‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 47 sur 92 · CONVERSION DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

CONVERSION DE CHATEAUBRIAND

Sa joie sera de courte durée. Chateaubriand, avec une probité qui l'honore, ne tardera pas à revenir sur ses impressions premières. L'expérience va lui apprendre que Shakespeare est la source à laquelle s'abreuveront fatalement tous les partisans du romantisme français, comme y ont bu les romantiques allemands et anglais. 11 a hésité quelque temps devant les surprises que réservent les génies, le trouble qu'ils apportent dans les esthétiques toutes faites ; il a redouté l'entraînement de l'admiration. L'admiration sera la plus forte. Il est curieux d'en suivre les progrès, si lents qu'ils soient. Il n'attaque pas Voltaire de front, il accorde quelque importance aux critiques de La Harpe, mais, jugeant Shakespeare par rapport à son siècle, il convient qu'à ce point de vue on ne saurait trop se mettre de son parti. a Je ne sais si jamais homme a jeté des regards plus profonds sur la nature humaine. Soit qu'il traite des passions, soit qu'il parle de morale ou de politique, soit qu'il déplore ou qu'il prévoie les malheurs des États, il a mille sentiments à citer, mille pensées à recueillir, mille sentences à appliquer dans toutes les circonstances de la vie ». Vous sentez le progrès? Maintenant, il s'extasiera sur la troisième scène du quatrième acte de Macbeth et n'hésitera pas à évoquer Xénophon dont on connaît la belle peinture d'Athènes sous le règne des trente tyrans. Puis il accumulera les louanges à propos de

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la scène des adieux de Roméo et Juliette, insistant sur le touchant contraste des charmes du matin et des derniers plaisirs de deux jeunes époux avant l'horrible catastrophe qui va suivre. « C'est encore plus naïf que les Grecs et moins pastoral que VAminte ou le Pastor fido. Je ne connais qu'une scène d'un drame indien, en langue sanskrit, qui ait quelques rapports avec les adieux de Roméo et Juliette ; encore n'est-ce que par la fraîcheur des images et point du tout par l'intérêt de la situation ». Et il ajoute : « On peut remarquer, en général, que Shakespeare fait un grand usage des contrastes. Il aime à placer la gaîté auprès de la tristesse, à mêler les divertissements et les cris de joie à des pompes funèbres et à des cris de douleur. Que des musiciens, appelés aux noces de Juliette, arrivent précisément pour accompagner son cercueil, qu'indifférents au deuil de la maison, ils se livrent à d'innocentes plaisanteries et s'entretiennent des choses les plus étrangères à la catastrophe ; qui ne reconnaît là toute la vie? Qui ne sent toute l'amertume de ce tableau ? Qui n'a pas été témoin de pareilles scènes ? Ces effets ne furent point inconnus des Grecs, et l'on retrouve dans Euripide plusieurs traces de ces naïvetés que Shakespeare mêle au plus haut ton tragique ». Vous voyez comme le progrès s'accentue, comme, peu à peu, le retournement se fait, comme Shakespeare le prend, l'enlace, le captive? Que de chemin parcouru

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