‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 40 sur 92 · PAYNE COLLIER · texte numérisé non relu

PAYNE COLLIER

Paync Collier no so pique ni (rimagination, ni de littérature. 11 fouille les bibliothèques, les collections particulières, les mairies; aussitôt qu'il a trouvé un document, si mince qu'il soit, concernant le siècle de Shakespeare ou pouvant aider à le reconstituer, il le copie, le met précieusement de côté, en attendant que tous ces documents réunis forment des volumes précieux de choses et de faits inédits. C'est ainsi qu'il publiera l'histoire du théâtre anglais : The Ilistonj of English dramatic poetry, to the time of Shakespeare, and Annals of the stage to the restauration, trois gros volumes qui jetteront une lumière spéciale sur l'art dramatique anglais et aideront à comprendre Shakespeare mieux que ne sauraient le faire tous les discours et toutes les dissertations. Il passe en revue l'histoire du théâtre depuis ses débuts jusqu'à Henri VIII. Nous voyons défiler les miracles, les moralités qui ont pris naissance sous Henri VI ; nous écoutons les musiciens et les chanteurs qui amusèrent Richard III ; nous feuilletons le livre de comptes de Henry VII et nous savons ce qu'il dépensait pour se divertir. Voici les comédiens du roi, du duc de Buckingham, des comtes d'Oxford et de Northumberland. Nous demeurons étonnés en calculant les sommes que Henry VIII consacra aux représentations de ses Masques ; et notre stupéfaction s'accroît en constatant que le cardinal Wolsey se montrait plus somptueux encore. Nous allons voya-

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ger avec la Compagnie du comte de Leicester, suivre sur les plans la construclion des théâtres de la Liberté et de Paris Garden. L'amour d'Elisabeth pour les spectacles, amour qu'elle poussa jusqu'à les défendre contre les puritains, nous sera dévoilé jusque dans ses moindres détails. Nous additionnerons le nombre des salles qui furent bâties sous son règne et nous arriverons, tout doucement, à Shakespeare. Une nouvelle école s'est fondée — nous y avons fait allusion plus haut — d'après laquelle on ne juge un artiste que dans son ambiance. Payne Collier ressuscitera cette ambiance de façon que la vie dramatique de Shakespeare puisse être reconstituée comme celle du plus réputé de nos auteurs ou de nos comédiens. Voilà les dispositions du théâtre où s'agitent ses camarades et lui. Nous visitons les coulisses, le foyer des artistes, montons sur la scène, suivons une représentation, soit que nous prenions place sur l'estrade avec les gentilshommes, soit que nous nous asseyions au parterre avec la populace. Nous apprenons ce que Shakespeare vendait ses manuscrits, à combien se montaient les gages de ses interprètes, comment ils s'habillaient. Chaque année de son existence nous est racontée ainsi, et, de toutes ces bribes, il sera facile de faire une reconstitution. En voulez-vous un exemple ? Grâce à Payne Collier, je sais qu'au mois de mai 1603, Shakespeare, un des leaders de la troupe

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(le h)rd Chambellan, se retira du théâtre. Et comme Payne Collier n'avance rien sans preuves, il le démontre d'après une liste des comédiens engagés lors de la représentation du Volpone de Ben Jonson, liste sur laquelle Shakespeare ne figure pas.

Un autre exemple. Malone prétend que Shakespeare ne donna pas sa première pièce originale avant 1593. La critique s'émeut, accumule les démentis, il en résulte de nombreuses controverses. Payne Collier se fait le champion de Malone. Ce ne sont pas les arguments qui lui manquent. Il est armé de toutes pièces. Dans sa dédicace de Vénus et Adonis {[^9'^) à lord Southampton, Shakespeare dit que Southampton est le premier héritier de son invention. [T/ie first heir of\ his invention.) Donc, en 1593. Shakespeare n'avait encore rien publié de personnel. Oui, répondent les commentateurs, mais il se peut que ce poème de Vénus et Adonis^ publié en 1593, soit demeuré des années à l'état de manuscrit. Ne supposez pas que Payne Collier demeure un instant interdit. Soit, Vénus et Adonis n'a paru que plusieurs années après sa conception, mais relisez le pamphlet de Robert Greene, intitulé : Groatswork of wite^ lequel pamphlet date de 1592i. Shakespeare y est qualifié de « corbeau paré des plumes des autres. » Greene aurait-il risqué une telle métaphore si, en 1592, Shakespeare avait donné une pièce absolument de son crû ? Et les commentateurs de se taire.

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Comme on le voit, Payne Collier ne s'en tenait pas aux détails techniques. Si ses recherches lui permirent de reconstituer une époque, une société, un milieu, son érudition était assez vaste pour qu'il se servît d'arguments littéraires. Quelques jaloux ne manquèrent pas de s'écrier qu'en laissant approcher les idoles de trop près, on risquait de nuire à leur culte. Cela n'est vrai que pour les faux dieux.

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