. Oblip^é de céder la place à son oncle, leqiiêl oncle a épousé sa mère, il se seïit rabaissé. Aucun bonheur au monde ne remplacera ce qu'il a perdil. Ouîïnd, une nuit, l'ombre de son père lui apparaît et porte la terrible accusation, Hamlet à-t-il soif de vengeance? Non. La stupéfaction et la mélancolie l'enveloppent; il devient amer en face des criminels qui sourient ; il jure de ne pas oublier le mort, et termine par cette pilàinte significative : « Le temps a rompu sa chaîne; malheur à moi, qui suis né pour la rétablir ! » Selon Goethe, ces mots expliquent toute la conduite d'Hamlet. Shakespeare a voulu peîrtdre un grand acte imposé à une âme qui n'est pas assez forte pour l'accomplir. Un chêne a été planté dans un vase précieux qui n'aurait dû renfermer que des fleurs délicates; les racines se développent et le vase se brise.
Goethe saisira souvent l'occasion de revenir sur Shakespeare, notamment dans le Journal de Stutt-
140 HISTOIRE DE l'oEUVRE SHAKESPEARIENNE
gardt. Nous nous contenterons d'analyser un de ses articles, intitulé : Encore et toujours Shakespeare, renvoyant le lecteur qui voudrait le lire en entier aux Conversations d'Eckermann traduites par M. Delerot (t. II. p. 404 et suiv.) Goethe y appelle Shakespeare un grand poète, parce que personne n'a pénétré le monde comme lui, personne n'a su en donner une plus haute connaissance. Grâce à lui, le monde est pour nous transparent; nous devenons les confidents de la vertu et du vice, de la grandeur et de la petitesse, de la noblesse, du crime, etc.. et par les moyens les plus simples. S'il ne met pas tout dans son génie, c'est que ses œuvres sont faites moins pour les yeux du corps, que pour ceux de rame. Shakespeare s'adresse toujours à notre sens intime, mais de telle sorte que le monde de l'imagination s'anime et s'éveille aussitôt en nous. Sa puissance réside dans les paroles vivantes qu'il a répandues partout. Shakespeare s'unit à l'âme du monde; il le pénètre comme elle-même; à tous deux, rien ne reste caché. Mais l'âme du monde aide le secret des événements, elle ne le trahit pas avant leur accomplissement, et même lorsqu'ils sont passés, elle le garde encore souvent pour elle seule. Au contraire, il est dans l'esprit du poète de nous trahir tous ses secrets. Ses paroles abondantes nous les révèlent sinon toujours avant l'événement, du moins certainement pendant qu'il s'accomplit. Les poèmes de Shakespeare sont un grand marché