‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 35 sur 92 · SCHILLER · texte numérisé non relu

SCHILLER

plein do vie; mais surtout de drames. Quant aux exigences théâtrales, Shakespeare n'en tient aucun compte tant son imagination l'emporte. Il est essentiellement symbolique, c'est-à-dire que chez lui le fait important par lui-même, doit en faire présager et deviner un autre plus important. Son génie abrège tout comme le poète abrège la nature. Il n'agit pas comme les autres poètes; il ne choisit pas pour chaque œuvre des éléments particuliers. Au cours de son drame, il dépose une certaine idée à laquelle il sait rapporter le monde et l'univers entier.

En écrivant le nom de Goethe, on met en marge celui de Schiller. Lui aussi, sentit le besoin du naturel et comprit que la vraie poésie se compose d'un adroit mélange de réalité et d'idéal. A lui aussi Shakespeare servira d'étoile conductrice. Xavier Marmier raconte qu'un jour, Schiller entendit réciter à un de ses professeurs un passage de Shakespeare qui l'ébranla jusqu'au fond de l'âme. Plus de repos jusqu'à ce qu'il se soit procuré les œuvres complètes du poète. Un de ses camarades lui donne la traduction de Wieland ; il la lit avec avidité, la relit, y revient sans cesse. Cette lecture agit puissamment sur lui et décida de sa vocation. Aussi bien. Schiller en convient dans son Esthétique, dans ses Mélanges, et plus tard, en 1782, dans un opuscuble publié par le Bépertoire wurtembergeois de la

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littéraliire, sous le titre : Le théâtre allemand d'à présent.

Je remarque dans le drame deux modes principales, deux extrêmes entre lesquels se trouvent la vérité et la nature. Les hommes de Pierre' Corneille sont de froids écouteurs de leur propre passion, des pédants de sentiments pleins de marque. J'entends Rodrigue, dans sa peine, professer en plein théâtre sur l'embarras où il se trouve, et passer soigneusement en revue les mouvements de son âme, comme une Parisienne ses mines devant le miroir. Chez les Français, la triste bienséance a châtié l'homme de la nature. Leur cothurne s'est changé en élégant soulier de danse. En Angleterre et en Allemagne (mais ici toutefois pas avant que Gœthe eût chassé au delà du Rhin le contrebandier du bon goût), on oJDfre aux yeux, si j'ose parler ainsi, jusqu'à la nudité de la nature ; on lui grossit sous le miroi^ concave d'une verve effrénée ses taches de rousseur et ses boutons; la pétulante imagination des poètes enflammés, la transforme en monstre dans ces fictions exagérées, et publie d'elle les plus honteuses anecdotes. A Paris, on aime les poupées élégantes et polies, que l'art a raclées pour enlever tout le relief hardi de la nature; on pèse le sentiment non à la livre, mais au grain; on vous découpe et vous sert d'après une sévère diététique, les mets de l'esprit, pour ménager l'estomac délicat d'une marquise langoureuse. Nous autres Allemands, nous permettons, comme les Anglais au cœur fort, des doses plus hardies ; nos héros ressemblent à un Goliath sur de. vieilles tapisseries, grossier et gigantesque, peint pour la distance. Pour bien copier la nature, il faut les deux choses : une généreuse hardiesse pour sUcer sa moelle et atteindre à la puissance de son élan ; mais en

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même temps une délicatesse pleine de réserve pour adoucir dans des miniatures les traits trop forts qu'on se permet dans de grandes peintures murales (1).

Dans sa correspondance, il revient à diverses reprises sur Siiakespeare :

Je viens de lire les pièces de Shakespeare qui traitent de la guerre des deux races ; Richard lll surtout m'a causé un véritable étonnement. C'est une des plus sublimes tragédies que je connaisse, et en ce moment, du moins, il me semble qu'elle est au-dessus de tout ce que Shakespeare a fait. Les hautes destinées mises en action dans les pièces précédentes se dénouent dans cette dernière de la manière la plus noble et la plus élevée. Il est vrai que le sujet par lui-même exclut toute situation efféminée, larmoyante ou sentimentale ; mais aussi comme tout y est énergique et grand ! rien de vulgaire n'y détruit i'emotion esthétique, et l'on jouit de la forme la plus pure, ,dw tragique le plus terrible. Une Néniésis suprême règne dans cette pièce, depuis le commencement jusqu'à la fin et sous toutes les formes; on ne saurait assez admirer avec quel. bonheur le poète a toujours su saisir le côté poétique d^un sujet peu favorable, et avec quel art il a recours aux symboles, partout où la nature et l'art ne pouvaient être mis en scène. Rien ne m'a plus vivement rappelé la tragédie grecque.

A qui est adressée cette lettre? A Goethe. Cela nécessite une explication.

Goethe ne pouvait pas voir Schiller en face. « Je le déteste, écrivait-il, à son retour d'itajie, parce

{\) Traduction de M. de Régnier.

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que son talent vigoureux, mais sans maturité, a déchaîné, à travers l'Allemagne, comme un torrent impétueux, tous les paradoxes moraux et dramatiques dont je me suis efforcé de purifier son intelligence. » De son côté, Schiller s'entretenant de Goethe écrivait à son ami Kœrner : « Je serais malheureux si je me rencontrais souvent avec Goethe. II n'a pas un seul moment d'expansion, même avec ses amis les plus intimes; on n'a prise sur lui d'aucune façon ; je crois en vérité que c'est un égoïste au suprême degré... Les hommes ne devraient pas permettre à un tel être d'approcher d'eux. Pour moi, je le déteste. » Ces aménités se croisaient en 1789. Seize ans plus tard, Goethe étant malade, personne n'osera lui annoncer la mort de Schiller, de peur que la nouvelle lui soit si sensible qu'il ne puisse la supporter. Que se passa-t-il donc entre ces deux hommes pour que leur antipathie devînt une amitié dont leur Correspondance est une preuve? Tous deux aimaient Shakespeare, et c'est, Shakespeare auquel était réservé l'honneur d( pousser dans les bras de l'auteur de Faust celui dej la Conjuration de Fiesque. Evidemment, ainsi qu( le fait remarquer M. Saint-René Taillandier, là] haine de ces deux grands esprits cachait une attraction volontaire; l'effroi qu'ils s'imposaient étail un pressentiment de l'empire qu'ils exerceraieni un jour l'un sur l'autre, le moindre trait d'union! rapprocherait ces deux cœurs. Encore fallait-il]

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constater qiio Shakospoaro serait ce trait d'union. II en est des fj(^r1ies comme de certains ^Tains de bl(^ retrouv(^s dans les sarcophap^es d'Egypte ; le temps ne diminue pas leur fc^condité. Ce fut en échangeant leurs opinions sur le tragique, anglais (ju'ils se devinèrent et se comprirent, ce fut au-dessus de la tragédie iVflamlet^ comme au-dessus d'une Bible que leurs mains s'étreignirent et qu'ils se jurèrent une amitié qui, de 1794 à 1805, donna au monde le spectacle de deux esprits supérieurs se consacrant entiers à la religion de l'idéal.

Ainsi, tandis qu'en France M. J.-G. de Cœtlosquet. M. de Brétigny, M. Rodonvilliers, sans oublier Lacurbe de Sainte-Palaye, essayaient de mordre les mollets de Shakespeare, en Allemagne, des génies comme Gœthe et Schiller non seulement en coml)renaient les beautés, mais les propageaient, ainsi que des missionnaires les livres sacrés de leur foi.

L'idée shakespearienne réveillée par Herder, prèchée par Lessing, appliquée par Gœthe et Schiller, ne disparut pas avec eux. Elle fut continuée par Collin, qui laissa un Coriolan non sans mérite; par le fécond ïffland, par nombre d'autres enfin, parmi lesquels Wilhelm Schlegel et Tieck.

Nous avons indiqué la traduction de Shakespeare par Wieland. Une autre lui succéda : celle d'Eichenburg. Toutes deux étaient en prose. Schlegel craignit que ces deux traductions ne donnassent pas au public allemand une idée suffisante du texte

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shakespearien. Suivant lui, le traduire en prose, c'était l'étouffer ; le traduire en vers, dans une autre forme que la sienne, c'était le trahir. Il entreprit de le suivre pas à pas, de rendre la prose par la prose, le vers ïambique par le vers ïambique, le vers rimé par le vers rimé. Qu'on n'en tire pas cette conclusion que Schlegel se trouvait en contradiction avec la théorie exposée par le chevalier Rutlège dans sa réponse à La Lettre à V Académie Française, de Voltaire. Ce qu'il était défendu d'entreprendre à un Français, un Allemand pouvait le tenter. Philarète Chasle que nous retrouverons plus tard s'est expliqué à ce sujet.

Que Ton n'espère pas retrouver jamais la fidèle reproduction du génie anglais dans un idiome néoromain. Les larmes immortelles du divin Racine ont perdu leur puissance, lorsque Rowe s'est fait leur interprète, la richesse idéale de l'aveugle Milton s'est appauvrie sous le travail patient de l'abbé Delille et même sous celui de Chateaubriand. Les traducteurs ne comprenaient pas leur modèle. Les plus fidèles sont à peint parvenus à transporter dans leur idiome le canevas d( l'œuvre originale ; un tableau de Raphaël devenait um gravure sur bois, exécutée sans goût, Letourneur usaii d'un procédé que l'ignorance générale lui rendait facile. Sur la trame anglaise, il jetait le coloris et la rhétc rique gallo-latine; au lieu de pénétrer dans les mys-j tères d'un génie étranger il le supprimait. Ainsi furent travesties les Élégies vigoureuses et emphatiques qu'Edouard Young, poète ambitieux et trompé, avail intitulées Pensées nocturnes et dont Letourneur a fait ses

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