SHAKESPEARE EN HOLLANDE ET EN RUSSIE
En Hollande, Siiakespoaro avait pénétré à la lin de la moitié du xviii* siècle, avec Helmers et surtout Rhynvis-Foith (1753-18M). Si son influence n'y fut pas considérable, cela tient à ce que les Hollandais utilisaient pou la forme dramatique. Elle trouva un meilleur terrain en Russie où dominait la littérature française quand la poétique allemande y vint s'installer. Parmi ceux qui s'employèrent à propager notre poète, il convient de citer Lukine, prêcheur de la bonne parole, Karanzine qui traduisit Jules César, Pouchkine qui abandonna Byron pour composer son drame de Boris Godonnoff où la marque de Shakespeare se révèle à chaque page ; enfin, récemment, Tourguenefî.
Nous avons tenu à donner un léger aperçu de l'invasion shakespearienne en Europe — empiétant même quelquefois sur les dates — afin de mieux faire comprendre l'impossibilité où se trouvait l'Angleterre, non seulement de ne pas racheter ses injustices, mais de ne pas débarrasser son poète des parasites qui, pour en vivre, ne craignaient pas de le travestir et de le compromettre. Une réaction était fatale. Elle se traduisit d'abord par de nouvelles publications de ses œuvres. Aux éditions que nous avons énumérées, succédèrent celles de Stewens, de Capell, de Masonetde Rééd. (( Les œuvres de Shakespeare, dira ce dernier, depuis ces vingt dernières années (c'est-à-dire 1765) ont été l'objet d'une attention nouvelle. On a publié de nombreuses
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éditions de ses pièces, mis en lumière ce qui y paraissait obscur, fait valoir ce qu'elles renferment de beautés. Depuis la dernière édition, datant de 1778, le zèle pour Shakespeare a encore augmenté. On a accumulé les notes à son endroit, on a étudié l'époque où il vivait, les mœurs au milieu desquelles il s'agita't ; il est temps de donner une édition nouvelle ». Remarquez l'influence allemande. Reed s'aperçoit que pour bien juger un artiste il. faut s'inquiéter de son ambiance. Ce sera, plus tard, le procédé d'une nouvelle école. Après Reed, Malone qui s'inspirera de la même méthode, en se préoccupant davantage des incorrections des premières éditions. En réponse aux critiques affirmant l'ignorance de Shakespeare on lance des Essais sur son savoir. On évoque les souvenirs de Drayton, son compatriote et ami ; on vante « les facultés naturelles » de son esprit ; on en appelle à Digger, à Suckling, à Denham, à Haies, à Fuller, k Upton, h Grey, lequel déclare que la connaissance qu'avait Shakespeare du grec et du latin ne saurait' être mise en doute ; à Dood qui confirme l'opinion de Grey ; on épluche ses phrases, ses allusions, ses: citations pour appuyer la démonstration. Nous en' profiterons, nous aussi, pour rappeler que du vivant de Shakespeare, Homère était traduit par Arthur Hall (1581) et Chapman (1596); Hésiode j)ar le^ même Chapman; Euripide par Gascoignc (1596);' Platon par Spencer (1592) ; Demosthène par Tho-
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Wylson (1570) ; Lucien par un anonyme : A. 0. (1565) ; Hérodote par un autre anonyme : B. R. (1584) ; Thucydide par Tho-Nicolls (1550) ; Diodore de Sicile, par Stocker (1569) Joseph par Thomas Lodge (160:2) ; Aristote par John Wylkinson (1547) ; Xenophon, par William Bercher (1567) ; Hippocrate par Humphrie Lehyd (1585) ; Euclide par John Dee (1570) ; Héliodore par Abraham Fraume (1586) ; Esope par William Bullaker (1585) ; Virgile par Caxton (1490), Gawain Douglas (1553), Henry, comte de Surrey (1559), Phaer (1558), Twine (1596), Richard Stanyhurst, Abraham Fleming, W. Webbe, Spencer ; Horace, par Lewes Euans (1564), Tho.Draut (1567), W. Webbe (1586); Ovidepar William Caxton (1480), Arthur Golding (1565), Geo. Tuberville (1567), Tho. Ghurchyard (1580), Tho. Underwood (1577), Fra. Beaumont (160^), etc.; Plautepar W. Lond. (1595); Martial par Tim. Kendall (1577) ; Térence par Maurice Kyflin (1588) ; Sénèque par Whyttynton (1581) ; Tacite par Sir. Hen. Saville (1591) et Richard Grenaway (1591) ; Salluste, par Alex. Barclay (1557), Tho, Paynell (1541), Tho. Heywood (1608); Suétone par Ph. Holland (1606) ; César, par Arthur Golding (1565), Clément Edmundes (1600), Chapman (1604); Quinte-Curce, par John Brende (1553) ; Cicéron, par S. Webb (vers 1570), Abraham Fleming (1576), John Dolman (1561), John Harrington, Mr. Grimalde (1555), etc., etc.. On avait encore traduit Apulée, (1571), Pline le jeune, (1576.) Etc., Etc.. Cette
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liste déjà trop longue pour le lecteur démontre suffisamment que Shakespeare pouvait posséder une éducation classique sans parler les langues mères. Et encore avons-nous omis dans notre nomenclature les œuvres françaises également traduites, du moins, pour la plupart.
Ce fut à ce moment que Coleridge, Charles Lamb et Hazlitt, tous trois représentant l'école romantique anglaise, reprirent à leur tour les arguments de l'Allemagne.
Samuel Taylor Coleridge, ancien apprenti cordonnier, remarqué par ses dispositions littéraires, protégé par des amis qui l'envoyèrent étudier à Jésus Collège (Cambridge) en 1791, est un de ceux qui travaillèrent le plus ardemment à la réhabilitation de notre poète. Après une assez longue résidence à Stewey. où il écrivit ses premières poésies, parmi lesquelles ChristobaL r Ancien Marin, sa tragédie du Remords, il partit pour l'Allemagne. Durant quatorze mois, non seulement il y étudia la littérature et la métaphysique, mais apprit sinon à connaître Shakespeare, du moins, à l'entrevoir sous un nouveau jour. L'impression qu'il en ressentit se retrouvi dans ses lettres à propos de sa traduction du Wallenstein de Schiller, dans plusieurs de ses articles au Morning Post, dams ss, Biographia Literaria, dans son Table Talk, enfln et surtout dans les lectures qu'il fit sur Shakespeare. Rien n'y est négligé, ni le sujet, ni la façon dont il est traité, ni l'originalité
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(lu poète, ni son style, le tout présenté avec une clarté exemplaire rehaussée d'une éloquence atteignant parfois le sublime.
Ce fut un apostolat dans lequel vint bientôt l'aider son ami Charles Lamb, qui continua l'œuvre de Coleridge, la renforça même à certains moments. Nous recommandons tout particulièrement aux lecteurs ses Spécimens of old Emjlish DramatUs, résultat d'une érudition spéciale et d'un sens critique rarement égalé. Nous leur recommandons aussi les Essays of Ella qui marquent une ère dans la littérature anglaise. On y retrouve son amour pour le xvi° siècle, au point qu'il cherche à le ressusciter et qu'il y arrive heureusement, comme dans Rosamund Gray, Old Blind Margaret, Dream Childrerij etc. Mais une des tentatives les plus touchantes de Lamb est celle qu'il fit d'enseigner Shakespeare, en le simplifiant. Dans son volume intitulé : Taies from Shakespeare, il met le génie du poète à la portée de toutes les intelligences. « Les histoires que je publie, dit-il dans sa Préface, ont pour objet de préparer nos jeunes lecteurs à l'étude de Shakespeare. En ce qui concerne les histoires tragiques, ils verront les sources où elles ont été puisées et retrouveront les propres expressions de leur auteur. *Pour les comiques, il m'a fallu quelquefois adopter la forme dialoguée, mais l'idée shakespearienne s'y retrouve autant que possible. Et il termine en disant : (( Tandis que j'écrivais ces his-
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toires pour instruire et divertir votre jeunesse, je formais le vœu que plus tard, quand vous lirez Shakespeare dans son texte, vous puissiez apprécier à quel point il enrichit l'imagination, fortifie la vertu, détourne des pensées égoïstes et mercantiles, enseigne la courtoisie, la bienveillance, la générosité, et l'humanité. »
L'espace nous manque pour reproduire un de ces contes. Aujourd'hui encore il n'est pas d'écolier en Angleterre, qui ne fasse des Histoires de Lamb, son livre de chevet. Ce que Lamb a si heureusement tenté pour Shakespeare, il serait à souhaiter qu'on l'essayât chez nous, pour beaucoup de nos auteurs classiques. Au lieu de se rebuter à une première lecture, l'élève, déjà intéressé par le postulat de l'œuvre, serait plus accessible aux beautés de la composition et du style, et ce qui est souvent pour lui un ennui deviendrait une profitable joie.
Après Coleridge et Lamb nous avons cité Hazlitt. Nous rappellerons pour mémoire les Lectures sur la littérature dramatique à Vépoque d'Elisabeth^ encore un beau monument élevé à la gloire de Shakespeare. Lord Byron fut aussi le panégyriste de notre poète. Tout l'y disposait, la violence de son âme, sa promptitude aux émotions extrêmes, son besoin d'événements et d'action, son amour de la nature, de riuimanité. synthétisés dans Manfred qui a du sang d'Hamlet dans les veines. Si sa poésie eut sa racine un peu partout, c'est, pour nous servir d'une jolie