LES GENTILSHOMMES POÈTES
sent tout ce qu'improviseraient des soldats ivres et des filles en liesse. Fatigués de la satire, ils passeront au roman qui, s'il n'est pas pornographique, affecte une préciosité inimaginable. Dans une nouvelle intitulée : La Montre de V Amant ou VArt de faire sa cour, on trouve une Iris que les circonstances séparent de son amant Damon. Afin de parer aux dangers de l'absence, elle lui envoie une montre qui porte inscrit sur son cadran, non les heures, mais l'emploi qu'un amant doit en faire. Je cite la traduction de M. Beljame.
Huit heures : agréable rêverie. Neuf heures : résolution de ne plaire à personne. Dix heures : lecture de lettres. Onze heures : heure consacrée à écrire. Midi : devoirs indispensables. Une heure : distractions forcées. Deux heures : dîner. Trois heures : visites aux amis. Quatre heures : relations générales. Cinq heures : visites dangereuses. Six heures : promenade sans but. Sept heures : solitude volontaire. Huit heures : questions impatientes. {On lui apporte les lettres d'Iris et il demande au porteur ce qu'elle a dit, comment elle a reçu sa lettre, etc.) Neuf heures : réflexions mélancoliques. Dix heures : réflexions sur le bonheur d'être autorisé à aimer Iris. Onze heures : souper. Minuit : abandon. Une heure : impossibilité de dormir. Deux heures : conversation en rêve. Trois heures : tourments capricieux en rêve. Quatre heures : jalousie en rêve. Cinq heures : querelle en rêve. Six heures : raccommodements en rêve. Sept heures : rêves divers.
Qui pouvait se rappeler Shakespeare dans ce
10 HISTOIRE DE l'oEUVRE SHAKESPEARIENNE
fatras d'absurdités? Les véritables gens de lettres? Tout débouché leur était interdit par l'envahissement des grands seigneurs jaloux de leurs privilèges et de leur gloire. Charles II les oubliait ou feignait de les oublier pour ne pas mécontenter ses courtisans. Gowley végétait. Butler, malgré quelques tentatives heureuses, crevait de faim. Bunyan s'étiolait en prison pour s'être permis de prêcher en public. En 1660, Milton voyait brûler son livre Defensio Popiili, et c'est après les plus grandes difficultés qu'il arrivait à vendre son Paradis perdu au libraire Samuel Symons, pour la somme de cent vingt-cinq francs. Restait John Dryden. Ici arrêtons-nous.
Dryden représente le talent — il en avait beaucoup — au service de la bassesse. Suivons-le. Il publie des stances héroïques à la mémoire d'Olivier Cromwell. Le lendemain Charles II monte sur le trône. Dryden ne se trouble pas; il prend sa plume et écrit un ])oème, (( Astraea Redux », sur l heureuse restauration et V heureux retour de Sa Majesté sacrée Charles IL Le roi demeurant indifférent, Dryden revient à la rescousse et risque un second poème : A Sa Majesté sacrée. Panégyrique sur son couronnement. L'histoire ne dit pas si cette deuxième tentative réussit davantage. Alors il songe au théâtre, plus rémunérateur. Charles II a donné à Thomas Killigrew et à sir William d'Avenant — sur lequel nous allons revenir — un brevet pour établir chacun un théâtre