‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 36 sur 92 · LA TRADUCTION DE SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

LA TRADUCTION DE SHAKESPEARE

Nuits d'Young. Ainsi nous apparurent mutilées, abrégées et transformées les chastes beautés de la puritaine Clarisse llarlowe. Ainsi, le drame de Shakespeare, sa versifiralion accentuée, son rytlime plus varié que les harmonies de nos églises, son ïambe rapide, cette granvlo et douce ironie de la nature humaine que des Allemands appellent Ironie du Monde [Welt Ironie); le tableau de notre âme accusée, décrite, analysée, pardonnée, exaltée et courroucée, tout cela s'est réduit à quelques périodes agréables. Ce Cicéron-Shakespeare est étrange aux yeux de qui comprend l'auteur de Macbeth. Cette pensée du moyen âge que le doute commence à enlacer s'évanouit sous un tlot de paroles emphatiques. Les vêtements de la même phrase cicéronienne s'adaptent tour à tour aux scènes du comique franc et rigoureux, où Shakespeare est presque Molière; à celles où Shakespeare est joyeux comme Regnard ; aux mouvements grandioses de ses passages eschyliens ; à sa gaité brillante, impétueusement cynique comme celle de Figaro ; à ses élans d'imagination satirique qui rappellent Aristophane ; même à ces dialogues alambiqués, dont les courtisans d'Elisabeth lui offraient le modèle et que nous retrouvons un peu modifiées dans nos Précieuses ridicules et nos Femmes savantes.

Quant au poète allemand, il a sous la main non des éléments réfractaires, mais des éléments analogues et souples. Son talent peut les mettre en œuvre. S'il est doué (comme Schlegel) de goût et de génie, il s'empare de Shakespeare tout entier et le rend allemand sans altération et sans scrupule; il le traduit vers par vers, mot pour mot, il est à la fois élégant et exact, fidèle au sens, fidèle au génie, fidèle aux paroles.

Voilà ce qui peut excuser rinfériorité dans

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laquelle se sont trouvés La Place, Ducis, Letourneur, vis-à-vis Wieland, Eschenburg et Schlegel. Voilà peut-être pourquoi, en France, Shakespeare n'arrivait pas à soulever autant d'enthousiasme qu'en Allemagne. Je ne voudrais pas que les Français perdissent le bénéfice de cette excuse. Elle sauvegarde l'immortalité de Shakespeare, elle nous défend contre l'ingratitude et l'aveuglement, elle explique pourquoi le poète anglais prit ses lettres de naturalisation dans les pays germains où il devait diriger l'essor d'un nouveau romantisme.

Schlegel ne se contenta pas de traduire Shakespeare. Il le commenta dans un des ouvrages les plus sérieux qui aient été écrits sur l'histoire de l'art dramatique. Feuilletons-le.

Après s'être étonné de l'aisance avec laquelle les Anglais ont calomnié Shakespeare, Schlegel attaque son sujet, en démontrant la connaissance du cœur humain que possédait son auteur ; son art de démêler les symptômes inaperçus et involontaires des impressions de l'âme, d'interpréter les signes fugitifs avec justesse et certitude, d'après l'expérience et la réflexion. D'autres se sont appliqués à analyser les passions, les caractères, pour déduire péniblement toutes les causes qui déterminent chaque' action de chaque homme; Shakespeare sait nous faire immédiatement comprendre quel est ce carac-i tère, et d'après cela peut exiger des spectateurs la croyance de ce qui leur paraîtrait dans tout autre

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cas inconséquent cl bizarre. Schlegel nous lo montre incomparable dans la peinture des passions, graduant l'émotion avec une merveilleuse adresse, il lui pardonne ses jeux de mots et il a raison. On en trouve dans llomùre, les livres de Moïse en sont remplis. Cicéron, Pétrarque ne les ont pas dédaignés. Si l'on blâme dans Richard 11 le calembour que Jean de Gand fait sur son nom en expirant, c'est qu'on a oublié ceux que dans Sopbocle se permet Ajax. On a reproché à Shakespeare d'ofîenser la délicatesse, en peignant sans ménagement la difformité morale la plus hideuse. Schlegel rappelle que cela se passait en un temps où l'on était très susceptible d'impressions nobles et tendres, mais où il restait encore assei de traces de la fermeté des siècles précédents pour qu'on ne reculât pas devant tout ce qui portait l'empreinte d'un haut degré d'énergie. Enfin, insistant sur la langue de Shakespeare, ce qu'on n'avait pas fait avant luj, Schlegel s'étonne qu'on ait pu lui reprocher de n'être pas grammaticale. iL Pour prouver la faiblesse de cette assertion, il faudrait montrer que les constructions de ses phrases diffèrent de celles que l'on employait de son temps, et il est aisé de voir que cela n'est pas. Il n'y a aucune langue dans laquelle la grammaire ait tout réglé, l'on abancjonne toujours beaucoup de choses à l'usage qui est capricieux, et l'on ne peut rendre le poète responsable des changements qui se sont faits après

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lui. La langue anglaise n'avait pas encore acquis cette sagesse modérée qui peut-être a nui à l'originalité de sa littérature plus moderne. Un terrain nouvellement cultivé, produit parla fécondité beaucoup de plantes parasites à côté des plantes utiles ; de môme, on trouve dans les poètes de ce temps-là quelques écarts, mais des écarts qui naissent de la plénitude même de la force. En général, le style de Shakespeare, pour l'élévation et l'énergie, pour la grâce et la sensibilité est encore un modèle* que Ton ne saurait surpasser. »

Nous venons de dire que Shakespeare dirigea l'essor de l'école romantique allemande. Il servit en effet d'éclaireur au groupe qui, en 1801, se forma à Berlin, groupe composé des deux frères Schlegel (c'est-à-dire du traducteur de Shakespeare et de Frédéric le philosophe), de Tieck, poète original, dont la poétique flottait entre Shakespeare et Cervantes, du philosophe Fichte, qui, tout jeune, publiait un ouvrage sans signature, suftisamment apprécié pour que la Gazelle litléraire d'Iéna, l'attribuât à Kant ; du théologien Schleiermacher, de deux jeunes auteurs trop vite emportés : Novalis et Wackenroder. « On se réunissait dans les salons où des juives distinguées, nouvelles émancipées de la Société berlinoise, donnaient le ton. Dans ces salons, Rachel I^evin brillait par son esprit, Henriette Herz par sa beauté. On y remarquait aussi la

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lille (lu philosophe Meiulelssohn, Dorothée qui, plus tard, après s'être séparée de son premier mari le banquier Veit épousa Frédéric Schlegel (1). » Et de ces salons partaient tous les traits réservés à l'école nationaliste. Quand ils se fermaient, Wilhelm Schlegel, afin de ralllier des prosélytes, organisait »les conférences comme celle où il se lia avec Mme de Staël ; son frère Frédéric portait la bonne parole jusqu'en France ; Tieck écrivait des romans, des pièces de théâtre servant d'arguments à sa cause, ou bien il entreprenait un pèlerinage à Stratfort-sur-Avon ; Schleiermacher menait de front la théologie et la critique shakespearienne, sans confondre les dieux ; Fichte philosophiait sur Shakespeare pour, disait-il, régénérer la patrie allemande ; Novalis, disciple de Schiller, vantait le merveilleux dont il avait conçu l'idée en lisant le Songe (Tune Nuit d'Été; Wackenroder, religieux par nature, formulait un credo shakespearien qu'il récitait dans les assemblées. » Le groupe de 1801 dispersé, un autre se forma toujours en faveur de Shakespeare, grâce à l'activité de Brenano estimant que pour transformer une langue il faut la rafraîchir du souffle populaire ; grâce à Achim d'Arnim fondateur du Journal des Ermites, organe révolutionnaire et shakespearien; à Bettina, sa femme, à Chamisso, émigré français, ami de

(1) A. Bossert.

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Sclilegol et de Mme de Staël ; à Varnhagen, collaborateur de Chamisso pour un Almanach des Muses, à La Motte Fouqué. le chevalier du roman et du drame ; à Scliutze, disciple de Wieland, à HolTmann qui, à la lecture des poésies de Shakespeare, voyait passer sous ses yeux tout un monde d'esprits invisibles; à Immermann, à EichendorlT. Le drame romantique est définitivement fondé. Voici paraître le Martin Luther de Zacharie Werner, le Vimjt-neuf /VunerdeMùllner, \di Famille Sthroffenstein de Kleist, sans compter Penthésilée, Catherine de Heilbronn, La Bataille d'Arminius, le Prince de Hambourg Aocel et Walburij d'Oehlenschlaeger, les Fiancées d'Aragon, Struensée de Michel Béer, Don Juan et Faust, de Grabbe, Autant d'oeuvres nées à la chaleur du souffle de Shakespeare qui les inspire et les féconde.

Nous sommes en 1813. L^n frisson patriotique secoue l'Allemagne prête à lutter pour son indépendance. Qui frappera les tambours? Qui embouchera les trompettes ? Qui composera des hymnes et des chants guerriers pour entraîner les chasseurs noirs? Des disciples de Shakespeare : Théodore Koerner. l'auteur de la Lyre et l'Épée, mort sur le champ de bataille; Max de Schenkendorf qui, manchot de la main droite à la suite d'un duel au pistolet, brandira sou épée de la gauche ; Arndt, etc... Avec une armée de conscrits Napoléon bat l'ennemi à Lutzen, à Bautzen, à Dresde. La jeune Allemagne

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a In le lioi Jean^ elle a vu avec quelle ardeur le roi défendit ses frontières menacées, avec quel entiiousiasnie il lâcha le peuple sur l'héritier de la maison d'Autriche dont il fera rouler la tête ; elle a lu Ilenvi IV et sait par cœur les sublimes passages où Hotspur vante l'honneur militaire ; elle a lu Henri V, la troisième partie de Henri VI ; la traduction de Wiland lui chante aux oreilles :

Les hommes sensés ne déplorent pas leurs pertes, mais s'efforcent de réparer leurs désastres. Qu'importe si l'ouragan a démâté le navire. Si le câble est rompu, l'ancre perdue, La moitié de nos matelots engloutis dans la mer? Le Pilote vit encore!...

Et elle reprend courage. Son navire a été démoli à Lutzen, les câbles de son navire se sont rompus à Bautzen, à Dresde elle a perdu son ancre. Qu'importe ! En avant ! Et l'élan est si spontané, si fier, <i courageux que sur le champ de bataille, tandis que les magnifiques appels patriotiques de Shakespeare se confondent avec l'épopée de Kœrner, les cantiques de Schenkendorf, les chants de Maurice Ârndt; malgré Goethe qui, ébloui par Napoléon, s'est écrié : (( Cet homme est trop grand. Vous aurez beau secouer vos chaînes, vous ne les briserez pas, vous ne ferez que les entrer plus profondément dans votre chair », elle bat les généraux de Bonaparte à Grossbeeren, à Deimewitz et à Kulm!

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Oh ! Si Shakespeare avait pu la voir ! Il lui aurait crié : « Les envahisseurs de ton pays ont failli échapper aux hommes; ils n'auront point d'ailes pour se dérober à Dieu ! »

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