‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 46 sur 92 · CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND

vue tlramatiqiie. Johnson, dont nous avons déjà eu l'occasion de prononcer le nom, ayant fait observer que les tragédies de Shakespeare ont cela d'original qu'elles offrent, sous des formes innombrables, le bien et le mal, la joie et la douleur, combinés dans une variété sans lin, qu'elles représentent le train du monde, où la perte de l'un est le gain de l'autre; où le voluptueux s'al)andonne à la débauche au moment même où l'affligé ensevelit son ami ; où la méchanceté de celui-ci est déjouée par la légèreté de celui-là, et où mille biens ou mille maux arrivent où sont prévenus sans dessein. Chateaubriand s'irrite, considère l'opinion de Johnson comme un paradoxe tendant à prouver qu'il n'y a pas d'art dramatique, que « l'art n'est pas un art y> et s'écrie :

Lorsque Voltaire s'est reproché d'avoir ouvert la porte à la médiocrité, en louant trop Shakespeare, il a voulu dire sans doute qu'en bannissant toute règle et retournant à la pure nature, rien n'était plus aisé que d'égaler les chefs-d'œuvre du théâtre anglais. Si, pour atteindre à la hauteur de l'art tragique, il suffit d'entasser des scènes disparates, sans suite et sans liaison, de mêler le bas et le noble, le burlesque et le pathétique, de placer le porteur d'eau auprès du monarque et la marchande d'herbe auprès de la reine, qui ne peut vraisemblablement se flatter d'être le rival de Sophocle et de Racine? Quiconque se trouve placé dans la société de manière à voir beaucoup d'hommes et beaucoup de choses, s'il veut seulement se donner la peine de retracer tous les accidents d'une de ses journées, ses conversations avec l'ar-

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tisan ou le ministre, le soldat ou le prince, s'il veut se rappeler les objets qui ont passé sous ses yeux, le bal ou le convoi funèbre, le faste du riche ou la misère du pauvre ; celui-là aura fait un drame à la manière du poète anglais. Les scènes de genre pourront y manquer, mais si l'on n'y trouve pas Shakespeare écrivain, on y trouvera Shakespeare dramatiste.

Chateaubriand ne comprenait pas encore que, dans les constructions shakespeariennes, la d illusion des ornements ne nuit en rien à l'ordonnance de l'architectonique. Dieu nous garde de contester qu'écrire soit un art, que cet art comporte nécessairement des genres et que chaque genre implique des règles. Nous savons aussi que les genres et les règles, nés de la nature même, ne sont pas arbitraires ; que le devoir de l'art est de séparer ce que la nature a confondu, de choisir les plus beaux traits, sans s'écarter de la ressemblance du grand modèle. Mais nous affirmons que les genres et les règles sont inconstants ; qu'ils dépendent des époques et des circonstances ; qu'ils sont progressifs comme l'humanité elle-même et que le propre du génie consiste à passer à côté des chemins battus pour se frayer une voie que n'a souillée aucune empreinte. Le désordre d'une forêt vierge offre des beautés jamais égalées par les parcs les mieux dessinés et la sauvagerie de la nature l'emportera toujours sur l'habileté d'un Le Nôtre.

M. de Fontanes dut être content de son protégé.

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