‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 4 sur 92 · SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

SHAKESPEARE

le poursuivirent, comme ils poursuivaient, d'ailleurs, tout ce qui avait rapport au théâtre. Sans la protection d'Elisabeth et de quelques seigneurs influents, Shakespeare y succombait. Ils commencèrent par lui opposer Marlowe et Ben Jonson, deux rivaux à craindre; puis une série d'autres confrères redoutables. Shakespeare luttant, ils décidèrent d'organiser une conspiration de silence. C'est pourquoi Shakespeare mit si longtemps à occuper la place que lui réservait la postérité. Quand il disparut, ses adversaires ne désarmèrent pas. Des critiques ont cru voir un hommage définitif dans les quelques poèmes consacrés à son souvenir; ils se contentaient de peu. A qui doit-on ces poèmes? A un certain William Basle habitant Moreton, dans rOxfordshire, où il exerçait la fonction de garde ; un Hugg Holland, un L. Digger, un Jasper Magne, etc., etc. Il ne faut retenir que le poème de Ben Jonson : A la mémoire de mon bien-aimé, l'auteur, M. William Shakespeare et à celle de son œuvre. Il acquittait simplement une dette.

« La vie de Shakespeare fut très mêlée d'amertume. 11 vécut perpétuellement insulté. 11 le constate lui-même. La postérité peut lire ceci dans ses vers intimes : « Mon nom est diffamé, ma nature est abaissée; ayez pitié de moi pendant que, soumis et patient, je bois le vinaigre. » (Sonnet 4 4 4.) « Votre compassion efface la marque que font à mon nom les reproches du vulgaire. » [Sonnet 4 42.)

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(( Tu ne peux m'honorer d'une faveur publique, de peur de déshonorer ton nom. » {Sonnet 36,) « Mes fragilités sont épiées par des censeurs plus fragiles encore que moi. » {Sonnet 421 .)

Et Victor Hugo ajoute: « Shakespeare mort entra dans l'obscurité (1) ».

De cette obscurité n'essayèrent pas de le sortir ceux qui auraient dû veiller sur sa gloire. Jacques I" ne le défendit pas comme Louis XIV eut défendu Molière. Non plus Charles I*^ qui, tremblant devant les puritains, laissa fermer les théâtres. La République jeta sur lui l'interdit. Si Cromwell parvint à sauver les cartons de Raphaël qui sont aujourd'hui au South Kcnsington Muséum, il fut de complicité avec ses têtes rondes pour condamner la musique, supprimer la poésie et le théâtre. Le 11 février 1647, le Parlement votait un acte d'après lequel « tous les acteurs étaient des coquins punissables; les scènes, galeries, sièges et loges devaient être détruits ; les auteurs reconnus coupables, fouettés publiquement; les spectateurs condamnés à payer une amende de cinq shillings. » Dans son Histoire d'Angleterre, Macaulay raconte que la sévérité du Parlement s'étendit jusqu'aux combats d'ours.

Les quelques admirateurs demeurés fidèles à Shakespeare comptèrent sur l'avènement de Charles II

(1) William Shahespeare.

LE REGNE DE CllAllLKS II 7

pour le rcMiahiliter en le ressuscitant. Voyons ce qui se passa.

Le nouveau roi, trop longtemps privé de plaisir, (Hal)lit une cour, où, par réaction, la licence remphK'a la sévérité. 11 faut lire attentivement les mémoires du temps pour se faire une idée exacte des mœurs qui y régnèrent. Ce fut la débauche officielle. Les seigneurs courent les rues, rossent le guet, arrêtent les femmes et s'amusent à les pendre la tête en bas. Le comte de Rochester se déguise en portefaix et, de compagnie avec le roi, scandalise les faubourgs. Charles Fedley soupe dans une taverne de Londres avec lord Buckhurst (plus tard, le comte d'Orset) et sir Thomas Ogle. Tous trois, complètement ivres, se présentent au balcon, interpellent les passants, les injurient et montrent leurs nudités. Les grandes dames se mettent à l'unisson. Après s'être délectées à la lecture de Mlle de Scudéry ou de la Galprenède, elles se livrent à4outes les extravagances, à toutes les sottises, à toutes les infamies. La galanterie devient du dévergondage, quand elle ne tombe pas dans la prostitution.

Et le roi se complaît à cet état de choses. Loin de s'alarmer de la gloire de Louis XIV, il ressent pour lui un attachement qui a toujours gardé quelque chose d'inexplicable et, désireux de l'imiter, voilà comment il s'y prend. Au lieu de choisir ses maîtresses parmi les La Vallière, les Montespan ou les Maintenon, il s'affiche avec des rouées comme la

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duchesse de Plymouth ou des coquines comme Nell Gwyn qui, pour échapper aux insultes des gens de la cité, implorait leur indulgence en excipant de sa qualité de prostituée protestante. Au lieu d'encourager des Racine, des Molière, des Boileau, il crée autour de lui un cénacle de poétaillons choisis parmi les beaux esprits de la cour : le comte de Mulgrave, le duc de Buckingham, Sir Car Scroop, lord Buckhurst, Edmond Waller, le duc et la duchesse de Newcastle, etc., etc. C'est une orgie de petits vers d'une sentimentalité imbécile. M. Beljame en a réuni une collection édifiante (1) : « Quand je chante dans ce parc, dit un amant, les cerfs attentifs m'écoutent et oublient de craindre; quand je dis ma flamme aux hêtres, ils inclinent leurs têtes comme s'ils soufi'raient ainsi que moi; quand, adressant mon appel aux dieux, j'élève mes plaintes bruyantes jusqu'à leur séjour, ils me répondent en ondées. » Waller adresse des vers « A une dame qui peut dormir quand elle veut. » Le comte de Roscommon écrit des stances « sur une demoiselle qui chantait bien et qui avait peur de s'enrhumer. » Les gentlemen-poètes ne se contentent pas de soupirer niaisement, ils se hasardent dans le domaine de la satire (lampoon) et de sots deviennent orduriers. 11 est impossible de s'imaginer les débordements de leurs muses. Ils dépas-

{l) Le Public et les Hommes de lettres en Angleterre, au duehuitième siècle.

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